J. MICHELET
Nous nous laissons trop prendre, en France, à l'enseigne et à la cocarde. Nous jugeons tout par là, même les œuvres de l'esprit. Un écrivain célèbre fait-il paraître un nouveau livre ? Avant d'en avoir lu deux lignes on a son opinion faite. On jette un coup d'œil sur le titre, et, selon le parti auquel se rattache Fauteur, aussitôt ceux-ci de blâmer, ceux-là de louer à outrance.
Tous ne sont pas sincères; mais il ne faut pas non plus croire que tous soient de mauvaise foi. Ce n'est le plus souvent que la légèreté et la prévention qui parlent. En voici un frappant exemple.
Peu de jours après l'apparition de l'ouvrage
dont je veux rendre compte ici , je me trouvais dans un wagon avec deux autres voyageurs qui m'étaient inconnus , mais qui se connaissaient entre eux : l'un, en pleine jeunesse, l'autre approchant de la cinquantaine. Après avoir causé assez longtemps de leurs affaires, tout haut, sans souci du voisin qui les entendait malgré lui, le plus âgé mit ses lunettes et déploya un grand journal, de nuance légitimiste.
Deux minutes plus tard, le jeune homme tira de la poche de son paletot un frais volume in- 12, à couverture jaune-paille, sur laquelle on lisait, en lettres demi-majuscules, d'abord : « J. Michelet, » et, au-dessous du nom, en plus gros caractères, ce seul mot : « La Montagne. »
La conversation tomba et chacun se livra de son côté à la lecture. Le premier qui s'interrompit fut le personnage aux lunettes, et il apostropha ainsi son compagnon plongé dans le volume jaune : « Que dévorez-vous donc avec un si vif appétit ?» — « Ceci, » répondit le jeune homme, en montrant le titre. « La Montagne , de Michelet ! » — « Quoi, voilà ce que vous lisez et ce qui semble vous ravir ! Gomment pouvez-
vous supporter un écrivain qui ose faire l'apologie de cette odieuse Montagne ? Quant à moi , je n'ai pas encore pardonné à M. de Montalembert d'avoir appelé grandioses les scélérats qu'André Chénier, qui les avait vus tous à l'œuvre, appelait, lui, de leur vrai nom: des bourreaux barbouilleurs de lois! »
Le jeune homme écoutait avec un singulier sourire. Lorsque l'autre eut fini : « Vous n'avez pas ouvert, dit-il tranquillement, le livre que vous foudroyez. Parcourez-le, du moins, pour en connaître le sujet. » Et il lui tendit le volume.
Parmi ceux qui ont l'habitude de regarder les nouveautés à l'étalage des libraires, il est probable que plus d'un aura été trompé de la même manière par le titre du livre et par le nom de l'écrivain. La méprise, d'ailleurs, est assez excusable, puisque c'est comme historien que M. Michelet est principalement connu , que l'un de ses ouvrages a précisément pour sujet la Révolution française et qu'il s'en est montré l'avocat plutôt que le juge.
Dans une phase de sa vie, M. Michelet s'est
laissé attirer insensiblement sur une pente périlleuse où glisse trop souvent le pied de nos contemporains. Il a agité un drapeau; il en a même agité deux. Il s'est cru appelé au rôle de réformateur politique et religieux, tout ensemble. Peut-être le croit-il encore. Ne le pressons pas trop sur ce point délicat. Il faut prendre les hommes pour ce qu'ils sont réellement et non pour ce qu'ils ont la prétention d'être.
J'ai entendu citer de lui un mot assez malicieux au sujet de M. Cousin : « C'est un homme d'esprit qui s'est cru philosophe. » Ne pourraiton pas dire que M. Michelet lui-même s'est mépris sur sa vraie nature, en se jetant, comme il l'a fait, dans ces luttes passionnées où notre siècle se consume ?
On raconte de sa jeunesse (jeunesse relative, il avait trente-quatre ans) un trait qui nous le peint, et fait presque de lui un personnage légendaire. A l'époque où le choléra, se ruant sur Paris pour la première fois, le remplit tout à coup de terreur et de funérailles, époque doublement sinistre, où l'émeute, chaque matin, joignait ses fureurs à la peste, M. Michelet, en-
fermé avec des livres dans sa chambre et tout entier à son labeur, fut quinze jours sans soupçonner les scènes effroyables qui se passaient autour de lui. Cela ressemble à Archimède ! Un homme de cette nature ne paraît-il pas fourvoyé dans la bagarre des partis ?
Il est vrai que tout homme en contient au moins deux. Dans M. Michelet, l'impassible bénédictin se trouve compliqué d'un artiste, race inflammable. L'imagination joue chez lui un grand rôle, et la folle du logis est, par moments, la maîtresse.
La Montagne dont il s'agit n'a, Dieu merci, rien de commun avec les sanglantes banquettes où siégeaient les bouchers de la Convention, pour parler comme André Chénier. Dès les premières lignes, nous sommes rassurés par l'écrivain lui-même. « La Montagne, dit-il, continue la série des livres analogues dont la publication commence en i856, V Oiseau, V Insecte, la Mer.» Il ajoute que ces trois livres en ont fait naître beaucoup d'autres et qu'il suffit de parcourir le Journal de la librairie, depuis l'année qu'il nous
indique, pour voir qu'une littérature a pris là son point de départ.
Cette littérature dont M. Michelet revendique la gloire d1avoir été le promoteur est-elle de bon aloi ? On ne saurait disconvenir que ce soit là un genre hybride. Mais c'est un genre approprié au goût du temps où nous vivons. Il devient manifeste que les lettres proprement dites ont cessé de tenir dans l'estime publique une place prédominante. Elles le sentent ellesmêmes et, pour se remettre en crédit, ridée leur est venue de s'allier aux sciences dont elles voient de jour en jour grandir le rôle et la fortune.
Quoi qu'il en soit du genre, et quelque jugement qu'on porte sur cette multitude d'ouvrages spéciaux, illustrés ou non illustrés, qui s'efforcent, depuis une douzaine d'années, de mettre la science à la portée des gens du monde, à la portée des jeunes femmes, même à la portée des enfants, il faut bien reconnaître une puissance peu commune dans la nerveuse main qui a donné l'impulsion à un si vaste mouvement.
Le plus étonnant, c'est qu'un homme, qui
avait consacré près de quarante années à interroger le passé pour lui arracher ses secrets, se soit jeté soudain dans une voie nouvelle, à l'âge où la plupart s'arrêtent, et que, dans cet emploi inattendu de son talent, il ait tout de suite montré une aisance, une grâce, une vivacité d'expression et de couleur dont ses anciens admirateurs ont été les premiers surpris.
L'explication de cette espèce de phénomène littéraire est d'une nature délicate, et je n'oserais l'aborder si je ne me sentais encouragé, en quelque sorte, par M. Michelet lui-même, qui, comme La Fontaine, admet volontiers le lecteur dans Tintimité de sa vie.
Le second mariage de l'illustre écrivain a été véritablement le mariage de deux âmes qui se sont réunies par des affinités secrètes et ont fini par se confondre. Le cœur, l'esprit, l'intelligence, tout a été mis en commun , si bien qu'aucun des deux époux ne reconnaîtrait aujourd'hui quel a été l'apport de l'un, quel a été l'apport de l'autre. L'amalgame est complet, et c'est là justement ce qui donne à plusieurs des ouvrages récents de
M. Michelet une physionomie à part. Ils semblent le produit d'un talent androgyne.
Son dernier livre met à jour le secret qu'avaient soupçonné les lecteurs attentifs des livres dont il « continue la série». L'auteur, à diverses reprises, passe la plume à sa compagne; et, sans les guillemets mis au commencement de chaque alinéa , pour unique avertissement , à peine s'apercevrait-on de cette substitution de personnes, tant les deux styles s'harmonisent. Des chapitres entiers, marqués, d'un bout à l'autre, des guillemets en question, appartiennent en propre à la main féminine. Lisez-les avec soin, et vous vous convaincrez que le souffle qui les anime ne se fait pas sentir seulement dans ces pages. Du reste , le chapitre intitulé Neiges et fleurs contient le passage suivant, qui est tout à fait explicite :
« De plus en plus mêlés de cœur, comment travailler à part ? Notre union, dès le premier jour, ce semble, complète et profonde, se resserrait cependant, devenait plus intime encore. J'avais gagné un peu de lui je ne sais quoi de cette flamme qui fait ou refait la vie... Moi qui
n'avais pas songé que je dusse écrire jamais, si faible et si maladive, voilà qu'un matin j'ai la plume. Voilà que j'écris pour lui. Simples notes et pur essai. Rien moins pourtant que mon âme, indistincte avec la nature, mêlée aux fleurs, aux oiseaux, à toute chose innocente. Il fut tenté, me suivit. Nous ne nous quittions jamais. Nous fîmes ce beau voyage — trop rapide et à tired'aile, l'Oiseau, l'Insecte, la Mer. — Cela a enlevé le monde... Oh ! que je sais bien pourquoi ! »
Nous pouvons dire maintenant que, nous aussi, nous le savons.
Après l'inspiratrice, écoutons l'inspiré. Elle a parlé de lui; il va nous parler d'elle. Ils viennent d'arriver en Suisse; ils sont aux bains de Saint- Gervais.
« Dès que la pluie s'arrêta, pendant que j'écrivais encore, ma seconde âme, la plus jeune, curieuse de voir le pays, alla à la découverte. Tournant l'église, elle alla vers Bionney; c'est le chemin de Notre-Dame de la Gorge, qui mènerait en Italie; mais l'intérêt justement était d'ignorer tout cela, d'aller en pays inconnu...
Tout était encore bien mouillé. Les vénérables noyers qui datent, je crois, du temps où les ducs de Savoie allèrent à Jérusalem, rendaient le chemin fort humide et jetaient des gouttes encore.
« C'était le jour du marché; la route était animée; chacun conduisait ses bêtes, vaches, oies, moutons, etc. Un paysan avisé, très-fin, menait doucement, comme on mène une mariée, deux jolis petits porcs noirs. Ces paysans étaient fort polis, disaient: «bonjour ! » Les femmes, vieilles avant Fâge, voyaient d'un œil maternel, parfois, ce semble, attendri, la jeune dame un peu pâle , comme on voit un enfant malade. Elles souriaient des détours qu'elle faisait au passage de leurs vaches, les évitant, leur cédant le chemin, avec un peu trop de respect. Le temps, lui aussi, était, on peut dire, un demi-malade, ne pouvant se décider entre le soleil et la pluie. Les avoines étaient par terre, attendant pour se sécher et ne pouvant rentrer.
« Cette pluie plaisait aux prairies; elles étaient très-fleuries. Elle plaisait aux ruisseaux. Il n'était jusqu'au plus petit qui ne jasât, murmurât. Plusieurs, gros, forts et rapides, d'un glouglou
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puissant, semblaient discorder avec ces lieux modestes et plutôt petits. Ils venaient de haut et de loin, étaient bien visiblement fils d'un monde supérieur. A certain détour du chemin , ce haut monde se révéla de côté , par un angle étroit (le glacier de Bionassey). C'était une montagne d'or, au soleil ! Éclatant spectacle. On doubla, on précipita le pas, pour voir de plus près. Mais déjà cet or mobile changeait, ce n'était
plus qu'argent Inconstance de la lumière!
L'argent devint simple neige. Et la neige, peu à peu, prenait des teintes de plomb.
« Le retour en fut attristé, plus lent. Le jour avait baissé déjà, quoique ce fût en plein été. Elle rentra bien sérieuse, mais les mains pleines de fleurs. »
Quel paysage et quelle idylle ! Et comme on sent qu'elle est aimée, « la jeune dame un peu pâle » !
Une autre promenade aux environs de Bex, « le royaume des foins », ne se termine pas d'une manière moins charmante.
2o8 SOUVENIRS LITTERAIRES.
« Nous revenions lentement par les petits chemins étroits qui sont à peine tracés dans cette mer végétale. Elle marchait en avant, souriante et, je crois, heureuse. Je suivais dans un demisonge. Sa robe, à droite et à gauche, flottait, battait l'herbe odorante, m'en envoyait les senteurs. »
La Montagne, on le voit, n'est pas une sombre page d'histoire. On voit que ce n'est pas non plus un traité de géologie. De la géologie, il y en a dans ce volume; il y a de la botanique; des observations tant personnelles qu'empruntées , mais empruntées toujours aux auteurs spéciaux, aux plus accrédités, aux plus récents, aux plus complets; des théories scientifiques, vérités d'aujourd'hui que l'on n'admettait pas hier, que l'on contestera demain; il y a de la poésie; il y a de la fantaisie, des caprices, des jeux d'artistes, des impressions de voyage, des détails familiers et presque domestiques, de tout, enfin; et tout cela constitue une œuvre attrayante qu'on ne sait trop comment classer et qu'il est à peu près impossible d'analyser.
L'œuvre, en somme, appartient à la littéra-
ture plutôt qu'à la science. Ce laborieux érudit, qui s'est enfermé si longtemps « dans la construction de son énorme pyramide » (c'est l'image dont il se sert pour nous représenter ses travaux historiques), et qui « tardivement » a été conduit, nous dit-il, « par le cœur, le souci d'un intérêt très-cher», à l'étude de la nature, est avant tout un écrivain.
Un écrivain de décadence ! disent les juges difficiles; un esprit dangereux! ajoutent ceux qui sont plus mécontents encore des idées que du style. Je ne prétends défendre ni les imperfections de son talent, ni les écarts de sa pensée ; mais, ces réserves faites, je me sens un faible pour lui, comme Alceste pour Célimène.
J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,
je ne puis lui garder rancune. Malgré le déplaisir avec lequel j'ai lu tel de ses livres précédents, je me jette sur le nouveau; j'oublie le mauvais pour le bon; et, lorsque dans le bon s'entremêlent des choses qui commencent à me fâcher, un tour, un trait, un mot heureux, un vif coup de pinceau rappellent ma sympathie qui s'en allait.
La Montagne nous offre , pour ainsi dire , à chaque pas de ces agréables rencontres. J'ai déjà cité une idylle; maintenant voici un tableau; c'est le glacier de Grindelwald, une des cent merveilles accumulées dans l'Oberland :
« J'avais, dit l'écrivain , quitté le matin le bruyant Interlaken et son affluence vulgaire. J'étais arrivé au village, descendu à Grindelwald, dans un excellent hôtel. La pièce peu éclairée où j'entrai n'offrait rien de remarquable ; mais on ouvre une fenêtre... je me retourne. Cette croisée, inondée de lumière, m'apparaît, dans son cadre étroit, plus que pleine, débordante de je ne sais quoi d'énorme, éclatant, en mouvement, et qui venait droit à moi.
« Vraiment, rien de plus formidable. C'était un chaos lumineux, qui semblait tout près déjà des vitres , voulait entrer. L'effet ne serait pas plus grand si un astre tout à coup touchait la terre elle-même et la foudroyait de lumière.
« Au second regard , je vis que cette chose monstrueuse n'était pas si près pourtant. Elle avait l'air d'être en marche, mais elle s'arrêtait à
temps dans un lieu assez profond. Elle restait à mes pieds. Chose étrange, qu immobile elle parût en mouvement! Elle semblait saisie au passage, prise en route, pétrifiée... »
J'en appelle aux touristes qui ont vu Grindelwald. Si ce n'est pas le glacier même, n'est-ce pas là, toute frémissante, l'impression qu'ils en ont gardée ?
Un peu plus loin, l'auteur ajoute : « Tout cela, miré au soleil, avait une dureté sauvage , un grand effet d'indifférence superbe pour nous autres d'en-bas; le dirai-je? un air d'insolence. Je ne m'étonne pas si Saussure, un esprit si calme, si sage, ayant gravi le glacier , sentit un mouvement de colère. Moi aussi, je me sentais méprisé et provoqué par ces énormités sauvages. Je leur dis assez brusquement : « Ne faites pas tant les fiers! Vous durez un peu plus que nous. Mais, montagne , mais , glacier , qu'est-ce que vos dix mille pieds près des hauteurs de l'esprit?... »
On aime à retrouver ici un écho du cri de Pas-
cal : « Quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue!... »
Je ne peux pas transcrire la moitié du volume; je n'en serais pas quitte à moins si je continuais comme j'ai commencé.
Sans rien citer de plus, je mentionnerai seulement quelques-uns des chapitres qui m'ont le plus frappé : les Montagnes de glace, — la Montagne de feu, — l'Amphithéâtre des forêts, — les Amours des plantes alpines. Un des plus curieux est le chapitre intitulé : la Montée de la Terre... comme on dit la montée du lait. Mais l'écrivain étend davantage le sens. Selon lui, la terre est vivante. Il n'écrit pas son nom sans un ^majuscule : ainsi s'écrivent les noms propres. Il l'appelle « l'Animal-Terre » . 11 n'est pas éloigné de croire qu'elle pense. « Cela se pourrait bien, » dit-il.
Voyez-vous cet « Animal-Terre » , sur la peau duquel nous vivons, imperceptibles parasites? Franchement, cela blesse un peu mon amourpropre. Mais c'est bien pis encore, si l'on admet l'autre hypothèse. Alors que signifie le cri pas-
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calien jeté tout à l'heure aux glaciers ? Insectes pensants que nous sommes, que devrions-nous penser de nous-mêmes , comparativement à ce prodigieux colosse, qui ne serait pas seulement animé, mais intelligent?
Je sais bien que Platon met cette opinion dans la bouche de son Timée. Je n'ai pas oublié les beaux vers de Virgile où nous la trouvons reproduite. Respectons ces génies antiques; mais aux rêveurs modernes qui prennent pour leur compte une conception semblable et n'y voient point d'objection , n'avons-nous pas le droit de dire à notre tour: Ne faites pas tant iesjîers avec ceux qui croient à la Bible ?
Je voudrais ajouter ici quelques mots sur le style de M. Michelet , ce style coupé, morcelé, qui ne marche pas comme un autre, qui va par bonds, par petits bonds, deux, trois, quatre de suite, puis s'arrête, puis recommence et rappelle l'allure coquette du moineau. « On sent qu'il a des ailes » (ce n'est pas de l'oiseau, c'est de l'écrivain que je parle), « on sent qu'il a des ailes, » mais il lui plaît de sautiller.
Que voulez-vous? c'est sa manie ; disons plutôt : c'est sa manière. Je l'étudierais volontiers ; volontiers j'en ferais remarquer aux lecteurs les qualités et les défauts , si je n'étais retenu par une crainte trop fondée. Qui s'intéresse aujourd'hui à des études de ce genre? Nous ne regardons plus de si près à un livre. Nous le jugeons, ou peu s'en faut, comme un mets servi sur nos tables. On l'aime ou on ne l'aime pas. Cela dit, chacun s'en tient là.
Quel pourrait être le sentiment de Boileau s'il reparaissait parmi nous, et que, pour lui donner une idée de la littérature présente , on lui fît lire la Montagne?
Il y a lieu de supposer que la lecture d'un tel livre commencerait par le jeter dans un étonnement profond. A cette sorte de stupeur succéderaient probablement les marques d'une impatience de plus en plus accentuée. Il croirait d'abord qu'on plaisante, en lui affirmant que c'est l'œuvre d'un des auteurs les plus célèbres et les plus justement célèbres d'aujourd'hui. Puis, si nous insistions, si nous prétendions le forcer à partager notre engouement, il serait
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bien capable de nous lancer , pour en finir, la rude apostrophe d'Alceste :
Quoi ! vous avez le front de trouver cela beau?
J'imagine que la Fontaine ne serait pas aussi sévère. L'ouvrage piquerait sa curiosité plus qu'il n'offenserait son goût. Sans doute , il contient des passages qui lui paraîtraient fort étranges et qu'il aurait peine à comprendre. Mais ce n'est pas lui, certes, qui pourrait blâmer ce mélange de science et de poésie dont lui-même a donné l'exemple. Par la même raison, il admettrait sans peine ces familiarités mêlées à des effusions lyriques.
Il sourirait, je crois, des « audaces du hêtre » et des « caprices de rigueur » qui prennent tout à coup à « l'austère et fière montagne », lorsque le hêtre va trop loin. Il sourirait aussi des indiscrétions que l'auteur se permet sur les « petites femmes-fleurs », des singuliers services qu'il a la bonté de leur rendre, et vraisemblablement de beaucoup d'autres choses. Mais, sans approuver tout, ne vous semble-t-il pas qu'il se montrerait sympathique à un livre où respire l'amour de
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la nature, des plantes, de tout ce qu'il aimait luimême, qu'il reconnaîtrait là le don de sentir et de peindre, et qu'enfin ces couleurs nouvelles, cette manière originale pourraient lui plaire — comme à nous ?