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L'ESPRIT ITALIEN ET LA SOCIÉTÉ ITALIENNE

a France est tout près de l'Italie mais la France n'est pas l'Italie.

On dit que la France est sœur de l'Italie, mais ce sont deux sœurs qui ne se ressemblent pas. S'il n'y a plus de Pyrénées, il y aura toujours des Alpes, et les Alpes sépareront toujours non seulement deux pays , mais deux natures, deux peuples, deux nations (le mot allemand Reich ferait très bien ici), deux modes de l'humanité. Le grand défaut des Français qui passent les monts est de trop croire, en partant, à cette fraternité de l'Italie et de la France, et de sous-entendre trop dans la

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fraternité la ressemblance. Il en résulte que tout ce qu'ils voient les étonne, qu'ils s'en amusent sans mesure ou s'en indignent sans raison. Ils sont demeurés Français dans l'esprit et dans l'âme, et c'est pourquoi l'esprit italien et l'âme italienne leur échappent. A qui voyage en Italie, s'il est Français et s'il voyage autrement qu'en touriste, s'il s'est proposé plus que d'admirer un beau ciel et de vieilles pierres, il faut une singulière force d'abstraction. Ce n'est point l'espérance qu'il lui faut laisser à la porte, comme les damnés sur la funèbre rive; c'est quelque chose de plus vivace infiniment, de plus intime, de plus difficile à dépouiller: ce sont toutes ses habitudes intellectuelles, tout le bagage des idées courantes, tout le fruit de son éducation r tout le vernis de ses fréquentations sociales, tout ce qui, de la littérature et de la vie, de l'histoire et du milieu, est devenu lui-même, à travers dix générations, au long des siècles, ou par mille petites expériences, au fil des événements.

D'abord, l'esprit italien n'a rien de corn-

mun avec l'esprit français : il est peut-être plus étendu, il est plus flexible, plus souple; il est assurément moins net. Il a peut-être plus de ressources; il n'est pas capable d'autant d'ordre. Il n'est pas divisé en cases bien distinctes ; les catégories n'y sont pas bien tranchées ; les connaissances, les pensées ne s'y rangent point par séries; elles y voisinent, elles s'y combinent et s'y mêlent; il n'a ni bords ni cloisons. Instrument merveilleux pour la spéculation pure, l'esprit italien se refuse à la déduction logique. Il est pareil à un volcan ; il n'a de puissance qu'en bouillonnant; il peut jeter vers le ciel des colonnes de feu, et le spectacle, alors, est grandiose ; mais dès que le souffle se refroidit, il ne reste qu'un amoncellement confus de soufre, de lave, de cendre et de cailloux. A froid, l'esprit italien perd beaucoup de sa vigueur: ce qui ne veut pas dire qu'il soit incapable de réflexion oude calcul, loin de là; mais il ne réfléchit, à l'ordinaire, et ne calcule que sous l'empire de la passion, qui est son ressort et son mobile; dans ce cas, le calcul lui-même devient une

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sorte de passion; c'est un plaisir et un jeu; l'esprit italien s'y plonge avec délices ; en peu de temps, il y est passé maître et il en tire de véritables œuvres d'art.

Mais la logique, la sévère, glacée et impassible logique, celle qui est exclusivement de tête, celle qui oblige à mettre des numéros aux arguments et des étiquettes aux objets, celle qui, une fois les objets étiquetés, les arguments numérotés, ne permet plus qu'on les change de place, celle-là, familière en France, poussée par quelquesuns chez nous jusqu'à l'absurde, on ne la connaît pas en Italie ; on n'y a nul désir, nul souci delà connaître ; impérieux besoin de l'esprit français, quelles qu'en puissent être les causes, elle n'est pas un besoin de l'esprit italien. De là, de cette indifférence à la logique, de cette absence de cloisons dans l'esprit italien, une mobilité prodigieuse, une facilité à se retourner qui nous blesse, nous Français, et nous stupéfie.

L'opinion d'hier n'a pas été pour aujourd'hui un embarras ou un obstacle; l'opin ion d'aujourd'hui ne sera pas un empêche-

ment pour demain. L'esprit italien évolue très rapidement; il n'y apporte aucune précaution, aucune discrétion. Il y va du train de ces attelages napolitains qui descendent la rue de Tolède au galop endiablé de leurstrois chevaux, si vite qu'on ne remarque guère que la danse folle des plumets et le carillon fou des clochettes.

Aussi, quand il inventa le transformisme, entre 1876 et 1887 , M. Depretis a-t-il touché le fond de la politique italienne. Il a prouvé qu'il savait son temps, son pays et ses hommes. Sur un signe de lui, les républicains se sont faits dynastiques, les gauches ont donné l'accolade à la droite ; ce n'est pas assez dire: les gauches ont glissé dans la droite ; il n'y a plus eu ni gauche ni droite. Les éléments épars d'un régime parlementaire stable sont venus s'agréger autour d'une idée, l'idée de l'unité italienne, autour d'un écusson, la croix de Savoie.

L'excuse ou , si Ton veut, le prétexte ., l'explication a été tout de suite trouvée j l'unité italienne ne pouvait se maintenir que par la monarchie, qui en est le lien

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et le ciment. La monarchie est apparuecomme la patrie visible, comme le sol commun, sol neutre, sol sacré, où tous se rencontraient sans crainte et sous les garanties les plus solennelles du droit, ceux qui venaient du Midi et ceux qui venaient du Nord, ceux qui sortaient des bandes garibaldiennes et ceux qui sortaient de l'Eglise, une des aristocraties les plus orgueilleuses qui soient au monde et la foule la plus soumise, la moins pensante qui se puisse imaginer. Peu de répugnances d'en haut, point de résistances d'en bas. Comment la cristallisation s'est faite, de quels aimants on s'est servi, si les moyens ont toujours été parfaitement conformes à la morale, ce n'est pas le lieu de l'examiner. On a chargé M. Depretis de toute espèce de péchés. On a parlé de consciences achetées, de marchandages, de trafics. Le livre de Machiavel est là, pour répondre éternellement qu'il n'importe, tl est un fait qu'on ne doit pas oublier :

la société italienne, comme le gouvernement italien, est en formation. Elle n'a pas de racines ou n'a que de faibles racines dans

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le passé. L'équivalent de l'ancienne bourgeoisie' française, par exemple, l'équivalent de nos anciens légistes et de nos anciens parlementaires, n'existe pas en Italie. Non, Tltalie qui a produit une glorieuse école de jurisconsultes, n'a point produit une classe solide de légistes, de parlementaires. Ou bien il y a si longtemps et dans des conditions si différentes qu'on ne s'en souvient plus. La société italienne n'est pas fixée; elle est en mouvement ; elle est nouvelle, elle est actuelle. Elle est, à peine, dans une situation analogue à celle de la société française sous le Consulat, moins ce qui survivait ou revivait de la société dissoute. Elle est en train de se constituer et, comme il devait arriver dans un Etat moderne, centralisé, militaire et bureaucratique, elle se constitue autour des charges, des gradeset des fonctions publiques. Tant que le précipité n'est pas fait, tout peut monter à la surface. Et le précipité sera plus long à faire qu'il ne le serait ailleurs : dans la société italienne, comme dans l'esprit italien, il n ? y a, à l'heure qu'il est,ni bases pour un classement, ni be-

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soin douloureusement senti d'un classement.

A l'heure qu'il est, le peuple italien est encore inorganique. La tête est trop grosse pour le corps. Trop de places, trop de traitements. Hydrocéphalie de gouvernants, anesthésie de gouvernés. Nous voulons croire que le mal, s'il est avéré, se réduit à un simple accident de croissance, dont l'âge mûr aura raison. Tôt ou tard, le mélange agité de la société italienne finira bien par se reposer et s'asseoir. Pour le moment, voici ce qui est ou, du moins, ce qu'il nous a semblé:

Le roi est un excellent homme, préoccupé par-dessus tout de faire consacrer par des visites de souverains étrangers le fait accompli de l'occupation de Rome, préoccupé aussi de ne pas se brouiller avec la Constitution, de ne pas soulever de complications et, par conséquent, toujours prêt à déclarer que ses ministres, quels qu'ils soient, sont la perle des ministres. Il l'a dit de M. Nicotera, il Ta dit de M. Depretis ; il a donné à M. Crispi le collier de l'Annonciade, afin de pouvoir l'appeler : « Mon cousin. » La reine

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est très aimable, très aimée et très désireuse de l'être ;elle prodigue un peu ses sourires et ne dédaigne pas d'aller au-devant des poignées de main. Le prince de Naples est adolescent et voyage. Une partie de la noblesse s'est ralliée et recherche les dignités de cour. L'autre partie, sauf quelques rares exceptions, ne s'intéresse à rien, hors sa promenade quotidienne au Corso, trois tours, six tours, vingt tours, et, lorsqu'on a fini, on recommence. La bourgeoisie ne fait que naître ou renaître de la bureaucratie. La masse grouille ou croupit tout au fond, très loin, besoigneuse et turbulente dans les villes, famélique et inerte dans les campagnes. La gêne et la misère ont passé en tout lieu leur niveau. Il ne surnage que des fonctions et des fonctionnaires : une hiérarchie d'employés qui va montant du dernier village à la capitale. Des uniformes, encore des uniformes. La moitié de la nation vit pour l'autre moitié, qui la paye.

Dans le Parlement lui-même, il n'y a, pour ainsi dire, que des fonctionnaires. Le Sénat, nommé par le roi sur la présentation

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des ministres, se recrute, pour les trois quarts, parmi les préfets ou dans la haute magistrature. Au contraire, ce sont les fonctionnaires d'un ordre élevé, préfets, magistrats ou inspecteurs, qui se recrutent dans la Chambre. On pratique sans déguisement le système des fournées. Une loirencontret-elle, par hasard, de l'opposition au Sénat : on fait une fournée, on nomme, au choix, autant de sénateurs qu'il en faut pour assu«? rerle vote. Plus bas dans l'échelle sociale, les choses se passent delà même manière : il en est des moindres offices et des moindres traitements comme des plus considérables.

En sorte qu'il n'y a pas seulement, en Italie, une hiérarchie très nombreuse d'employés, mais une hiérarchie de clientèles ou, si l'on tient à la couleur locale, de camorras.

L'administration est mise en coupe réglée, et chacun en tire ce qu'il peut. Ceux qui disposent des places disposent à leur gré du pouvoir. Il n'y a que des politiciens à s'en plaindre, et l'on a toujours le moyen de les faire taire sur les abus : c'est de les inviter à y participer.

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Quant au peuple proprement dit, sa rude tâche finie, sa maigre nourriture gagnée, il ne réclame rien. Il est la force passive et dormante dont on se sert, sicut sagitta in manu potentis. Un des Italiens les plus fins, les plus dépourvus de préjugés que nous ayons rencontrés, nous a dit à maintes reprises : « Les Italiens sont un peuple qui n'a pas d'épine dorsale. » Le mot est dur, mais juste et profond. Ce peuple, on le tient par la faim et aussi par la peur. C'est ce qui fait que la puissance des sectes, exagérée ou imaginaire partout ailleurs, est réelle en Italie. Cela est aisé à concevoir.

L'Italie n'est-elle pas la terre classique des conspirations, des sociétés secrètes, des menées occultes, des craintes superstitieuses ? Au surplus, que fait à ce peuple de trembler un peu et d'être pressuré, s'il paraît grand au dehors ou s'il est persuadé qu'il paraît grand ? Voir grand, faire grand, être grand : l'antiquité joue de détestables tours à TI talie contemporaine, même à ceux des Italiens qui ne la connaissent que par les ruines. Joignez à cet amour-propre, à la

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vanité italienne, un goût excessif, un appétit furieux du luxe dans toutes ses manifestations, principalement extérieures, voitures, toilettes, bijoux, un culte pour tout ce qui attire le regard. Vous avez devant vous une nation jeune, dans l'ardeur passionnée de ses vingt ans. Elle croit de bonne foi que l'univers est léger et peut se porter au bout du doigt. Cette nation a eu dans la . personne de Napoléon III un oncle d'Amérique; elle a fait, en 1860, un héritage inespéré. Il lui semble qu'elle n'enverra jamais la fin. Elle ne dit même pas, comme Louis XV : « Après nous le déluge ! » Elle ne prévoit point le déluge.

Ce qui lui plaît le mieux, c'est ce qui est le plus extraordinaire. Elle rêve, en politique, les fêtes de Néron. En revanche,, ce qu'elle prise le moins, c'est le bon sens ; c'est de bon sens qu'elle manque le plus.

Des hommes de génie, elle en a eu à foison ; elle en a peut-être encore ; des hommes d'un sens supérieur, il y en a sans doute, mais on les compte. Machiavel, Guichardin, Galilée, aux quinzième et seizième siècles.

Mais Machiavel et Guichardin étaient de Florence ; Galilée était de Pise. Depuis ce temps-là, le Midi a conquis l'Italie.

Ainsi dope, absence de catégories dans l'esprit italien, manque de classement dans la société italienne, course aux places ou aux sinécures, clientèles, camorras, action cachée des sectes et des clubs, vanité, goût du luxe et prédominance de l'orgueil sur le bon sens, indifférence et inertie de la masse, voilà, en laissant de côté tout ce qu'elle a de qualités, les plus choquants défauts, les plus graves lacunes de l'Italie contemporaine, les causes qui agissent le plus efficacement en mal sur sa fortune et sur sa politique. A condition de ne jamais perdre de vue ces causes de désordre, de résignation quand même,d'ambition maladive, et de tout y rapporter avant de rien juger, on peut aborder maintenant une histoire qui ferait, si elle se répétait souvent, que l'histoire aurait l'air d'un roman, le récit de la vie et des aventures du premier ministre d'Italie, de M. Francesco Crispi.

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