MONTESQUIEU ET L'ANGLETERRE
La crise des gouvernements parlementaires, qui se produit actuellement, sous une forme plus ou moins aiguë, dans le monde entier, pourrait s'appeler la crise du pouvoir exécutif. Partout les nations éprouvent la difficulté de concilier les fonctions et les devoirs d'un gouvernement digne de ce nom avec l'intrusion perpétuelle dans la gestion de la chose publique, du corps électif, dit pouvoir législatif. Il y a là comme une antinomie qui se résout tantôt dans Téxagération du pouvoir personnel au détriment du véritable mécanisme parlementaire, comme en Allemagne, tantôt dans l'excès d'ingérence du Parlement, comme en France, où elle s'étend peu à peu à toutes les parties de l'administration et de la vie publique. L'antique adage de la séparation des pouvoirs, soi-disant gage et garantie de la liberté et de l'ordre, reste bien inscrit au fronton des édifices
politiques 1 : mais, dans la pratique, la répartition des fonctions et des pouvoirs politiques s'opère suivant des conditions très différentes selon les pays et les mœurs. On sent que d'axiome ou de dogme, par suite de la pression des faits, et par suite aussi de son conflit avec l'idée de la souveraineté du peuple, devenue prépondérante dans les pays de suffrage universel, elle a passé à l'état de simple formule, qui varie beaucoup dans l'application.
Il a été longtemps admis et répété que Montesquieu a pris en Angleterre l'idée de la séparation des pouvoirs : il a vu dans l'indépendance réciproque des puissances législative, exécutive et judiciaire, s'appuyant sur un mélange de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, telle qu'il la constatait réalisée chez nos voisins d'outre-Manche, la base nécessaire des garanties politiques, et il Ta, dans Y Esprit des Lois, recommandée au monde comme Tunique moyen d'établir et de conserver un gouvernement libre. Ses théories sur ce point ont eu, depuis deux cents ans, des conséquences incalculables, d'abord aux États-Unis, puis en Europe. Chez nous-mêmes, elles ont, depuis la Révolution, entraîné les résultats les plus graves dans notre histoire politique. C'est là un sujet qui, même en s'en tenant à ses grandes lignes, aurait besoin d'être repris et serré d'un peu près2.
1. Déclaration des droits de V homme de 1789 : art. 16. a Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution. »
2. Le sujet général de la séparation des pouvoirs a fait l'objet d'un concours ouvert par l'Académie des sciences
Montesquieu est allé en Angleterre en 17°29 et y est resté deux ans environ : L'Esprit des Lois date de 1748, mais il semble que le fameux chapitre sur la Constitution de l'Angleterre ait été rédigé bien avant l'apparition de l'ouvrage où il figure. Son fils, dans une notice biographique qui a servi à tous ceux qui se sont occupés de la vie de Montesquieu1, dit formellement que « le livre sur le gouvernement d'Angleterre était fait lors de la publication du livre sur les Romains (1733) et que M. de Montesquieu avait eu la pensée de le faire imprimer avec les Romains 2 ». Sans doute, entre 1733 et 1748,
morales et politiques en 1879, concours à la suite duquel un solide et complet mémoire de M. de Saint-Girons a été couronné et publié ensuite sous le titre de : Essai sur la séparation des pouvoirs (1881).
Le compte rendu des mémoires soumis au jugement de l'Académie a fourni à M. Aucoc l'occasion d'un excellent rapport où la matière est résumée en termes lumineux. Sous le titre : « La Séparation des pouvoirs et l'Assemblée nationale de 1789 », M. Léon Duguit a récemment publié une instructive brochure où les discussions des assemblées de la Révolution sur l'organisation des pouvoirs publics sont clairement analysées, et les erreurs qui en sont résultées, mises en plein relief. Pendant l'impression de ces pages, la Revue de Paris a publié un article suggestif de M. Ch. Seignobos sur la séparation des pouvoirs.