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LA NOUVELLE CONCEPTION DE LA PAPAUTÉ

r A papauté évolue, comme les choses et les institutions d'ici-bas. Mais cette évolution même, la conception nouvelle du pouvoir et du devoir des papes, telle qu'on la voit s'ébaucher avec LéonXIII, ne renverse pas, ne détruit pas la tradition. De l'aveu des plus rigoristes, elle n'est pas hors de la tradition ; elle lui est conforme -, elle y est comprise : « L'Eglise, disent-ils, a toujours su s'accommoder aux temps. » Pour ce qui est du passé, on pourrait presque dire : « L'Eglise a toujours su s'accommoder les temps. » Mais il est parfaitement vrai que l'Eglise est très flexible. Il n'y a rien d'aussi vrai, si ce n'est, qu'elle sait ne pas fléchir. Elle est souple ou ne Test pas, elle s'accom-

mode aux temps ou ne s'y accommode pas, selon qu'il s'agit du dogme ou de la politique. Léon XIII, pape extrêmement politique, n'a fait que porter à l'extrême cette souplesse, cette flexibilité, cette plasticité de l'Eglise. Ce n'est pas en ce point qu'il a innové, ce n'est pas en cela qu'il ouvre une voie. On lui a reproché de traiter avec la Russie schismatique, avec l'Angleterre protestante, et de les combler de prévenances, et de n'avoir d'attentions que pour elles. Fût-ce assuré, ce ne serait que l'exagération, que le dernier degré, la dernière puissance de la politique traditionnelle des papes. L'Eglise s'est accommodée aux temps. Nous n'en sommes plus au seizième siècle, où elle tolérait une Saint- Barthélémy et provoquait au régicide, quand les rois étaient hérétiques. Elle qui veut être sur la terre la plus haute, la plus évidente autorité, l'autorité universelle et infaillible, elle a l'obligation de défendre partout, dans tous ceux en qui il réside, le principe d'autorité. Joseph de Maîstre, que le pape a lu de très près et cité souvent dans ses lettres pastorales, s'exprime là-dessus comme s'ex-

primerait un libéral. Seulement, ce que M. de Maistre admet pour les monarchies dissidentes, Léon XIII ne se l'interdit pas envers les gouvernements d'une forme autre que la monarchique. Sans doute, cela non plus n'est pas absolument nouveau, n'est pas hors de la tradition, ou, du moins, pourrait y rentrer. On pourrait trouver, à l'appui, des textes dans les Evangiles. Mais il y a, entre les Evangiles et nous, tous les grands papes du moyen âge, de la Renaissance, de l'ancien régime, du pouvoir temporel. C'est donc bien autre chose, quelque chose de nouveau qui commence ou de renouvelé qui recommence. C'est quelque chose qui se développe autour de Taxe immuable, une politique qui tourne, de plus en plus souple, autour du dogme inflexible.

Le mot « qui tourne » est venu naturellement à cette place : il faut l'entendre dans tous ses sens. L'entourage de Léon XIII ne s'en montre pas effrayé. Un journal qui a de bonnes raisons d'être dévoué au Vatican ne craint pas d'écrire, s'emparant d'une expression chère aux érudits allemands, que la pa-

pauté est arrivée, en ce moment, à « un tournant historique ». Il n'est certes pas indifférent de savoir ou de ne pas savoir quel est ce tournant, où il tend et où il peut conduire l'Eglise.

Ce qu'on vient de dire des négociations de Léon XIII avec le gouvernement schismatique de la Russie et le gouvernement protestant de la Grande-Bretagne serait trop incomplet et ne suffirait pas à dégager le caractère de la politique extérieure du pape, s'il ne s'était produit dans les relations de la papauté avec les Etats de l'Europe un incident que la cour de Rome regarde comme un événement considérable. Le pape a été choisi pour arbitre dans le litige pendant entre l'Allemagne et PEspagne, au sujet des îles Carolines. Sur ce simple incident, on a greffé des espérances infinies. On a rêvé pour le souverain pontife le rôle d'arbitre permanent et perpétuel des nations. On a reconstitué pour lui on ne sait quelle suprématie moderne du sacerdoce sur l'empire, suprématie d'ailleurs toute morale et juridique.

Le souvenir de ce cas exceptionnel et l'attente d'autres cas semblables n'ont pas été, ne sont pas sans exercer quelque influence sur la marche ordinaire des affaires extérieures du Saint-Siège. On a volontiers à la bouche, on a constamment devant les yeux l'exemple de l'arbitrage des Carolines. Pour être l'arbitre désigné entre les nations et les gouvernements, on met la plus ingénieuse circonspection à éviter de s'aliéner aucune nation, de froisser aucun gouvernement.

On les reconnaît tous, on les légitime tous, non point seulement en pratique, mais en théorie, non pas seulement dans la politique, mais dans la doctrine. Le droit divin s'est transformé, mitigé, élargi. Dieu n'est plus la source immédiate et toujours coulante du pouvoir, où les monarchies se retrempent sans cesse ; il n'en est plus que l'origine lointaine. Il est l'origine de l'autorité, du commandement, rien de plus, quelle que soit la forme que revêt l'autorité, quelles que soient les mains dans lesquelles tombe, au cours de l'histoire, le dépôt du commandement.

Nous n'insisterons jamais trop sur ce point, parce que, au Vatican, on y insiste beaucoup. On s'y défend avec la dernière énergie d'encourager ou d'approuver Topposition anticonstitutionnelle que font aux re'gimes démocratiques les vieux partis dépossédés. Sincèrement, nous voulons le croire, on y taxe de stérile et de coupable la politique d'obstruction. Il est impossible, observe-t-on, de contrevenir plus formellement aux prescriptions et aux intendons de Léon XIII. En effet, l'enseignement du pape à cet égard n'a ni obscurités, ni hésitations. La pensée ne s'y dissimule pas derrière les plis d'une métaphore élégante. Le souverain, d'une part, le sujet, de l'autre, doivent puiser dans le respect, dans l'amour de Dieu, dont ils sont également les créatures, un mutuel amour, un mutuel respect, des habitudes de justice et de charité.

C'est par ce mutuel amour, par ce respect, par ces habitudes de justice réciproque, par la modération des patrons et la résignation des ouvriers que pourra se faire la conciliation sociale, dont le pape doit

être et veut être le grand artisan. Il ne s'agit pas de niveler la société, de confondre les rangs et de mêler les classes. Il ne faut les rapprocher que dans une foi commune, dans un culte commun, dans la commune pratique des vertus chrétiennes et humaines.

Il ne faut leur rappeler que l'égalité du baptême et la fraternité de la croix. Il faut empêcher que le! riches prennent les pauvres en mépris, de peur que les pauvres ne prennent les riches en haine. Il faut tuer le socialisme, en tuant l'égoïsme qui aigrit le riche dans la cupidité et le pauvre dans l'envie. Il faut faire à chacun sa part, dire à chacun : a Tu n'iras pas plus loin. » Il faut le dire, au nom de l'autorité infaillible, au nom de Dieu de qui tout droit découle, au nom de la loi éternelle et universelle.

Après cela, que les gouvernements fassent des lois et réglementent les détails. Qu'ils soient, en cette œuvre de salut, de préservation sociale, les auxiliaires et, en quelque sorte, les gendarmes du Saint-Siège, qui sera le juge.

Ainsi la conception nouvelle, le rôle nou-

veau de la papauté se dessine. Elle apparaît, peu à peu, non pas tout à fait telle qu'elle est, mais telle qu'elle-même se voudrait:

maintenant la paix entre les nations et la paix dans chaque nation, travaillant pour le monde au-dessus du monde et le dirigeant de très haut, presque de là-haut, sans y avoir d'attache; puissance non classée, d'une nature toute particulière, insaisissable, se mouvant hors du temps et de l'espace, ne tenant à la terre par rien et tenant à Phomme par le fond de son être ; mille fois plus libre depuis qu'elle a perdu son domaine, mille fois plus hardie depuis que la force des armes n'a plus de prise sur elle ; arbre mystique au tronc toujours vivant, qui laisse tomber ses branches mortes et ses multiples couronnes de feuilles fanées, mais dont les pénétrantes racines, jetées sur Je globe comme un filet, vont chercher dans la profondeur des peuples, inépuisable réservoir, la sève, la vie et l'épanouissement.

Voilà ce que Léon XIII a apporté de nouveau dans la flexible et souple politique de l'Eglise: la position privilégiée d'arbitre

international et supranational qu'il a voulu faire prendre au Saint-Siège, position en partie reconnue par les Etats les plus redoutés, les plus indépendants de Rome, par des Etats hétérodoxes : un empereur allemand lui a soumis la contestation des Carolines ; un autre empereur allemand l'a consulté sur la question ouvrière. Evidemment, dans le dogme invariable, Léon XIII n'a pas innové. Mais il a innové dans ce qui touche de plus près au dogme, dans la discipline. Il a remis en honneur la philosophie de saint Thomas; il a relevé dans l'Eglise le goût des études historiques et des sciences naturelles. A la vérité, il n'a pas déchiré le Syllabus, il en a réédité quelques articles ; mais il n'y a pas ajouté et, s'il y eût ajouté, ce n'eussent été que des erreurs jugées telles par la raison même. Nous tenons sûrement un trait de la figure de Léon XIII. Il n'a point banni la raison, comme d'autres papes l'avaient fait ; au contraire, il l'a rappelée d'exil fit s'est contenté de la placer sous la surveillance du Saint-Siège. 11 a resserré les liens de la

hiérarchie, qui se détendaient, afin qu'une sage et pieuse critique pût être permise sans danger.

De même qu'il n'a pas ajouté au Syllabus, il n'a pas ajouté au dogme. Pie IX avait proclamé l'Infaillibilité et l'Immaculée Conception ; par là, il avait heurté de front les idées de son temps. Léon XIII n'a rien proclamé de nouveau, et, en ne proclamant rien, il a, si on peut le dire, innové. Il a innové négativement, par prétérition. Sans faillir nullement à son devoir de pontife, puisqu'il tenait le dogme pour fixé, il s'est accommodé aux temps. Au lieu de regarder le ciel, il a regardé le siècle. Et il lui a semblé que ce que le siècle attendait de l'Eglise, c'étaient moins de nouveaux articles de foi que la paix, la charité et une direction morale. C'est la pensée de son règne. Qu'on prenne la liste de ses écrits: très peu intéressent la religion proprement dite ; presque tous traitent de questions sociales au point de vue de la morale religieuse. La voilà; cette fois, la conception moderne de la papauté.

Conception si moderne que les plus décidés parmi les positivistes ne sont point allés au delà. Ouvrez le quatrième volume de la Sociologie de Spencer: vous y lirez, sur l'avenir des institutions religieuses : « A mesure que la civilisation progresse, l'élément éthique, en se développant, réduit l'importance de l'élément rituel. » Et plus loin : « La prédication moderne prend de plus en plus le caractère moral. La théologie dogmatique, avec ses promesses de récompenses et ses menaces de damnation, cède graduellement la place aux instances en faveur de la justice, de l'honnêteté, de la bonté, de la sincérité. » Ces formules de Spencer ne trouvent-elles pas dans le pontificat de Léon XIII une éclatante confirmation ? La coïncidence est au moins curieuse. Mais peutêtre est-elle beaucoup plus que curieuse, et sommes-nous en présence d'une loi qui se vérifie et se justifie par les faits.

Quoi qu'il en soit, le fait essentiel est celui-ci : La papauté, dans le temps présent, à l'heure actuelle, donne visiblement le pas à la morale sur le dogme; elle sous-entend

le dogme dans la morale. Elle se rapproche du monde. Elle est plus que jamais, sans domaine temporel, une puissance temporelle. Ne parlant plus aux hommes, suivant l'expression de Spencer, que« de justice, d'honnêteté, de bonté, de sincérité », elle tend plus que jamais à être une puissance universelle. Préoccupée, comme elle se fait gloire de l'être, de ces questions vitales, la question sociale, la question ouvrière, elle est plus que jamais une puissance vivante.

Elle a rajeuni; il faut le dire, elle a grandi. Est-ce seulement de la grandeur personnelle de Léon XIII? En si haute estime qu'on tienne la personne du pape, il nous paraît que ce rajeunissement de la papauté a une portée qui la dépasse. Est-ce d'une grandeur durable et, comme dit l'Eglise, pour des siècles de siècles ? Comme dit encore 1' Eglise» c'est le secret de Dieu. Tout ce qui est acquis à l'expérience humaine, c'est qu'à la fin de ce dix-neuvième siècle, la papauté et le monde, ainsi que des planètes voisines, ont suivi des plans parallèles, exerçant Tune sur l'autre et subissant de l'une à l'autre une

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singulière attraction. Est-ce vraiment un a tournant historique», et, de l'autre côté, y aura-t-il une longue histoire ? Qu'importe à l'Eglise ? Elle croit, d'après la parole divine, qu'il y aura l'éternité. Et elle continuera de marcher vers l'éternité, ainsi qu'elle a fait depuis saint Pierre, d'un temps à un autre temps, s'accommodant à tous les temps. Elle continuera de se dresser entre le ciel et la terre, comme le plus antique et le plus vénérable des édifices, avec des chapelle à tous les saints et des clochetons de tous les styles. Il se peut que nous nous trompions, mais il nous semble que, sur la pierre symbolique, en combinant de très vieilles choses et des choses toutes nouvelles, Léon XIII a bâti un clocheton et découvert un style.

Septembre i8go.

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