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GUILLAUME III ET LES ORANGE-NASSAU

Rattachement, la [fidélité, Tardent amour de la Hollande pour la famille d'Orange-Nassau s'affirment jusque dans la (orme des articles nécrologiques. Les journaux ne disent pas : € Le roi Guillaume III est mort »,.mais plutôt, comme la Maasbode, de Rotterdam : « Le dernier héritier mâle de la ligne othonique de la glorieuse maison de Nassau est décédé le 23 novembre. » Près des deux tiers de la notice sont consacrés, non à Guillaume III lui-même, mais à ses ascendants et à ses descendants, vivants ou morts. La Hollande, sous le coup qui la frappe, ne peut penser sans amertume au magnifique épanouissement de la

race d'Orange, par qui, depuis i55o, elle avait été fécondée.

C'en est donc fait des guerriers et des rois ! Où sont les jours d'Olbon de Walram, d'Engelbrecht de Nassau, premier baron de Bréda,et de Johanna von Polanen ?

Où sont les jours où, du comte Jean I e % naissaient deux fils: Henri qui, par son mariage avec Claudie de Châlons, assurait aux Nassau la principauté d'Orange, et Guillaume dit le Riche, riche d'enfants au moins, puisque sa femme, Juliette de Stolberg, mettait au monde cinq garçons et sept filles. De ces cinq garçons, trois tombaient sur le champ de bataille dans les guerres de la liberté ; mais deux restaient, Guillaume le Taciturne et le comte Jean IL

En ces deux-là T les Pays-Bas avaient une réserve, une floraison de princes, des généraux, des gouverneurs à mesure qu'il leur en fallait, des gouverneurs encore et des rois pour plus tard. Deux des femmes du Taciturne donnaient à la Hollande deux de ses grands capitaines : Anne de Saxe lui donnait Maurice, et Louise de Coligny lui

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donnait Frédéric-Henri. Ne s'imagineraiton pas lire une généalogie biblique ? Frédéric-Henri, à son tour, eut Guillaume II, qui fit reconnaître dans le traité de Munster l'indépendance des Provinces-Unies, et Guillaume II eut d'Henriette-Marie Stuart Guillaume III, à qui échut la couronne d'Angleterre.

Quand il ne restera plus d'enfants ni de petits-enfants du Taciturne, la succession s'établira en ligne collatérale, et ce seront, comme dans la loi juive, le frère et les enfants du frère qui épouseront la patrie devenue veuve. Alors viendront les Nassau- Dietz, issus des comtes de Dillenbourg, de Jean, frère de Guillaume I er . Après les cinq Guillaume d'Orange-Nassau, stathouders électifs ou princes héréditaires, de 1579 a 1795, la Hollande devait avoir trois Guil laume d'Orange, rois constitutionnels.

La maison de Nassau ne comptait plus ses alliances souveraines. Longtemps avant d'être royale, elle tenait par des liens étroits aux maisons royales de France, d'Angleterre et de Prusse. Au temps même où le Taci-

turne engageait ses domaines, vendait ses meubles et brisait sa vaisselle pour soutenir contre Philippe II, son suzerain, une lutte hasardeuse, les Orange-Nassau pouvaient dire, à meilleur droit que Ruy Gomez :

Nous touchons à la fois Du pied à tous les ducs, du front à tous les rois !

Et maintenant, la couronne des Pays-Bas, le titre de prince d'Orange et jusqu'au nom vénéré des Nassau, le duché de Gueldre, le Brabant, les Flandres ou ce qui en restait, les comtés de Hollande et de Zélande.

toutes ces possessions et toutes ces terres tombent en quenouille; le grand-duché de Luxembourg, constitué en fief masculin, se détache des Nassau-Dietz représentés par une reine de dix ans, ainsi qu'un fruit trop lourd qu'une frêle tige ne peut pas porter.

Ce n'est point encore la fin, mais c'est une fin. Pourquoi n'en serait-il pas des dynasties comme des foyers qui s'éteignent?

L'âme des races héroïques n'est-elle pas proprement une flamme, et ne se relève-t-elle

pas un peu avant de s'abîmer à jamais dans le froid et l'obscurité? En d'autres termes, au moment ou va se trouver épuisée une longue série d'hommes rares, comme par un jeu, par une ironie de la nature, est-ce qu'il n'en apparaît pas un qui condense, qui résume en un raccourci saisissant, avec des fautes de proportion, si Ton veut, et des difformités ou du moins des déformations, mais tout de même assez exactement, le type, le caractère et les vertus des siens? Ou bien l'esprit des peuples, rendu ingénieux par la douleur et par le sentiment d'une grande perte nationale, ne s'obstine-t-il pas à les chercher et à les découvrir en lui ? Et c'est une seule et même chose que le dernier d'une maison royale ait réellement le génie de ses ancêtres ou que la reconnaissance, le dévouement de ses su- .

jets, la foi accumulée pendant des générations lui prêtent ce génie, s'il ne l'avait pas. Au roi Guillaume III qui vient de mourir, la Hollande a prêté beaucoup. Dans leur enthousiasme fervent, certains l'ont qualifié, sans scrupule, de « digne Guil-

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laume le Taciturne ». Ce n'est point manquer de respect à la mémoire du feu roi que d'écarter cette écrasante comparaison. Non T Guillaume III des Pays-Bas ne ressemblait au Taciturne ni physiquement, ni moralertient. À dire vrai, physiquement, il y avait en lui plus de Paul que de Nassau, plus de ses aïeux maternels que de ses aïeux paternels. Il était Slave plutôt que Hollandais.

Cette forte corpulence, cette carnation brillante, cette barbe large, ces yeux clairs, rien ou presque rien dans l'aspect de Guillaume III ne rappelait la nerveuse et sèche personne des Orange. Comment retrouver dans cevisage le visage connudu Taciturne T tel que nous le montrent trois ou quatre portraits du musée de la Haye, immobile, émacié, tout en longueur, surmonté d'un front gros de pensées, agrandi pour ainsi dire par le regard; ce regard, hoir, profond, tranchant, d'une fixité étrange, si fixe que la paupière en semble dilatée et les sourcils raidis comme des barres, ce regard de philosophe et de politique, où le retrouver ? Il est perdu depuis Guillaume d'Orange, roi

d'Angleterre, qui, lui, rappelait à la foi$ son arrière-grand-père le Taciturne et son grandpère Frédéric-Henri, avec on ne sait quoi de plus mince, de plus élégant, de plus affiné.

Puis sont venus les mariages saxons, les mariages prussiens, et le type s'est épaissi. Pourtant, dans le profil du roiGuillaume II, père et prédécesseur du défunt roi, il n'était pas impossible de ressaisir quelques traits, soit de Guillaume le Taciturne, soit de Guillaume d'Angleterre. Guillaume II avaitl'air, encore, d'un capitaine calviniste que la pratique du régime constitutionnel eût déshabitué du maniement des armes : Guillaume III, fils d'Anna Paulovna et petit-fils de Paul I er , avait l'air d'un tsar débonnaire.

Moralement non plus, Guillaume III ne se rapprochait guère du Taciturne. On ne voit entre eux que deux points à peu près communs. Guillaume III, comme le Taciturne, eut, à un degré éminent, le sens de la tolérance religieuse et, dans une moindre mesure, l'art de se contenir ou de se refréner. En ce qui concerne la tolérance religieuse, le mérite n-'en est pas tout à lui : il

le taut principalement attribuer à l'adoucissement des mœurs. Pour ce qui est de son empire sur lui-même, quand.il a pu le conserver, on peut l'en louer sans réserve.

Comme le Taciturne, il a gardé quarante ans le silence.

Au demeurant, qualités et défauts, don de se contenir, penchant violent à la colère sont les qualités mêmes et les défauts de la race. 11 n'est nullement besoin de recourir, pour expliquer ces indignatipns soudaines, aux aveugles fureurs de Paul I er , à ce qu'il y a d'âpre et de vite échauffé dans le «ang russe, Slavus sait ans. Il n'est pas besoin de sortir de la maison d'Ôrange-Nassau. Le fils aîné du Taciturne, Philippe, comte de Buren, ne s'était-il pas emporté un jour jusqu'à jeter parla fenêtre, étant tout adolescent, un officier espagnol qui, devant lui, avait mal parlé de son père?

Et, d'autre part, pour le pouvoir de se réprimer, un autre fils de Guillaume d'Orange, le prince Maurice, n'était-il pas resté absolument maître de lui, comme impassible, lors du meurtre du Taciturne, s'enfermant

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avec l'assassin, en attendant qu'on l'eût fouillé, afin d'être sûr qu'aucun papier ne serait détruit et que sa vengeance ne lui échapperait pas? Cette admirable et enviable puissance, Guillaume III des Pays-Bas, il est inutile de le répéter, ne l'eut jamais assez pour qu'on le surnommât, comme les ennemis du premier prince d'Orange aimaient àsurnommer le Taciturne, « le Prince des Ténèbres ».

Diabolique ou divine — les Hollandais disent aujourd'hui divine — une semblable faculté pouvait passer pour surhumaine; chez le roi Guillaume III, elle fut seulement humaine, avec toutes les contradictions, toutes les incertitudes, toutes les chutes de l'humanité. Des formes de la continence, il n'en connut que quelques-unes. En cela aussi, il fut de sa race et il en fut éminemment. Race féodale et seigneuriale, en Vérité; grands prodigues, grands mangeurs, point détachés des choses charnelles.

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, par la mort de Guillaume III, le génie, le caractère, les vertus des Orange tombent en quenouille, aussi bien que le royaume de Néerlande et

les vingt baronnies de la maison de Nassau.

Les Pays-Bas les verront revivre, ces vertus; ils n'en veulent pas désespérer, mais dépouillées de force dorénavant et revêtues de grâce. De nombreuses questions se posent au seuil de la minorité qui s'ouvre, dont plusieurs peuvent être graves.

Qui la jeune reine épousera-t-elle? A qui transférera-t-elle Je trône ? Et si, par un malheur affreux qu'un loyalisme confiant se refuse à prévoir, son règne devait être court, ou si elle ne se mariait pas, ou si elle n'avait pas de postérité, à qui donc iraient les provinces? L'ordre de succession à la couronne serait-il suivi rigoureusement? Appelleraiton les princes de Wied, petits-fils du prince Frédéric, ou le prince Albert de Prusse, fils d^ la princesse, divorcée, Marianne? Seraient-ce les enfants de la grande-duchesse Sophie de Saxe-Weimar, son fils Charles - Auguste, ou sa fille cadette, Elisabeth, duchesse de Mecklembourg ?

Qu'en sait-on? La Hollande n'a pas eu que des stathouders ; elle a eu de grands-pensionnaires.

Des Olden-Barneveldt, des de Witt, des Heinsius, desSchîmmelpennick, magistrats, bourgmestres ou fils de bourgmestres, ont, à différentes reprises, rempli les intervalles des Orange. N'y a-t-ilpas comme un symbole, à voir la reine Wilhelmine placée sous la tutelle, sous la caution bourgeoise de deux chambellans de son père, et d'un député aux Etats généraux? Parce que la Hollande éprouvée applique au roi Guillaume III la suprême prière du Taciturne :

« Seigneur, aie pitié démon âme! » ce n'est point une raison de s'écrier, en pensant à elle-même : « Seigneur, aie pitié de ce pauvre peuple I •

Jamais, dans le passé, les Pays-Bas n'ont, aux moments décisifs, manqué des hommes nécessaires. Et, au surplus, s'ils ne doivent plus avoir de rois, ils ont encore une reine de la maison de Nassau. Puisque cette reine est une reine de dix ans, n'est-ce pas le lieu, sans trop s'inquiéter d'éventualités lointaines, de dire avec le poète ancien que c l'avenir est sur les genoux des dieux » ?

*i longtemps que doive vivre le cardinal secrétaire d'Etat, il quittera ce monde sans en connaître les passions et les misères, sans en soupçonner le mensonge. Mêlé aux hommes par les devoirs de sa charge, il saura peu de chose des hommes. Il aura continué de les voir, même les diplomates, bons, innocents et purs. Ou du moins leur commerce n'aura pas altéré l'heureuse sérénité de son âme peuplée de certitudes.

La politique , pour lui , n'est qu'un second sacerdoce. Encore qu'il ait son rôle dans le gouvernement de la terre, les bruits terrestres s'arrêtent à ses pieds, s'égarent à travers les loges de Raphaël, s'y éteignent à demi et, pour ainsi

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dire, s'y voilent, ne lui parviennent enfin que comme un écho très discret et très faible, avec un accompagnement lointain d'orgues et de violes. Il a l'air d'un de ces jeunes hommes qui sont dans les tableaux des maîtres primitifs et qui, pieusement, balancent des encensoirs. Sa taille longue et mince paraît faite pour les génuflexions devant l'autel. Ce n'est pas seulement d'un jeune homme des siècles mystiques qu'il a le visage et l'allure; parfois aussi, il a les gestes charmants et embarrassés d'unenfant.

.Quel âge a-t-il ? Il n'a pas d'âge. Il marche, d'un pas toujours égal, au milieu des intrigues et des difficultés : cardinal et ministre, il est prêtre, n'est guère que prêtre- Lorsqu'il fut question de lui pour l'une des deux nonciatures de Paris ou de Madrid, il se sentit le cœur tout envahi de doutes et de terreurs, « Que pensez-vous, demanda-t-il à un prélat français, que doive être un nonce apostolique en France ? — Prêtre », répondit le prélat en le regardant.

Mariano Rampolla del Tindaro est né à

Polizzi, dans le diocèse de Cefalù, le 17 août 1843, d'une des plus vieilles familles de la Sicile. Il a été élevé à Rome au collège Capranica , puis à l'Académie des nobles ecclésiastiques.

Ce collège Capranica est une antique institution, d'origine charitable, fondée par un cardinal homme de bien, dans uneailede son palais. C'est un collège pareil à ceux du moyen âge, oli Ton trouvait surtoutle vivre et le couvert ; quant au savoir, on allait le chercher au dehors. Les établissements de ce genre abondent dans la Ville éternelle. Il n'est presque pas une nation qui n'ait le sien. Ces petites troupes d'adolescents en soutanes multicolores, vêtus, ceux-ci de noir et de violet, ceux-là de rouge, qu'on rencontre descendant par toutes les rues qui avoisinent la place del Tritone, ce sont les élèves des collèges qui vont étudier dans les lettres sacrées.

Rome possède trois ou quatre grands séminaires, dont chacun a sa clientèle. Le collège Capranica ou, pour lui restituer son titre officiel, Almo Capranicense, est le seul,

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parmi les Italiens, qui suive les cours des Jésuites, dont l'auditoire, au surplus, ne se compose guère que d'étrangers. Les Romains vont de préférence au séminaire pontifical romain, d'autres à la Propagande, d'autres, qui veulent entrer dans le clergé de la basilique, à Saint-Pierre.

Une seconde particularité du collège Capranica, c'est l'amitié persévérante, le dévouement, la camaraderie qui unit tous ses membres. Entre anciens élèvesdu collège, en quelque lieu que les ait mis la vie, il est de règle de se prêter une aide mutuelle et un mutuel appui- Il en est de même, assure-t-on, de l'Académie des nobles ecclésiastiques, et là, à la camaraderie, s'ajoute une sorte d'orgueil de caste.

C'est à l'Académie des nobles ecclésiastiques que viennent achever de s'instruire dans le droit canon, le droit civil et le droit public international, tous les adolescents bien nés et de condition aisée, qui veulent être ou dont on veut faire des secrétaires, des auditeurs, de futurs nonces apostoliques. L'Académie dQs nobles ecclésiastiques est

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comme la pépinière, comme l'école normale de la diplomatie pontificale. Sortir de cette académie est le plus rapide et le plus sûr quand on se destine à * faire la carrière *,far la carriera.

La camaraderie, comment dire ? la fraternité d'élection de YAlmo Capranicense s'y accroît et s'y resserre encore : chacun de ces souvenirs de jeunesse est sacré. « Il est du Capranica, il est de l'Académie » ; si tous les deux se trouvent réunis, ils constituent un lien indissoluble que, seule, la mort peut briser. Et quelle n'est pas la puissance de ce lien, la force des affections d'enfance, dans ce monde ecclésiastique où si peu d'affections sont permises et où si peu de celles qui sont permises sont possibles I Au collège Capranica, Mariano Rampolla del Tindaro connut les deux frères Vannutelli, Serafino et Vincenzo, et, bien que la fortune les ait souvent placés sur son chemin, jamais ne s'est démentie entre eux l'amitié de leurs premiers ans.

Mgr Rampolla entra dans les nonciatures, en qualité d'auditeur ou de conseiller, à

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Madrid, sous le cardinal Simeoni. Il y entra, précédé d'un réputation bien assise de douceur, de modestie et de persistance au travail. Les vieux Romains, ses maîtres, disaient volontiers de lui : « Sta a tavolino. Il sait rester à son bureau ». Ils eussent pu ajouter, sans crainte de le vanter au delà de ses mérites : « Il sait, en outre, deux choses difficiles : écouter et se taire. » Il sait la plus difficile de toutes les choses : obéir.

C'est le serviteur muet qui devine et exécute les ordres non donnés.

A ÏAlmo Çapranicense, tout jeune, il suivait les cours des Jésuites. D'une santé moins délicate, il eût sans doute pris l'habit de la Compagnie. Le perinde ac cadaver ne semblait-il pas être fait pour lui ? Trouver la paix, le repos profond dans l'effacement, dans l'oubli de soi ; réduire sa propre vie au point que ce soit un autre qui vive désormais en soi et pour soi, convaincu que cet autre est celui dont parle saint Paul, et ne point aventurer un pas en dehors de l'ombre divine, quoi de plus séduisant, si Ton est non seulement un croyant, mais un

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timide et un mystique? N'avoir pas la peine de vivre pour avoir le temps de prier ; pour la méditation, être une âme et pour le reste, n'être qu'un cadavre — perinde ac cadaver, — c'est une conception dont nous pouvons sourire, mais qui, certainement, vaut bien plusieurs des nôtres.

MarianoRampolla,quiest resté ce croyant et même ce mystique, fut d'abord aussi ce timide que l'action épouvante et que la réalité meurtrit. Pourtant, ne pouvant être moine ou religieux soumis à une règle sévère, il se fit diplomate ; cette vie qu'il eût voulu fuir, prenant en quelque sorte tout son être en ses mains, il l'affronta par son côté le plus âpre, dans ce qu'elle a de plus complexe ; peu à peu il se dégagea de lui, à cette école qui lui fut dure, quoiqu'il n'y ait remporté que des succès, un homme tout différent de l'enfant du Capranica et de l'adolescent de l'Académie des nobles ecclésiastiques, un homme qu'on ne soupçonnait point et que, en vérité, il n'était peutêtre pas, avant de se rendre à Madrid comme auditeur de Mgr Simeoni.

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Le nonce du pape en Espagne fut, dès le début, vivement frappé des dons de son conseiller, si vivement frappé que bientôt il lui fut impossible de s'en séparer. Créé cardinal et préfet de la Propagande, il tint à conserver Mgr Rampollaà ses côtés dans un poste de confiance. La Propagande est divisée en deux sections; rite romain et rite oriental. Mgr Rampolla fut chargé du secrétariat du rite oriental. C'est de cette section que relèvent toutes les églises grecques et les églises arméniennes. On était alors au plus fort des démêlés entre les évêques arméniens; le patriarche légitime, le Catholicos des Arméniens de la Cilicie, Mgr Hassdun , avait été dépossédé, persécuté et banni. Un véritable schisme déchirait l'Arménie. Comme secrétaire de la Propagande pour le rite oriental, Mgr Rampolla eut un rôle à jouer en ce débat ardu. Il travailla avec bonheur à la réunion, à la pacification.

Tout rentrait parfaitement dans Tordre.

Mgr Rampolla, qui avait été à la peine, ne put refuser d'être à l'honneur. On lui donna

le secrétariat des affaires ecclésiastiques extraordinaires, qui est comme un second secrétariat, ou, pour user de l'expression romaine, comme une seconde « secrétairerie d'Etat ». Ici encore, ses.qualités le servirent et lui permirent de servir merveilleusement.

Son assiduité, sa patience au travail, sa rigoureuse et scupuleuse conscience, la rectitude de son jugement, sa piété même, qui, dans l'espèce, devenait du sens pratique et politique, firent de lui un incomparable secrétaire des affaires ecclésiastiques. Il connaissait toutes les pièces de tous les dossiers, écrivait ou lisait toute la journée, ne sortait pas de son cabinet, stava a tavolino, étonnant fort tout ce monde de gros et menus dignitaires qui emplissent de leurs bavardages les antichambres du Vatican et rôdent de 'couloir en couloir, à la - poursuite d'une nouvelle.

Des affaires ecclésiastiques à une nonciature, le passage est aisé. La nonciature de Madrid était vacante ou, ce qui revient au même, elle était médiocrement et maladroitement occupée par Mgr Bianchi.

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Don Carlos et ses partisans ne se tenaient pas pour vaincus ; la restauration des Bourbons de la branche cadette était trop récente pour paraître définitive, pour être reconnue sans arrière-pensée. Des bandes parcouraient les provinces; çà et là, des villes s'agitaient; les passions n'étaient pas tombées; le feu, qui ne flambait plus, couvait; en une nuit, l'Espagne entière pouvait se rallumer, comme un immense incendie mal éteint ; l'insurrection abattue, recommençait la conspiration. Mgr Angelo Bianchi, nonce du pape accrédité près le gouvernement du roi Alphonse, avait eu le tort de marquer un assez vif penchant pour les carlistes. Le peu de solidité de son trône rendait, on le conçoit, Alphonse XII très susceptible et il avait, dans un pays aussi catholique que l'Espagne, l'intérêt le plus évident à ne point rencontrer l'hostilité ouverte du représentant du Saint-Siège.

D'autre part, pourquoi. le Saint-Siège eûtil, si délibérément, si opiniâtrement épousé la querelle de l'un ou de l'autre des compétiteurs? Que don Alphonse l'emportât ou

bien don Carlos, il n'y allait ni du présent ni de l'avenir de la religion en Espagne :

par conséquent, le Saint-Siège demeurait neutre ; dans une complète indifférence aux dynasties, il attendait le fait accompli. S'il avait plu à Mgr Bianchi de faire plus ou moins secrètement des vœux pour le triomphe de don Carlos, c'était une politique personnelle qu'il avait, de son autorité, mais sous sa responsabilité, substituée à la politique réservée et prudente du souverain pontife.

Maintenant, le fait s'accomplissait, non en faveur de don Carlos, mais de don Alphonse, couronné sous le nom d'Alphonse XII. Il n'y avait plus d'autre roi que le roi. Près de lui seul étaient accrédités les ambassadeurs des puissances, et par lui seul ils devaient être agréés ; pour l'être, il fallait tout au moins qu'ils ne l'eussent pas combattu. Le pape rappela de Madrid Mgr Bianchi, en l'appelant dans le Sacré-Collège.

Sa politique réservée et prudente, il avait près de lui l'homme qui pouvait la faire,

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un homme qui déjà avait résidé en Espagne, qu'avaient développé les leçons du cardinal Simeoni et les conseils de Léon XIII luimême, le secrétaire des affaires ecclésiastiques, Mgr Rampolla. Il le promut archevêque d'Héraclée et lui offrit la succession de Mgr Bianchi. Mgr Rampolla fut épouvanté : « Seigneur, Seigneur, détournez de moi ce calice! » Il aimait mieux rester auprès du pape; il le disait sans flatterie, en toute humilité, en toute sincérité. Marcher dans l'ombre de l'ombre divine. «Toutefois, que votre volonté soit faite et non la mienne! »

Le souverain pontife voulut, Mgr Rampolla partit. Il fut le nonce idéal en ces circonstances difficiles ; comme il Tétait à Rome, comme il l'eût été à Paris, il fut prêtre. Il fut, à proprement parler, bien plutôt un légat qu'un nonce. Il se montra rarement dans les réceptions officielles, souvent dans les cérémonies religieuses. Il y avait sa place à part, un fauteuil dans le chœur. Par son aménité, sa courtoisie, il sut se faire aimer des autres membres du

corps diplomatique. Il se fit encore aimer du roi et de la reine, sur l'esprit de laquelle il conquit vite de l'ascendant et comme un affectueux et respectueux empire. Mais on goûtait surtout le charme et les vertus de l'homme privé; l'homme politique, qui lentement se formait ou se dessinait en Mgr Mariano Rampolla, n'était peut-être pas mis en son rang. Il n'y fut mis que plus tard, après que Léon XIII, au commencement de 1887, eut honoré de la pourpre romaine le nonce apostolique à Madrid et lui eut imposé le fardeau de la secrétairerie d'Etat.

Telle est la vie de S. E. le cardinal Rampolla. On dit volontiers de lui, dans les cercles ecclésiastiques, qu'il n'a ni histoire ni histoires. On né sait, du secrétaire d'FItat, que ce qu'on savait de l'écolier de YÀlmo Capranicense : il est très laborieux, sta a tavolino. Voilà tout ce qu'on sait de ses journées: le travail. Il se lève dès l'aube, dit la messe, va chez le pape, reçoit et travaille, mangeant et se promenant à peine, puis

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revenant travailler, ne dormant que fort peu d'heures, entre la lampe du soir et la lampe, du matin.

Il ne s'est pas révélé par un coup d'éclat T mais par la continuité de ses services et de ses mérites quotidiens, services et mérites qui, depuis quatre ans, se sont affirmés sans bruit, mais sans démentis, sans envolées , mais sans interruption. Je viens d'écrire qu'il n'a pas /l'histoire ; je me trompais, il en a une. Le cardinal Rampolla, de i885 à 1892, a reçu ou envoyé trois lettres, qui sont toute son histoire.

La première est celle qu'il reçut, étant nonce à Madrid, du cardinal Jacobini, alors secrétaire d'Etat; avec elle, il mit fin aux dissentiments du clergé et des fidèles espagnols, et fit reconnaître la branche cadette par les évêques récalcitrants. La deuxième est la lettre qu'il sollicita de Léon XIII avant d'accepter d'être son secrétaire d'Etat, lettre qui fixe et précise la poli-» tique pontificale envers chaque nation et tout spécialement envers le royaume d'Italie. Ayant sous les yeux ce programme, le car-

dînai n'a pas cessé d'aller d'un pas égal et ferme dans le chemin qui lui était tracé. La troisième lettre, enfin, est celle qu'il adressa à l'évêqtie de Saint- Flour, pour lui dicter le devoir des catholiques Trançais visà-vis du gouvernement de leur pays.

N'est-ce pas que, à y bien réfléchir, une personnalité ressort de ces documents ?

Ainsi le cardinal se trouve associé aux actes décisifs qui donnent au pontificat de Léon XIII son caractère d'innovation ou de rénovation ; il est comme Taxe, comme le pivot de cette politique nouvelle; d'abord, il en est Pinstrument, ensuite, il en est le moteur. Oui, certes, il a une histoire, et c'est l'histoire même du règne.

Pendant les trois premières années de son ministère, le cardinal Rampolla parut se contenter d'exécuter ponctuellement les ordres du saint-père, de même que Mgr Mocenni ou Mgr Segna ou Mgr délia Chiesa exécutaient les siens . Il semblait que, dans le Vatican, il n'y eût que la pensée du pape.

Le secrétaire d'Etat paraissait ne pas avoir d'autres idées, d'autre volonté, que les idées,

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que la volonté de Léon XIII. Il paraissait n'être que le prolongement, n'être qu'un dédoublement du maître. La prodigieuse activité du pape, sa miraculeuse jeunesse, sa vaste, haute et inaltérable intelligence semblaient suffire à tout, tout animer, tout inspirer, tout faire ; il semblait que tout, hommes et oeuvres, autour de lui, procédait de lui.

Plus que jamais, le cardinal Rampolla se plaisait à marcher dans cette ombre où son âme trouvait la fraîcheur et la paix. De temps en temps, il se retirait près de sa mère, qu'il avait installée dans un des villages des Castelli romani, ou à Fiesole, dans la maison des Jésuites ; il en sortait retrempé pour l'obéissance et l'abnégation, pénétré de la noblesse de la règle : Perinde ac cadaver. Et toujours enfant et toujours novice, toujours prêtre, il retournait au Vatican prendre, sous Léon XIII, la direction spirituelle du monde.

Non pas qu'on Tait pu voir hésitant ou chancelant, au contraire; si sa volonté n'était guère, à ses origines, que la volonté

de Léon XIII, exprimée sur sa demande une fois pour toutes, lorsqu'il s'était chargé de la secrétairerie d'Etat, elle était devenue sienne, il l'avait faite sienne par la suite ; il eût fallu, pour l'ébranler, pis que la chute des cieux, la ruine de sa foi. Son énergie naissait de son amour 1 et s'accroissait de sa vénération.

On ne peut pas dire du cardinal Rampolla qu'il méprise les injures, car tout mépris implique de la haine, et le cardinal est trop bon chrétien pour détester rien ou personne; au vrai, quand elles le visent luimême, les injures ne le touchent pas. Mais elles le touchent, en revanche, et le blessent quand, passant par-dessus sa tête, elles prétendent atteindre le Pape; dans ce cas-là, Léon XIII pourra pardonner, son secrétaire d'Etat ne pardonnera point.

Il y a quelqu'un, au Vatican, qui n'a pas oublié encore les procédés cavaliers du prince Henri de Prusse et du comte Herbert de Bismarck, et ce quelqu'un est le plus prêtre des prêtres. Le souvenir de la désinvolture avec laquelle fut interrompu l'en-

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tretien du pape et de l'empereur allemand n'a probablement pas été sans influence sur l'attitude du Saint-Siège par rapport à la triple alliance. Ce ne sont pas toujours les plus petites causes qui produisent les moindres effets. Du sentiment de la majesté pontificale offensée ou menacée, le cardinal Rampolla a tiré une incroyable capacité de vouloir. Chaque incident du séjour de Guillaume II lui est resté présent, vivant, à la mémoire, et les fêtes du Quirinal, et les arcs de triomphe, et le Forum illuminé, et le cortège impérial et royal formé à cent pas de la brèche de la porta Pia ; depuis ces jour s d'inquiétudes et de déceptions, le cardinal secrétaire d'Etat veut, et il veut bien. Il aime passionnément la France, que, malgré lui, il n'a pas cessé de voir un peu, comme le pape, dans les entreprises du passé :

Gesta Dei per Francos. Qui sait s'il ne l'en aime pas mieux, ne la connaissant que de loin? Mais, ce qui est certain et ce qui suffit, il l'aime.

Léon XIII a trouvé dans Iecardinal Rampolla le plus précieux de ses auxiliaires.

L'avenir, qui est juste, ne séparera pas ces deux noms. Le cardinal a préparé les actes dans lesquels se résumera le règne si fécond et si intéressant du pape qui occupe aujourd'hui la chaire de saint Pierre, et, lorsque ce n'est pas lui qui les a préparés, c'est du moins par lui qu'ils se sont accomplis. Il a été le confident éprouvé, le dépositaire fidèle, qui fait fructifier le talent qu'on lui a confié. La tradition ne court pas de danger, en sa garde.

Si le prochain conclave ou le suivant — le cardinal Rampolla est bien jeune — si l'un des conclaves prochains venait faire du secrétaire d'Etat le pape de demain, il recommencerait ou continuerait Léon XI 1 1 . Quand il fut appelé à ces hautes fonctions où il s'est tant développé et mûri, il avait derrière lui un groupe compact de dix-huit cardinaux :

un de ses concurrents dit alors : « Comme il est peu ambitieux, s'il accepte! Avec un parti aussi fort, il serait sûr d'être pape à la première vacance. »

Le cardinal Rampolla sera-t-il pape? Nul ne le souhaite moins que lui-même. Les fa-

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meuses prédictions du saint irlandais Malachie, annoncent que le futur pape sera Ignis ariens. Déjà les commentaires vont leur train. Les uns, par un simple jeu de mots, veulent appliquer la prophétie au cardinal prince Hohenlohe. Les autres préfèrent penser au cardinal Zigliara, dont le blason dominicain porte un chien furieux qui secoue dans sa gueule une torche enflammée.

Ignis ardens, pourquoi ne serait-ce pas aussi le zèle religieux, le feu qui dévore le cœur du secrétaire d'Etat de Léon XIII ?

Pour le moment, il ne s'agit pas de ce qui sera, mais de ce qui est. On le répète, le cardinal Rampolla, c'est Léon XIII, prolongé, dédoublé, continué, par Léon XIII, deviné T compris et servi. La très réelle valeur du cardinal secrétaire d'Etat est, en un certain sens, une création du pape. Il ne lui manquait que d'oser; l'affection du pape lui en a donné le courage, son prévoyant génie lui en a donné l'occasion.

C'estla même souplesse, le même détachement, la même élévation d'esprit; c'est la même habitude de regarder toute chose

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des sommets et par ses grands côtés. Il y a toujours, dans la politique du cardinal Rampolla comme dans celle de Léon XIII, un facteur que négligent beaucoup de diplomates — la Providence. C'est à elle que le cardinal s'en remet, en dernier ressort, des questions qu'il aborde à regret ou laisse à regret non résolues, persuadé qu'elle est supérieure à toutes les habiletés, qu'elle gouverne toutes les combinaisons humaines et que, si elles sont mauvaises, elle finit par les redresser, pour le triomphe de l'Eglise.

Gela ne veut pas dire que le pape et le cardinal dédaignent absolument tous les moyens humains, mais que leur politique est à longue portée, qu'un échec passager ne les déconcerte pas et qu'ils ont pour eux la patience parce que, se fondant sur les promesses, ils ne doutent pas d'avoir pour eux l'éternité.

Voyez-le venir au devant de vous, mince, léger, glissant, presque immatériel, sans faire de plis au tapis, avec sa calotte rouge et sa ceinture rouge, élégant, aristocratique et cependant si sacerdotal. Il s'avance, la

main tendue, incliné, souriant, plein de grâce dans son accueil. Il n'évoque nullement l'image des évêques rudes conducteurs d'hommes, des cardinaux bottés et cuirassés. Ce n'est niXimenès ni-Richelieu, et l'on sent, bien que le pape qui Ta pris pour ministre n'est pas Jules II délia Rovere. Ce n'est pas non plus Antonelli, et Ton sent, après quatorze ans, que l'on est très loin de Pie IX.

Il a la naïveté, la candeur de maintien, un peu de cette délicieuse gaucherie des personnages de fresque. Ce serait un Frà Angelico, s'il était sur fond d'or et s'il avait des ailes. Dans ce salon moderne, près de cette petite table, servi par un seul valet et gardé par un seul gendarme, c'est le secrétaire d'Etat qui convenait à la papauté telle que les événements — il dirait, lui : la Providence — l'ont faite en cette fin du dix-neuvième siècle : puissance d'au-dessus et d'au delà, dont le domaine n'est pas temporel.

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