Voir Vian: Bibliographie de Montesquieu
2. Cf. La Harpe : « On croit voir dans les Considérations sur les Romains une partie détachée de l'ouvrage immense : « L'Esprit des Lois » qui absorba la vie de Montesquieu. 11 est probable qu'il se détermina à faire de ces considérations un traité à part, parce que tout ce qui regarde les Romains offrait un grand sujet... »
l'auteur de Y Esprit des Lois aurait pu reloucher à ce livre, et rien ne dit qu'il ne Fait pas fait : cependant rien n'indique non plus qu'il ait modifié notablement ses vues sur l'Angleterre depuis le voyage qu'il y avait entrepris. Or dans ce voyage où lord Chesterfieldfut son principal guide, il avait observé de près les hommes et les mœurs1, et on trouve, soit dans ses Notes su?" V Angleterre , soit dans ses Lettres familières, soit enfin dans les fameux chapitres de son grand ouvrage « sur les effets qui résultent du climat sur l'esprit, sur le commerce de l'Angleterre » ou bien sur « la façon dont les lois peuvent contribuer à former les mœurs, les manières et le caractère d'une nation », des traces scintillantes de ses études d'exploration. Cependant
\. Cf. d'Alembert : Éloge de Montesquieu : « Il se rendit en Angleterre où il demeura deux ans. Locke et Newton étaient morts : mais il eut souvent l'honneur de faire sa cour à leur protectrice, la célèbre reine d'Angleterre, qui cultivait la philosophie sur le trône et qui goûta comme elle le devait M. de Montesquieu. Il forma à Londres des liaisons intimes avec des hommes exercés à méditer et à se préparer aux grandes choses par des études profondes. Il s'instruisit avec eux de la nature du gouvernement et parvint à la bien connaître. Nous parlons ici d'après les témoignages publics que lui en ont rendus les Anglais eux-mêmes si jaloux de nos avantages et si peu disposés à reconnaître en nous aucune supériorité. »
Une démarche que nous avons faite auprès des héritiers de l'auteur de YEsprit des Lois et qui a été accueillie avec beaucoup de bonne grâce, nous a appris que parmi les écrits et les papiers de leur illustre ancêtre dont ils préparent la publication et qui sont impatiemment attendus par les amis des lettres, il se trouve malheureusement peu de documents nouveaux sur le voyage en Angleterre. C'est ce que confirme d'ailleurs un passage de la Préface des Voyages de Montesquieu (en Italie et en Autriche), tout récemment parus.
celles de ces observations qu'on pourrait appeler proprement politiques, ne prouvent pas que, s'il a jeté sur l'ensemble des institutions anglaises un de ces coups d'œil de génie qui, comme le dit Sainte- Beuve « font des découvertes dans le monde de l'histoire politique », Montesquieu ait pénétré très avant dans le détail du mécanisme gouvernemental qu'il avait sous les yeux et dont il disait « qu'un ministre français, de son temps, n'en savait pas plus qu'un enfant de six mois ». En tous cas, c'est sous des traits assez éloignés de la réalité vivante de l'époque qu'il a représenté les institutions de l'Angleterre du milieu du xvme siècle.
« Lorsqu'il nous parle de l'Angleterre, a écrit un observateur des choses britanniques, qui eut, après l'auteur de V Esprit des Lois, son heure de célébrité, le Génevois Delolme, ce que nous donne Montesquieu est trop général et quoique les choses eussent été sous ses yeux et sous de très bons yeux, il nous dit plutôt ce qu'il a conjecturé que ce qu'il a vu. »
Pour comprendre la position prise par Montesquieu à cet égard et peut-être s'expliquer la généralité en même temps que le point de vue très décidé où il s'enferme lorsqu'il s'agit des institutions politiques anglaises, — alors que ses Notes ou ses Voyages récemment publiés prouvent que quand il voulait simplement observer, il savait, sans rien sacrifier de sa concision habituelle, relever et inscrire en traits vivants le fait précis et le détail essentiel, — il faut se rappeler la visée dominante de Montesquieu dans ses études du passé et des faits contemporains, en ce qui touche le gouvernement;
9i LA SÉPARATION DES POUVOIRS POLITIQUES
l'idée maîtresse qui est comme la flamme et le moteur de ses écrits, qui Ta animé et échauffé depuis les Lettres Persanes jusqu'à ses derniers jours, qui remplit les premiers chapitres de Y Esprit des Lois et qui se retrouve ensuite à presque toutes les pages de ce livre : à savoir la haine du « despotisme » opposé à la « Monarchie » ; du despotisme dont Louis XIV a laissé, sous les yeux de Fauteur, la formule, l'exemple et les premières ruines à ses successeurs ; de ce régime « où un seul, sans lois et sans règle entraîne tout par sa volonté et ses caprices » comparé à la Monarchie « où un seul gouverne mais par des lois fixes et établies », à ce gouvernement dont « les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants » constituent la nature1. La recherche et l'étude de ces « pouvoirs intermédiaires » tels qu'ils ont existé dans l'histoire, tels qu'ils fonctionnent encore dans quelques pays, l'occupent sans cesse : mais il les rapporte à ce qu'il voudrait voir en France, à ce qui a été jusqu'à un certain point dans le passé et qui devrait être rétabli et développé. A sesyeux un des pouvoirs subordonnés nécessaires est la noblesse. Elle entre en quelque façon dans l'essence de la Monarchie, dont la maxime fondamentale est : « Point de monarque, point de noblesse; point de noblesse, point de monarque, mais un despote... » Il admet encore dans une certaine limite les privilèges du clergé : « Abolissez, dans
1. Cf. Lettre à M. Risteau (1751) « Il y a aussi loin d'un despote au véritable roi, que d'un démon à un ange. Il est vrai qu1 il peut y avoir de grands abus dans la monarchie, mais c'est lorsqu'elle tourne au despotisme. »
une monarchie, les prérogatives des seigneurs, du clergé et des villes : vous aurez bientôt un État populaire, ou bien un État despotique. »
Mais ces rangs intermédiaires ne suffisent pas : le président de Bordeaux conserve une constante et marquée prédilection pour le Parlement de l'ancienne monarchie française 1 . Il y voit ce qu'à certaines époques le Parlement aurait voulu être, et a tâché d'être, en face de la royauté, le contre-poids à son autorité absolue, le corps qui fera et qui lui opposera les lois. « Il faut encore un dépôt de lois : ce dépôt ne peut être que dans les corps politiques qui annoncent des lois lorsqu'elles sont faites et les rappellent lorsqu'on les oublie. L'ignorance naturelle de la noblesse, son inattention, son mépris pour le gouvernement civil, exigent qu'il y ait un corps qui fasse sans cesse sortir les lois de la poussière où elles seraient ensevelies. Le conseil du prince n'est pas nn dépôt convenable. Il est, par sa nature, le dépôt momentané du prince qui exécute et non pas le dépôt des lois fondamentales... De plus, le conseil du monarque change sans cesse : il n'est point permanent : il ne saurait être nombreux ; il n'a pas à un assez haut degré la confiance du peuple ; il n'est donc pas en état de l'éclairer dans les circonstances difficiles ni de le ramener à l'obéissance2. »
1. « Chez Montesquieu, dit M. A. Sorel [Montesquieu, p. 19), le feudiste s'allie au parlementaire. S'il n'a point le goût de sa charge, il a la conviction passionnée des prérogatives de son corps. »
1. Cf. Lettres persanes, 1.93. « Les parlements ressemblent à ces ruines que l'on foule aux pieds, mais qui rappellent toujours quelque temple fameux par l'ancienne religion des
L'idéal de Montesquieu est précis si on le cherche sous ses mots volontairement couverts et voilés : c'est le gouvernement royal contenu et réfréné par un corps indépendant. Il ne prévoit pas entre eux une collaboration, mais une opposition salutaire. Un pareil gouvernement établit « le concert de la liberté civile du peuple, dès prérogatives de la noblesse et du clergé, et de la puissance des rois1. »
Les anciens ne l'ont pas connu. Les républiques de Grèce et d'Italie étaient des villes qui assemblaient leurs citoyens dans leurs murailles. Chacune renfermait en elle-même son gouvernement. 11 n'y avait point de députés ni d'assemblées. Pour Montesquieu, l'origine des monarchies tempérées remonte au gouvernement gothique, lequel se trouva tout d'abord mêlé de l'aristocratie et de la monarchie.
La démocratie n'a existé que dans l'antiquité.
peuples. Ils ne se mêlent plus que de rendre la justice, et leur autorité est toujours languissante, à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines ; ils ont cédé au temps qui détruit tout, à la corruption des mœurs qui a tout affaibli, à l'autorité suprême qui a tout abattu. »
Et : 1. 140. « Ces compagnies sont toujours odieuses : elles n'approchent des rois que pour leur dire de tristes vérités; elles viennent démentir la flatterie des courtisans et apporter au pied du trône les gémissements et les larmes dont elles sont dépositaires. C'est un pesant fardeau que celui de la vérité lorsqu'il faut la porter jusqu'aux princes. »
1. Il faudrait rapprocher les vues de Montesquieu de celles de Fénelon dans son Plan de Gouvernement et son Essai philosophique sur le Gouvernement civil. Elles concordent en beaucoup de points, notamment sur les pouvoirs intermédiaires.
Il l'y admire, mais il la considère comme un régime exceptionnel, possible seulement dans des conditions matérielles et morales exceptionnelles. Les conditions matérielles ont disparu, et les condition» morales sont si difficiles à réaliser que ce serait chimère que de prétendre les restituer. Dans l'antiquité même, les unes et les autres ont été tout à fait passagères. Montesquieu s'est évertué à montrer d'une part combien l'antiquité fut admirable, et combien d'autre part elle ne saurait être ressuscitée. Dans sa fameuse définition de la vertu : la vertu politique, le dévouement aux lois et aux intérêts généraux1, base et soutien nécessaire de la démocratie, on sent percer le désir de prouver les difficultés pratiques de « l'État où le peuple a la puissance politique », et les avantages de la Monarchie dans les conditions habituelles des nations modernes. « La plupart des anciens vivaient dans des gouvernements qui ont la vertu pour principe; on y faisait des choses que nous ne voyons plus aujourd'hui, et qui étonnent les petites âmes... La Monarchie emploie des ressorts moins nobles mais plus faciles à mouvoir. Il est vrai que philosophiquement parlant, c'est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l'État : mais cet honneur faux est aussi utile au public que le vrai serait aux particuliers qui pourraient l'avoir... N'est-ce pas beaucoup d'obliger les hommes à faire toutes les actions
1. « On peut définir la vertu polilique, l'amour des lois et de la Patrie. Cet amour demandant une préférence continuelle de l'intérêt public au sien propre, donne toutes les vertus particulières : elles ne sont que celte préférence. » (Esp. des Lois, L. v., 5.)
eug. d'eichtal.
difficiles... sans autre récompense que le bruit de ces actions 1 ?... »
Dans Y Esprit des Lois, l'observateur deS institutions anglaises constate avec satisfaction, que les Anglais, après avoir essayé de la démocratie, ont dû revenir à la Monarchie. « Ce fut un assez beau spectacle dans le siècle passé, de voir leurs efforts impuissants pour établir parmi eux la démocratie. Comme ceux qui avaient part aux affaires n'avaient point de vertus, que leur ambition était irritée par le succès de celui qui avait le plus osé, que l'esprit d'une faction n'était réprimé que par l'esprit d'une autre, le gouvernement changeait sans cesse: le peuple étonné cherchait la démocratie et ne la trouvait nulle part. Enfin, après bien des mouvements, des chocs et des secousses, il fallut se reposer dans le gouvernement qu'on avait proscrit. »
Bien que, comme il le dit lui-même, Montesquieu, vivant comme il l'a fait, dans l'antiquité, ait toujours pris soin de « marquer les différences des cas réellement différents et séparé le présent du passé, » il a tiré des anciens une bonne partie de la substance et de la forme même de ses idées politiques et il y a cherché la justification de ses prédilections propres.
L'histoire de ces Romains « qu'on ne peut