LES ACTES DU PONTIFICAT
fORSQUE mourut le cardinal Antonelli, la situation politique du Saint-Siège était celle-ci. Tout le pouvoir temporel était perdu ; toute l'influence morale de l'Eglise dans le monde était, sinon ruinée, compromise; les relations diplomatiques étaient rompues avec presque tous les gouvernements de l'Europe; la papauté était en butte non seulement aux attaques de ses adversaires, mais aux soupçons de ses amis; le découragement était général et le désaccord, profond parmi les catholiques; la hiérarchie elle-même, qui est le lien de l'Eglise depuis les origines, était atteinte et affaiblie: on. voyait des laïques critiquer la gestion des évêques, se dérobera leur autorité, tenter, parfois d'en usurper une parcelle. L'idée s'é-
tait accréditée que Rome, peuplée de princes dépossédés, était devenue un grand foyer d'intrigues et de conspirations. Alors qu'il eût fallu éviter même les apparences de soutenir leurs prétentions, se bien garder surtout de paraître identifier leur cause avec la cause de l'Eglise, on leur permettait de confondre l'une avec l'autre; on souffrait que les ambitions et les passions humaines vinssent se mêler aux intérêts religieux.
Pie IX ne faisait rien en ce sens, mais il laissait faire ■. Au fond, il ne lui déplaisait pas d'être comparé, au milieu de telles tempêtes, à cette a ferme tour qui jamais n'incline la tête sous le souffle des vents », et dans laquelle tous ceux que le monde répudie, dégoûte ou désespère, trouvent un refuge et un réconfort. Néanmoins, dans les derniers temps de son pontificat, après la mort d'Antonelli, il comprit qu'il s'était trompé, mais il sentait la vie lui échapper et il s'en remettait à son successeur du soin de réparer ses fautes. Il parlait, non sans une amère tristesse, comme si son règne eût été
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une fin, de recommencement, de reconstruction: « Le nouveau pape, disait-il, devra recommencer de fond en comble, et suivre une autre politique que la mienne. »
Mais le nouveau pape, dans sa pensée, ce ne devait pas être le cardinal Pecci; c'était le cardinal Bilio. Pie IX voulait bien une politique différente de la sienne, il n'eût pas osé recommander la politique contraire; or, dès que Léon XIII fut sur le trône, il montra clairement que sa politique était le contraire de celle de Pie IX.
Elle était le contraire, en tant que la personne du Pape peut influer sur la politique de l'Eglise, la plus fixe qui se puisse concevoir, la plus stable, la plus étroitement réglée par les traditions. L'opposition apparut dans les lettres mêmes par lesquelles le souverain pontife notifiait son élection , notamment dans sa lettre à l'empereur Guillaume. Comme le ton était changé !
Pie IX avait menacé , évoqué le souvenir d'Attila, repris le mot de saint Boniface ; il s'était écrié simplement et fièrement :
. • Nous ne sommes pas des chiens muets;
nous combattons pour le Seigneur, et nous mourrons, s'il est besoin, pour la foi de nos pères. »
Léon XIII se contentait de • regretter les bons rapports qui avaient existé jadis entre la Prusse et le Saint-Siège », et, que ques moisplus tard, devant un pèlerinage allemand qui s'agenouillait à ses pieds, il ne trouvait plus contre les fauteurs du Kulturkampf ni malédictions ni menaces ; il ne lui sortait des lèvres qu'une prière : « Dieu fasse que ceux qui maintenant ont l'esprit hostile à l'Eglise, ou soient touchés de sa vertu, ou, malgré eux , reconnaissent sa divinité et subissent son action bienfaisante. »
Ce n'étaient plus le même langage, les mêmes procédés, la même main. Quant au programme, Léon XIII, on le sait, l'avait arrêté depuis longtemps. Si Ton en croit certaines indiscrétions , il avait aussi un programme de gouvernement civil, lequel, naturellement, n'a pu être ni appliqué ni formulé, bien que, dans un de ses actes, le pape y ait fait allusion en passant. On peut à peu près deviner ce qu'eût été ce gouver-
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nement civil : quelque chose d'assez semblable à ce qu'est la monarchie constitutionnelle en Belgique, sans Parlement et avee un ministère d'extrême droite. Il se fût estimé très libéral et très moderne , parce qu'il eût fait aux laïques une part dans l'administration de Tordre temporel. Et , cette part, il la leur eût faite, moins encore sans doute par une conséquence de ses principes que par une réaction contre le système de Pie IX, qui avait exclu les laïques même des emplois civils et leur avait ainsi fourni des griefs trop plausibles. En tout cas, Léon XIII eût soigneusement séparé le domaine temporel de l'autorité spirituelle. Le gouvernement des âmes eût été, plus rigoureusement que jamais, conservé aux prêtres, aux évêques, au pape.
Poursuivre avant toute chose le salut des fidèles et répandre en tout lieu ou fortifier partout le sentiment catholique, en gardant un calme parfait et une modération qui entourerait de formes supportables le plus ardent prosélytisme, accorder tout ce que Ton pourrait, aller au bout des concessions jus-
qu'au point où le dogme et les doctrine s seraient blesse's, discerner ce point juste, ne pas le dépasser, rester un peu en deçà ; empêcher que la religion ne serve d'arme à un parti contre les autres partis politiques ; par là même, empêcher que la religion ne reçoive les coups destinés à ce parti ; reconnaître, accepter toutes les formes de gouvernement, sans se départir de cette maxime que toute puissance vient de Dieu — Non est pot estas y nisi a Deo ; — pour le reste laisser dire, dire soi-même que Dieu peut donner la puissance aux peuples aussi bien qu'aux princes; rétablirla paix dans les consciences et la soumission dans les intelligences; restaurer la famille par la proclamation de l'indissolubilité du mariage, par une sollicitude prévoyante pour tout ce qui touche à renseignement, à l'éducation ; consolider la société et, du même coup, rendre à l'Eglise tout son prestige perdu, accru d'un incomparable prestige, par l'institution d'associations chrétiennes , de cercles pour la jeunesse, de cercles ouvriers, avec le concours des évêques et de
la presse catholique ; se jeter dans l'étude de la question sociale ; de cette manière, rajeunir la papauté en la mêlant aux préoccupations vitales du moment et se rapprocher des gouvernements constitués en leur prouvant que l'Eglise ne les abandonne pas dans leurs difficultés ; dans le monde entier, se conduire de telle sorte vis-à-vis des pouvoirs publics que si, par hasard, ils en venaient à se brouiller avec le Saint-Siège, il parût évident que c'était à eux la faute ; en Italie, défendre les droits séculaires et, puisqu'il le fallait, le patrimoine de l'Eglise, les défendre surtout au moyen de cet argument que la papauté n'est, en aucune façon, l'ennemie de l'Italie; que, loin delà, elle en a été, depuis l'empire romain, à la fois la suprême et l'unique grandeur ; repousser toute conciliation immédiate etproposeron ne sait quelle alliance lointaine ; employer le projet d'alliance à écarter la conciliation : voilà les points essentiels \ les lignes maîtresses, la charpente du programme que le cardinal Pecci avait, dans sa solitude de Pérouse, tracé pour le futur Léon XIII.
Ce plan, délibérément mûri, il suffit de citer les actes principaux du pontificat pour faire voir que Léon XIII s'est efforcé de l'exécuter. Il s'est efforcé de répandre et de fortifier le sentiment catholique ; en effet, il a rétabli la hiérarchie en Ecosse, aux Indes Orientales, en Arménie, en Afrique ; il a augmenté les missions et doté de plusieurs millions la Propagande ; il a fondé des écoles en Italie oii, rien qu'à Rome y elles coûtent 25o,ooo francs par an; il a encouragé et béni la campagne contre l'esclavage. Il a fait aux gouvernements des concessions et il n'a pas dépassé le point où les doctrines en auraient pu souffrir : exemple, l'apaisement avec l'Allemagne, avec la Suisse; les négociations avec la Russie, dans lesquelles il a refusé de céder en ce qui concernait l'emploi de la langue polonaise, qui intéresse l'existence du catholicisme en Pologne. Il a reconnu et accepté toutes les formes de gouvernement ; c'est peut-être là-dessus qu'il a le plus écrit et qu'il s'est le plus nettement expliqué. N'a-Non pas l'encyclique sur le
Pouvoir civil , la lettre à Mgr Rampolla, alors nonce à Madrid, pour désavouer les carlistes qui avaient fait de la religion un instrument de leurs visées ; la lettre à l'archevêque de Paris , pour soutenir le nonce à Paris , Mgr Czacki , qui , d'après les catholiques intransigeants, aurait dû travailler à miner la République et provoquer la dénonciation du Concordat ? Il a voulu restaurer la famille sur ses bases anciennes : qu'on lise l'encyclique sur le mariage et le divorce ; il a voulu aussi consolider la société : qu'on lise l'encyclique sur les Erreurs modernes, où il condamne les socialistes, les nihilistes et qui, fait curieux, fut publiée jusqu'en Russie. Enfin, il a hardiment abordé la question sociale :
ici, les documents abondent. Mais il a fait tout cela pour la plus grande force de l'ordre social et de l'ordre politique établis, pour la plus grande gloire de l'Eglise, pour le plus grand crédit et le plus grand honneur de la papauté ;il a fait cela comme pape, et il l'a fait en pape.
Songez qu'il porte en lui ou qu'il a der-
rière lui les préjugés de soixante ans de vie sacerdotale, une tradition de près de deux mille ans, toute espèce de vœux et de serments ; qu'il est prisonnier des coutumes, des rites, du cérémonial ; que chacune de ses paroles l'engage et que chacun de ses gestes le lie ; que le moindre de ses décrets est un événement qui, dans l'Eglise, ébranle plusieurs siècles d'histoire et fonde plusieurs siècles d'histoire ; songez qu'il a dû livrer bataille pour ouvrir aux savants les archives et la bibliothèque du Vatican I Vous ne vous étonnerez plus que, prenant tant de souci du sort des ouvriers, il ait pris un souci égal de ne point abaisser les barrières qui divisent encore les sociétés en classes ; vous vous étonnerez à peine qu'il se soit rangé contre le peuple catholique d'Irlande qui représentait la révolte, avec le gouvernement protestant de l'Angleterre qui représentait l'autorité. L'étonnant, ce serait plutôt qu'un vieux prêtre, comme le cardinal Pecci, ait pu composer et rédiger, après la lettre pastorale sur VEglise catholique et le dix-neuvième siècle, les deux
lettres sur YEglise catholique et la civilisation. Ce serait qu'appelé au trône de saint Pierre, il n'ait rien renié de ce que contenaient ces lettres et qu'il ait fait de l'esprit qui les avait dictées l'esprit de son pontificat.
Qu'importe qu'en prêchant le rationabile obsequium et la philosophie à demi-rationaliste de saint Thomas, il frappe quand même le rationalisme ? Qu'importe qu'en se prétendant moderne , il réprouve les « erreurs modernes», et, parmi ces erreurs, nombre de choses qu'au nom de la pensée libre on peut tenir pour des vérités ? Qu'importe qu'il fasse ou non la conciliation avec l'Italie, ou bien qu'à défaut de conciliation, il cherche des combinaisons — combina\ioni — et qu'il y déploie les merveilleuses ressources de son tempérament de diplomate florentin, jointes à toute la finesse italienne et à toute l'onction épiscopale ? Et qu'importe, au surplus, que, partout et toujours, malgré sa piété réelle et son sincère amour des misérables, il soit un pape politique?
La plus extraordinaire des conciliations, il Ta tentée, celle de l'Eglise avec le siècle, avec le dix-neuvième siècle : c'est assez pour qu'il soit le plus moderne des papes et peut-être un pape extraordinaire — Lumen in cœlo. — Mais peut-être n'est-il aussi qu'un pape de transition entre la vieille conception et la conception nouvelle de la papauté ; car il y a une conception nouvelle de la papauté, car cette institution, qui se donnait pour le pivot, pour Taxe immuable du monde, est entraînée dans l'évolution du monde. Peut-êtie Léon XIII ne sera-t-il, dans l'avenir, que le premier pape qui ait compris et le dernier qui ait résisté.