Homélie XXI
3. « Saint-Pierre, dit le Pseudo-Isidorus (ixe siècle) ordonne à tons les princes de la terre et à tons les hommes d'obéir aux prêtres et il courbe leur tête devant eux... Il déclare tous ceux qui refuseraient condamnés et infâmes jusqu'à satisfaction, et s'ils ne se convertissaient, il ordonne de les chasser de l'Église... L'office des ecclésiastiques est d'instruire les princes, le devoir des princes de leur obéir comme à Dieu... Le premier pontife Aaron, fut en même temps le prince du peuple... Il levait par tête des tributs sur le peuple, et il avait le droit de juger... »
LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE
l'Europe a mis en lutte ouverte les deux pouvoirs et opposé le trône à la tiare, tous les arguments ont naturellement été invoqués par l'un et l'autre à l'appui de leurs revendications respectives. Par une conséquence saisissante, résultat des conditions mêmes de la lutte établie et prolongée entre les deux puissances, ce sont des écrivains sacrés qui ont des premiers, nourris des traditions romaines, employé contre l'omnipotence monarchique l'argument d'un droit primordial des peuples, opposable à celui des rois, dont le pouvoir des rois même tirait son origine, et qu'il ne pouvait supprimer. L'égalité existait à l'origine parmi les hommes. C'était l'égalité de nature. Philon à la suite des stoïciens avait soutenu déjà cette théorie1. L'égalité n'a été détruite que par la chute et le péché2. « Ayez en vue, dit saint Grégoire de Nazyance (Oratio XIV) cette égalité primitive et non pas cette division qui s'est introduite parmi les hommes avec l'amour du plaisir et l'avarice. » Saint Jean-Chrysostôme est encore plus net : « L'injustice méconnaît l'égalité dans laquelle Dieu nous a créés tous ; Dieu nous a donné la même essence : nous avons en commun même ciel, même air, même soleil, même terre, mêmes eaux, même
1. « C'est l'égalité de tous les hommes, fils du même père, dit Philon, qui fonde la justice. » Il prévoyait l'élection, à la tête du peuple, d'un chef politique qui devait lui-même consulter, pour légiférer, te grand prêtre, interprète direct de la divinité.
2. Bergier, Dict. de Théolog. art. : État de nature, remarque cependant que, « même avant le péché, l'égalité n'a pas été complète entre les deux sexes, puisqu'il est difficile de nier qu'Ève ait été un peu plus accessible à la tentation que son mari. »
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vie et même mort. Nous avons mêmes sacrements et mêmes promesses d'immortalité : n'est-il pas absurde dès lors de ne pas garder l'égalité des droits !? »
Fidèle à ces traditions, dépositaire du principe romain du consentement du peuple, consacré dans son propre sein par l'élection épiscopale, dépositaire du principe également romain, de l'unité de pouvoir, l'Église d'Occident, a longtemps cherché à soutenir l'un des principes par l'autre et à en faire le fondement de sa propre prédominance en face du démembrement des autorités émiettées en petites souverainetés ecclésiastiques ou militaires2. Après le naufrage de l'empire carlovingien, elle se défend contre l'empereur germain en lui retirant la base de droit divin sur lequel il voudrait s'élever pour planer] au-dessus de Rome. « Du xie au xme siècle, la doctrine du droit divin est invoquée
1. C'est presque le langage de La Boétie : « Puis donc que cette bonne mère (nature) nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés en une même maison, nous a tous figurés en même poste, afin que chacun se pût mirer et se reconnaître dans l'autre, si elle nous a à tous donné en commun ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser davantage... il ne faut pas faire doute que nous ne soyons tout naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons : et ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aucuns en servitude, nous ayant tous mis en compagnie. »
2. La supériorité de l'Eglise s'affirme à cette époque par le droit de juger les bons et les mauvais rois. Les évêques ont là-dessus les mêmes prétentions que les papes :
Hincmar : « David, ayant péché, fut gourmande par Nathan... Saûl apprit de la bouche de Samuel qu'il était déchu du trône... L'autorité apostolique prescrit aux rois d'obéir à leurs préposés dans le Seigneur... Rex vient de regere... Il dirige lestons dans une voie droite et ramène
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par les défenseurs du pouvoir de FÉtat, et elle a d'ordinaire pour adversaires les défenseurs du pouvoir ecclésiastique. Le droit divin s'opposait au droit de l'Église... L'Église avait intérêt à faire ressortir ce qu'il y a d'humain dans l'origine du pouvoir civil... elle se croyait le droit de déposer les princes et de les établir, chose impossible si le pouvoir politique eût été de droit divin... elle fut conduite à ramener le pouvoir civil à sa vraie origine : le consentement du peuple, mais sous la haute surveillance de l'Église... il ne serait pas inexact de dire qu'au moyen âge c'est dans les cloîtres qu'est née la doctrine de la souveraineté du peuple1.
Au xme siècle, saint Thomas d'Aquin qui a résumé et qui devait si longtemps incarner les traditions et les enseignements de la théologie du moyen âge, saint Thomas, inspiré d'Aristote, fidèle à l'esprit romain qui est resté si puissant en Italie et qui y a poussé les communes aux restaurations
les méchants dans le chemin droit... il n'est soumis qu'aux lois et aux jugements de Dieu... Mais le mauvais roi sera jugé avec droit publiquement ou secrètement par les prêtres qui sont les trônes de Dieu... »
Nicolas Ier : « Examinez bien si les rois régnent selon le droit, car sans cela il faut les considérer comme des tyrans plutôt que comme des rois, et nous devons leur résister. »
Grégoire VII : « Qui ue sait que les princes ont du à l'origine leur pouvoir à des hommes ennemis de Dieu... entraînés comme par le diable? »
Hugues de Saint- Victor : « Autant la vie spirituelle est supérieure à la vie terrestre, autant la puissance spirituelle l'emporte sur la temporelle en force et en dignité... La puissance spirituelle juge tout et n'est jugée par personne... »
Cf. les lettres de Th. Becket au roi d'Angleterre : « Les rois ont reçu leur puissance de l'Église et l'Église a reçu la sienne du Christ. »