LOUIS VEUILLOT
Vous rappelez-vous le début ingénieux d'un sermon de Bossuet sur la Providence ? A tout hasard, voici ridée que développe l'orateur.
Le roi de Samarie avait bâti , à l'extrémité de ses États, une place forte qui tenait toute la Judée en alarmes. Le roi de Juda, par une vigoureuse attaque, ruina cette place et en fit servir les matériaux à fortifier sa frontière. Bossuet se propose et propose à tous les chrétiens d'imiter le roi de Juda. Prenons aux libertins, dit-il, les armes qu'ils osent diriger contre la Providence, et retournons-les contre eux-mêmes !
On dirait que M. Veuillot a voulu suivre ce
conseil et qu'il l'applique à sa manière. L'application est hardie. Qu'en eût pensé le grand évêque, qui ne plaisantait pas et, comme il l'a montré en parlant de Molière, aimait peu ceux qui plaisantent ? Aurait-il approuvé le ton quelquefois bien risqué de l'apologiste nouveau ? Je n'oserais pas l'affirmer.
Quoi qu'il en soit,M. Veuillot, né moqueur et resté moqueur, même après sa conversion, a pris, dans le combat engagé de nos jours, une position à part, en tournant le premier, avec une ardeur intrépide, contre l'armée voltairienne les propres armes de Voltaire.
Ce n'est pas qu'il ignore combien de fois et en quels termes sont menacés, dans l'Écriture, ceux qui ont l'habitude de la dérision. Mais, évidemment, il s'est dit : Cela ne regarde pas ceux qui persiflent les impies; on peut, en conscience, railler les railleurs de l'Église. Donc « allons-y gaîment! » et gaîment il y est allé. Pendant quinze ans, pendant vingt ans, il s'en est donné à cœur joie, et ce n'est pas fini :
« Voilà qu'il recommence ! »
Voilà qu'on recommence aussi à l'accabler, en prose et en vers, d'invectives dont la rudesse et Tâpreté rappellent les temps homériques. Avec lui , on en vient tout de suite aux gros mots que lançait « le bouillant Achille » à la tête d'Agamemnon.
L'ancien rédacteur en chef de V Univers religieux a un singulier privilège. C'est tout l'opposé de celui qui appartient à la torpille. La torpille engourdit, M. Veuillot surexcite. Un critique ne peut le toucher du bout de la plume sans perdre, à l'instant même, tout sang-froid et toute mesure. On ne le juge pas, on ne le discute pas ; on l'encense ou on l'injurie. Tel journal le porte aux nues; tel autre, vingt, trente autres le piétinent avec fureur. Point de milieu, tout à l'extrême: apothéose ou gémonies.
La faculté surexcitante que possède M. Veuillot n'agit pas seulement sur la race irritable des oracles de la critique. Même dans les salons, elle exerce son influence. Un exemple : écoutez ce petit dialogue entre deux femmes de trente ans, Tune et L'autre fort décidées, qui étaient en cours de visites.
« Avez-vous lu, madame, les Odeurs de Paris? — Non, madame, et je n'ai pas la moindre envie de les lire. — Pourquoi ? — A cause de Fauteur ; je le déteste et je le méprise. — Moi, je l'estime et je l'adore. »
« Je Tadore » va un peu loin ; mais on ne pouvait mieux riposter à « je le déteste ». Heureusement la chose se passait entre femmes : deux hommes auraient dégainé.
Échapperai-je à Faction du talisman que je signale ? J'ai quelque lieu de l'espérer. Ma main vient de l'écrire, ce nom qui met tant de gens hors d'eux-mêmes, et je n'ai pas le pouls plus agité qu'auparavant. Sans me dissimuler les difficultés de ma tâche , je crois pouvoir parler du livre et de l'auteur avec autant de calme que de sincérité.
Pour donner sur-le-champ un témoignage de franchise, je déclare à l'avance que je dirai plutôt du bien que du mal de M. Veuillot. Non que je le connaisse et que je songe à lui complaire. Si je l'ai beaucoup lu, je ne l'ai jamais vu. Je ne
suis point de son école, je n'épouse pas ses querelles et j'en déplore quelques-unes. Mais ces dissentiments sont autant de raisons qui me portent à rendre soit à l'écrivain, soit à l'homme, visible à travers l'écrivain, la justice qui leur est due.
Depuis longtemps déjà, M. Veuillot s'était signalé entre tous dans l'ardente mêlée du journalisme. Depuis longtemps déjà, il avait son double cortège d'admirateurs et d'ennemis : admirateurs, que justifie son incontestable mérite; ennemis, dont on peut s'expliquer les rancunes par les coups qu'il leur a portés. Il avait un public à lui , nombreux mais limité , sorte de royaume insulaire, autour duquel croisaient des escadres hostiles pour y claquemurer sa gloire.
Il avait des lecteurs attitrés et toujours fidèles, mais non ce grand public « qui a plus d'esprit que Voltaire », et plus d'idées que M. Emile de Girardin. Il l'a conquis enfin, et conquis par un livre où les écrivains, les savants, les artistes, les journalistes, tous ceux qui font, défont, propagent ou entravent les réputations sont attaqués à chaque page. Il peut se vanter de sa chance.
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Durable ou éphémère, l'avenir en décidera, voilà un succès manifeste et, il faut bien le dire, enlevé par-dessus la tète delà presse quotidienne. C'est le public lui-même « par l'odeur alléché » qui s'est précipité sur l'œuvre de M. Veuillot. Peut-être a-t-il voulu témoigner à l'athlète évincé de l'arène une sympathie généreuse. Peut-être, obéissant à des instincts moins élevés, s'est-il fait un plaisir de voir un journaliste, en dépit de certain proverbe , mordre à belles dents ses confrères.
Cet ouvrage qui fait fureur ou scandale, si vous voulez, présente-t-il l'auteur sous un aspect nouveau qui puisse motiver une faveur aussi nouvelle? En aucune façon. Les Odeurs de Paris sont bien du même esprit, bien de la même plume qui a fait les Libres Penseurs et tant d'autres écrits dont le monde lisant ne s'est point engoué et se défie peut-être encore.
Les douze gros volumes où M. Veuillot a pris soin de réunir les principaux articles semés par lui, de 1843 à 1861, dans le journal qui était devenu entre ses mains une puissance, contiennent quantité de choses aussi originales, aussi spiri-
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tuelles et aussi amusantes que tout ce qu'on a vu dans son dernier livre. Les veuillotistes de la veille indiqueront volontiers ces pages aux veuillotistes du lendemain.
Ainsi, la foule des lecteurs s'est portée et se porte encore vers un livre dont l'auteur, jusqu'alors, n'avait point eu ses bonnes grâces et n'a pas daigné faire un seul pas pour les obtenir. M. Veuillot, plus fier et plus heureux que Mahomet, n'est pas allé à la montagne; la montagne a marché à lui. Il ne s'est pas laissé arracher de la main la concession la plus mince aux fameuses « idées modernes ». Il est resté lui-même tout entier et tout d'une pièce, tel enfin qu'il était lorsqu'il gouvernait Y Univers.
Les Odew^s de Paris sont du nombre de ces ouvrages qu'on ne saurait analyser. Le titre a du montant; il en a trop peut-être; bien que M. Veuillot semble avoir reculé , ce qui n'est pas trop sa coutume, devant un mot plus franc, plus cru, plus opposé par là même au Parfum de Rome , qu'il a voulu évidemment nous rappeler par un contraste. Élastique et vague, ce titre, après tout, est bien assorti à une œuvre « on-
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doyante et diverse», dirait Montaigne, écrite au jour le jour, sans aucun plan déterminé.
Diviser en huit livres ces quatre ou cinq cents pages, donner à chaque livre une rubrique différente : « La grosse presse, — La petite presse, — Les divertissements, — Beaux-arts et belleslettres, — La science, — Quelques témoins, — Coquelet et Compagnie, — et enfin, Sur les quais, » ce n'est pas apporter la preuve d'une composition quelconque. Le fait est qu'il n'y en a point et ces rubriques mêmes en démontrent l'absence. En décousu, en fantaisie, cela dépasse La Bruyère.
A défaut d'analyse, on a ordinairement la ressource des citations. Ici, on est obligé d'y renoncer. Ce n'est pas avec quelques lignes , quelques menus fragments recueillis çà et là que l'on pourrait donner l'idée de ce volume à celui qui ne l'a point lu. Il faudrait reproduire des morceaux étendus, la Visite à M. Billault, les Romains de la décadence, la Confession de Sauret, les Réflexions sur Henri Heine.
Encore ces citations, que leur longueur rend
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impossibles, ne feraient-elles pas suffisamment connaître un livre où Fauteur a pris tous les tons et a parlé de toutes choses. Il y manquerait même ce qu'on a le plus remarqué, « les exécutions», c'est-à-dire les pages où M. Veuillot prend à partie un pécheur et le fustige d'importance. Dans ce genre, il n'a point de rival. Mais on comprend sans peine que, s'il me semblait à propos de transcrire quelques passages, je n'irais pas choisir ceux-là. Décidément, je renvoie au volume.
Les Odeurs de Paris, si on les définit par leur caractère principal, sont un ouvrage satirique. La satire, par elle-même, est-elle chose condamnable ? De très-honnêtes gens non-seulement l'ont crue permise, mais encore l'ont cultivée.
« Permettez, » — dit M. Coquelet, le même qui figure avec distinction dans le Parfum de Rome et dans les Odeurs de Paris, — « je vous arrête ici. L'honnêteté mondaine peut, je vous le concède, s'accommoder de la satire, ainsi que de tant d'autres choses. Mais comment un chrétien, puisque M. Veuillot fait profession de l'être, s'amuse-t-il à mettre en pièces son prochain ? »
Allié de très-près à M. Coquelet, M. Prudhomme appuie, selon son habitude : « On ne me persuadera jamais, dit-il du ton le plus solennel, que mettre en pièces son prochain soit de la charité chrétienne. «
Et l'immense famille des Coquelet et des Prudhomme de répéter en chœur : « Ce n'est pas de la charité chrétienne ! » Tous les échos font leur office, et, dans le nombre, je distingue des voix intelligentes qui pourraient faire mieux que le métier d'écho.
La question s'impose, il n'y a pas à reculer; il faut l'aborder bravement.
En vérité, depuis le dix-huitième siècle, notre christianisme est devenu bien délicat ! Oui, nous nous faisons des scrupules dont Boileau n'avait pas l'idée, et qui n'inquiétaient, au sujet de son âme, aucun de ses pieux amis, jésuites ou jansénistes, ni « Bourdaloue, un peu sévère », ni cet inflexible docteur qu'on appelait le grand Arnauld.
N'exagérons rien et parlons sérieusement.
Quoique fervent catholique, M. Veuillot n'a pas la prétention d'être un saint Vincent de Paul. A chacun sa vocation. La sienne est fortement marquée. De lui M. Royer-Collard ne se serait pas contenté de dire : C'est un journaliste ; il eût dit : C'est le journaliste.
Or, on le sait depuis longtemps :
Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
S'il en était ainsi à l'époque de La Fontaine, si le tribut en question devait être acquitté déjà par le journalisme naissant, vous pouvez bien penser qu'il continue d'être exigé, et qu'il l'est même avec cette progression que les impôts suivent toujours. M. Veuillot paie donc le sien (tribut ou impôt, c'est tout un), il le paie largement; mais il s'arrange, autant qu'il peut, pour que ce ne soit pas le malin ni ses amis qui en profitent.
Ecrivain d'avant-garde, polémiste à brûlepourpoint, il n'est ni un apôtre, ni un saint, ni un prêtre; il n'est pas davantage un suisse, quoiqu'il en ait revendiqué si plaisamment les fonc-
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tions; c'est un zouave de la presse, un zouave pontifical. Chacun approuve le soldat de frapper d'estoc et de taille ceux qui attaquent son drapeau. Est-il juste de reprocher au champion des catholiques la vivacité de ses coups, lorsque vous le voyez, au plus épais de la bataille, lutter, à peu près seul, contre des nuées d'assaillants ?
Du reste, l'éternel reproche adressé à M. Veuillot fait réloge de notre siècle, où tant de gens, — comment ne pas croire au progrès ? — sont plus chrétiens que Jésus-Christ.
Quand Jésus-Christ traitait les scribes et les pharisiens d'hypocrites et de sépulcres blanchis, quand il lançait contre eux une apostrophe encore plus dure, leur disant : « Race de vipères ! » lorsque , s'armant « d'un fouet de cordes » , il chassait les marchands du temple, dont leurs trafics faisaient (c'est lui-même qui parle) « une caverne de voleurs», comment ne s'est-il pas trouvé, dans les murs de Jérusalem, quelques adorateurs du « Dieu des bonnes gens » pour tancer le Sauveur des hommes sur son défaut de charité ?...
Cependant, pour l'honneur de la politesse française, je voudrais que M. Veuillot fût un chevalier plus courtois. J'approuverais très-fort que, comme à Fontenoy, il ôtât son chapeau pour saluer ses adversaires. Il n'est pas si « ancien régime » que cela, malgré son peu de goût pour les « idées modernes ». La passion l'emporte et fait tort à la courtoisie.
Mais savez-vous aussi ce qu'on répond à ses rudesses? Et quand je parle de la sorte, je laisse supposer que c'est toujours lui qui commence. Non, il est très-souvent insulté par des gens auxquels il n'a jamais pensé. Insulté est le mot. J'ai déjà fait entendre de quelle manière on le traite; je dois m'expliquer davantage.
L'esprit de parti mis en jeu et la vanité offensée n'ont jamais gardé de mesure. Courier, dans la seconde de ses « Lettres particulières », énumère avec complaisance les gentillesses que lui dit «ce monsieur du journal» qui lui paraît fâché, dit-il. « Il m'appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire pestiféré ou pestiféré , enragé, imposteur, calomniateur, libelliste, homme horrible,
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ordurier, grimacier, chiffonnier. . . Je vois ce qu'il veut dire, conclut le narquois vigneron. Il entend que lui et moi sommes d'avis différent. »
Les personnes qui lisent un certain nombre de journaux peuvent mettre en regard des « aménités littéraires » que récoltait Courier, vers Pan 1820, celles que M. Veuillot moissonne en 1867. La ressemblance est étonnante entre ces litanies d'injures. Presque tous les noms qu'on donnait alors au pamphlétaire libéral, on les donne aujourd'hui au polémiste catholique. A partir du mot « enragé » jusqu'à celui de « chiffonnier », il n'en est pas un seul dont on lui ait fait grâce, et on en ajoute cent autres qui ne sont guère, à vrai dire, que des allusions variées de toutes manières au viveur qui s'est fait dévot, au dévot qui fut un viveur.
La critique pouvait, dans la longue carrière de journaliste et d'écrivain parcourue par M. Veuillot, trouver matière à s'exercer. Même en se contentant de parler de son dernier livre , elle pouvait blâmer la fâcheuse tendance aux personnalités, l'abus de la raillerie sous sa forme la plus offensante, c'est-à-dire le persiflage, des fan-
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taisies bizarres, des trivialités, des détails shocking et plusieurs autres choses. Elle avait là un droit et elle en a usé. Pourquoi aller plus loin? Pourquoi des mots injurieux ? Parce qu'il s'en permet lui-même? Ce serait à examiner. Mais admettons le fait; il ne rendrait pas légitime le ton que Ton prend avec lui. C'est le ressentiment qui parle, ce sont des rancunes personnelles ou des rancunes de parti, c'est la haine, c'est la vengeance, c'est tout, excepté la justice.
C'est si peu la justice qu'après lui avoir dit tout ce qu'il y a de plus désagréable et de plus blessant, faute de savoir à la fin de quel bois faire flèche pour le percer encore et le coucher sur le carreau, on en vient à lui reprocher... quoi ? de n'être qu'un écrivain ! Il n'est que cela ! dit-on , avec un dédain magnifique. Comme si c'était peu de chose ! Comme si l'on ne savait pas que notre France est redevable à quelques simples écrivains du siècle de Louis XIV, bien plus qu'à ses savants, à ses hommes d'État, à ses hommes de guerre, d'avoir exercé en Europe, pendant de si longues années, une influence dominante !
Oui, c'est un écrivain ! Et il ne faut pas croire
qu'il n'ait à son service que la terrible plume qui lui a fait tant d'ennemis, plume railleuse et batailleuse qui cingle comme un fouet et qui perce comme une lance. Ce belliqueux n'est pas toujours armé en guerre. Il existe de lui des écrits d'un genre tout autre que la polémique à outrance. Il en existe de très-graves, il en existe de très-fins.
Entre ces derniers, par exemple, je connais tel petit roman, qui est empreint, d'un bout à l'autre, d'une exquise délicatesse. Le doux et charmant livre Corbin et d 'Aubecourt me revenait à la mémoire au moment où l'apparition des Odeurs de Paris attirait à M. Veuillot, de la part de ses adversaires, toutes les gracieusetés que vous savez. Les personnes qui ne voient en lui qu'un homme caustique et brutal seraient bien étonnées, pensais-je, si ces pages venaient à tomber sous leurs yeux.
Toutefois, je le reconnais, il est surtout né pour la lutte, pour les luttes du journalisme. Sans doute, s'il lui plaît de faire un livre, il le fera, et il réussira, comme on vient de le voir.
Mais son véritable domaine, je dirais presque son empire, c'est le journal.
Là il est tout à fait chez lui et il est tout à fait lui-même. Là il peut faire résonner, et il n'y manque point, toutes les cordes de son esprit, esprit gaulois, esprit français, parisien surtout, éminemment parisien. C'est au village qu'il est né, c'est à Bercy qu'il a grandi, et il en garde quelque trace; mais il n'en est pas moins Parisien jusqu'au bout des ongles; non un Parisien des classes élevées , celui-là est toujours un peu cosmopolite, mais un vrai enfant de Paris. On sent qu'il l'aime, son Paris, malgré les « odeurs » qu'il dénigre. Il tient encore plus que Mme de Staël au « ruisseau de la rue du Bac ». Il y tient comme à son journal.
Il lui faut ce double théâtre pour tenir en éveil, pour mettre en action toutes ses facultés ; pour qu'il lui soit possible de déployer à l'aise, avec tous ses dons naturels, tous ses avantages acquis, ce style original qui n'a rien emprunté aux enseignements du collège , qui s'est formé comme il a pu, par des lectures solitaires, et où la langue du grand siècle s'étonne d'être associée à notre
langue aventureuse. Il lui faut son Paris; il lui faut son journal, ce mouvement, ce bruit, cette vie pleine et agitée, les nombreux incidents que chaque matin voit éclore, et l'explosion continuelle des passions et des idées.
Journaliste, il n'a pas à chercher un sujet. Le sujet se présente et lui dit : « Me voici. » Aujourd'hui, c'est la politique; demain, c'est la littérature, et chacune fournit matière à cette infatigable verve, féconde en saillies imprévues. Le polémiste ardent est doublé d'un malin critique ; un humoriste vient s'y joindre, et le tout réuni fait un merveilleux écrivain.
Le talent de M. Veuillot est chose à présent reconnue, on pourrait dire proclamée. Bon gré, mal gré, il faut l'admettre. En désespoir de cause , c'est sur son caractère qu'on se rejette et qu'on s'acharne.
Pour un homme mêlé aux grandes luttes de son temps, il y a des injures qui ne salissent point : c'est la poussière du combat. Mais il y a aussi des imputations qui, si elles étaient fondées, porteraient une atteinte mortelle à l'hon-
neur. On en fait une de ce genre lorsque Ton conteste au premier des journalistes catholiques la sincérité de sa foi.
On dit : « C'est un rôle qu'il joue. » Voilà donc vingt-cinq ans et plus qu'il continuerait de jouer cette honteuse comédie; vingt-cinq ans qu'il aurait un masque collé sur la face; vingt-cinq ans que sa plume, sa bouche, sa vie même, conforme à la foi qu'il professe, mentiraient sans relâche et sans un seul moment d'oubli !
« Ce serait d'un homme bien fort ! » ai-je entendu dire à quelqu'un. Je ne suis pas de cet avis. Ce serait d'un homme bien fou ! Car à quoi bon tant de contrainte? Qu'y a-t-il gagné, je vous prie? Sans doute, il est célèbre... d'autres disent fameux. Mais, en suivant le courant du siècle au lieu de le remonter, avec la renommée il aurait trouvé la fortune. Journaliste de premier ordre, au plus beau temps du journalisme, pour arriver à tout il n'avait qu'à vouloir et il n'a pas voulu.
Il ne nie pourtant pas qu'il ait joué un rôle. Lui-même il le caractérise, il l'expose dans une
page qui n'a peut-être pas attiré l'attention qu'elle méritait. Je cède au désir que j'éprouve de la faire lire en finissant. Il ne sera pas dit que je n'ai rien cité des Odeurs de Paris.
« En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regardais qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économie, la propriété sans posséder un pouce de terrain, l'aristocratie et j'ai à peine pu rencontrer deux aristocrates, la royauté dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi du peuple et de la liberté qui me fera « lanterner » à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique; mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé. »
Et il ajoute : « C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas! tout ce que je n'ai pas fait. »
On connaît peu M. Veuillot sous cet aspect , mais vingt lignes comme celles-là suffisent pour faire voir le fond d'une âme. Il y a autre chose
et mieux que de l'esprit dans celui qui les a écrites. Il y a un je ne sais quoi qui fait comprendre la conversion de fauteur et qui force à la respecter.
J'aime, je l'avouerai, ce fier et mélancolique regard jeté par lui sur son passé, sur ses travaux, sur ses combats, sur ses déceptions sans nombre, et puis reporté vers le ciel... Le lecteur en est-il frappé autant que moi ? Je serais heureux de le laisser sous une bonne impression.
Dans cette étude rapide et nécessairement incomplète d'un homme plutôt que d'un livre (le livre, c'était l'accessoire), je crois n'avoir été que juste; mais si, contre ma volonté, j'ai incliné un peu du côté de l'éloge, je ne saurais m'en repentir lorsque je vois tant de critiques faire pencher de toutes leurs forces Tautre plateau de la balance.
Deux mots encore pour conclure; deux mots, pas davantage, et j'aurai résumé ma pensée sur M. Veuillot. Tout examiné, tout pesé, c'est un écrivain et un homme.