LEON XIII, POETE LATIN
omme l'audience touchait à sa fin, le pape prit derrière lui, sur la console de marbre où repose un grand christ d'ébène et d'ivoire, un petit étui qu'il me remit en disant, avec un sourire : « Vous avez désiré le recueil de mes poésies, le voici. Ce recueil n'est pas complet. L'autre volume sera prêt au mois d'octobre. » Dès que je fus dans l'antichambre, j'ouvris le carton. Il contenait un livre de format moyen entre l'in-quarto et l'in-octavo, à couverture blanche ornée de filets vers les bords et, au milieu, des armes pontificales imprimées en
vieil or : la tiare, les clefs, les lis, le peuplier, Tarc-en-ciel et l'étoile ; au dos, une bande de soie à moires blanches. Les armoiries du pape se répètent en couleurs sur la première page ; au revers de la deuxième, est un portrait, médiocre, de Léon XIII.
Le volume que j'ai porte, encadré par une guirlande de fleurs, le numéro 12 de la seconde édition d'Udine, tirée à cent exemplaires seulement : Edith altéra Utinensis, Exemplaribus C ; il est sorti des presses du Patronat delà jeunesse catholique. Ouvrage d'un goût exquis et d'une exécution parfaite, d'une correction irréprochable, où les têtes de chapitre et les initiales, toutes différentes les unes des autres et chacune appropriée soigneusement au sujet, sont vêtues des nuances les plus délicates, de vert très tendre, de bleu très clair, de rose très pâle, d'argent à peine argenté, de gris. Un livre tel que tout poète en rêverait un pour ses vers, mais tel encore que, pour être paré et honoré ainsi, il ne suffit pas d'être poète : il faut être empereur ou pape.
Léon XIII n'est pas, on s'en doute bien,
dans la série des papes, le seul ou le premier qui ait voué ses loisirs à la muse latine. En cela, comme en tout le reste, il a eu des prédécesseurs. Le plus célèbre est le Florentin Urbain VIII, Maffeo Barberini, qui régna de 1623 à 1644. C'était un lettré de haute culture. « Il entendait si parfaitement le grec, a-t-on dit de lui, qu'il mérita le surnom de l' Abeille atiique, » Le vers latin surtout l'attirait. Il en fit de sacrés et de profanes, ou presque profanes (i).
Par Urbain VIII,' Léon XIII se trouve rattaché aux papes humanistes du quinzième et du seizième siècles, de la Renaissance italienne. Il succède à Pie II et à Nicolas V, à iEneas Sylvius, à Parentucelli. Il
(1) Les vers latins sacrés du pape Urbain VIII ont été publiés à Paris, au Louvre, a avec beaucoup d'élégance J>, en un volume in-folio, sous ce titre : Maffei Barberini poemata. On a également d'Urbain VIII des Poésies italiennes, Rome, 1640, in- 12. Outre qu'il corrigea les hymnes de l'Eglise, il composa des Paraphrases sur quelques psaumes et sur quelques cantiques de l'Ancien ei du Nouveau Testament, des Hymnes et des Odes sur les fêtes de Notre-Seigneur, de la Vierge et de plusieurs Saints des Epigrammes sur divers hommes illustres.
y aurait à faire une curieuse étude sur celte littérature d'église, depuis le Dies ira?, la prose des morts, oU Ton ne sait quel moine obscur des Marches ou de l'Ombrie, on ne sait quel Nicolas ou Thomas de Foligno a mis toutes les épouvantes des In-pace, jusqu'à la prose du Saint-Sacrement où saint Thomas d'Aquin lui-même, avec la rigoureuse et infaillible sûreté de sa théologie, a mis toutes les assurances, toutes les affirmations de la foi devant le mystère.
De tous ces papes et ces prêtres qui ont donné au christianisme ses chants et qui ont essayé d'endormir par les lettres les douleurs du pontificat ou d'en relever l'éclat par elles, c'est à Pie II, à iEneas Sylvius, que Léon XIII, poète, ressemble le plus. Il a, comme Pie II, je n'ose dire le culte, mais la vénération et l'amour de Virgile. Tel morceau dTEneas Sylvius pourrait être signé de Gioacchino Pecci ; ils ont la même manière discrète et douce de voir et de rendre les paysages de l'Italie moyenne, qui est leur patrie à tous deux, « les vastes étendues de pays semées de ruines, les
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chaînes de montagnes et dans les fonds, à la circonférence, la verdure des forêts et le miroir des lacs qu'on croirait tout proches ».
Est-elle de quatre cents ans "ou d'hier, cette lamentation sur la chute de la villa d'Adrien, près de Tivoli : « Ici le temps a tout mutilé. Les murs que recouvraient autrefois des tentures peintes et des draperies tissées de fils d'or sont maintenant recouverts d'un manteau de lierre sauvage.
L'épine et la ronce poussent sur les places où s'asseyaient autrefois les tribuns vêttfs de pourpre, et les serpents ont fait leurs demeures dans les appartements des reines.
Ainsi dépérit toute chose sur cette terre. »
Elle est du quinzième siècle et de Pie II; mais Léon XIII ne se fût pas exprimé autrement; la pensée est d'un pape et la forme est d'un pape: la conclusion est frappée au coin même de la papauté: ainsi passe la gloire de ce monde. Sic transit gloria mundi. Mais plus qu'à tout autre pontife humaniste et poète, Léon XIII ressemble à Pie II : il n'est pas sûr que, comme lui, il ne soit pas
allé en pèlerinage aux rives du Mincio saluer la maison de Virgile.
Le savant homme qui a écrit la préface de Tédition d'Udine, le Père Enrico Valle, de la Compagnie de Jésus, insiste fortement sur ce point, t II nous semble, dit-il, que le caractère propre à Sa Sainteté est précisément le virgilien, et non pas seulement par la façon de mener la phrase, qui appartient plutôt au style qu'au tempérament poétique, mais plus encore par la noblesse des conceptions, le choix et la division des idées, par l'élégante et délicate facilité à les mettre en lumière, par ce mouvement mou tout ensemble et majestueux de la période virgilienne... » Il est évident que Virgile est le classique préféré de Léon XIII et le maître souverain à Técole duquel il s'est formé.
Un autre de ses maîtres, d'après le même Père, serait Catulle, tandis que le manque de fini et de grâce d'Urbain VIII trahit l'imitation de Sénèque et de Stace. Quoi qu'il en soit de ces distinctions subtiles, de ce jugement de fin connaisseur, ce n'est pas flatter le pape que d'avouer que ses poésies, à lui,
ne manquent, en vérité, ni de grâce ni de fini, et, si c'est de Virgile que ces qualités le rapprochent, qu'il a réellement de la noblesse dans les conceptions, beaucoup d'ordre dans les idées, une grande aisance dans l'expression, de l'harmonie, du nombre et du mouvement.
Que nous sommes loin des vers latins de nos collèges, poussés péniblement à coups de Thésaurus, sotte et fastidieuse besogne, pédantesque exercice de dislocation et d'assouplissement en langue étrangère, lorsqu'on nous apprenait à faire tant bien que mal marcher et piaffer sur des syllabes à peu près vides de sens, en tout cas vides d'inspiration, un Pégase boiteux et rétif !
Sans courtisanerie, nous en sommes, avec les vers de Léon XIII, plus loin que des bons modèles. On sent que le pape parle en sa langue naturelle et qu'il a quelque chose à dire, que l'instrument est juste et qu'il sait en jouer. Le clavier est là, devant lui, complet, de la première à la dernière octave ; il n'a, pour en tirer des sons, qu'à laisser s'y promener ses doigts.
De même que nous étions ignorants de la langue, nous étions ignorants du rythme. Hexamètres et pentamètres, dactyles et spondées, puis spondées et dactyles, pentamètres et hexamètres, la césure après le deuxième pied, nos compositions s'en allaient, inanimées et désolantes, deux à deux — un vrai poète Ta dit — comme les gendarmes et les bœufs. Une brève, une longue, deux brèves, deux longues, sans doute; mais la syntaxe, la cadence, le balancement qui, de cinq ou six adjectifs, verbes et substantifs juxtaposés, fait une musique sacrée, pour tout dire d'un mot, la poésie, où était-elle, dans ces essais prétendus poétiques ?
Les vers de Léon XIII sont latins; ce sont des vers — l'éloge n'est pas déjà si mince — des vers savants et de tous les rythmes, où l'ordinaire distique précède ou suit la strophe, et le lent alexandrin, l'ïambe rapide; des vers d'un murmure agréable, plus encore que ne l'était le murmure de ceux d'Urbain VIII, décoré pourtant de ce beau nom: l'Abeille attique.
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des vers qui, en effet, ont comme un bourdonnement léger et comme de petites ailes et parfois comme de petits aiguillons d'tbeilles.
Parmi les poésies de Léon XIII, il en est de plus larges, de plus hautes, il n'en est peut-être pas de meilleures que ses épigrammes. J'ai lu quelque part (ce doit être dans une des préfaces du R. P. Enrico Valle) que le pape fait peu de cas de Martial et le trouve trop précieux, trop diffus.
La principale qualité de l'épigramme, assurément, c'est d'aller vite. Elle est la flèche de l'esprit et une flèche qui traîne en chemin n'est plus uue flèche. Il faut aussi qu'elle frappe au bon endroit. Les épigrammes de Léon XIII sont vives, aiguës et portent bien. Elles ont de la pointe ; mais comme elles ne vont jamais sans une pensée de correction morale ou religieuse, la pointe en est, pour ainsi dire, trempée dans un baume bienfaisant, et elles guérissent elles-mêmes les blessures qu'elles peuvent faire.
Il arrive que ces épigrammes, ayant pour
but la confusion et le repentir du pécheur, s'attaquent à des sujets scabreux : porté par la fin qu'il poursuit, soutenu par le sentiment chrétien au point le plus élevé qu'il puisse atteindre, le sentiment du devoir pastoral, le pape côtoie les abîmes d'un pied ferme, dans la candide audace d'une âme tout ecclésiastique. Et c'est pourquoi l'on a tort de sourire quand, entre les poésies du souverain pontife, on voit des pièces comme celle-ci, qui est à moitié une épigramme et à moitié une élégie, qui est une exhortation paternelle :
A Florus
... Mais, pour l'intelligence du texte, on ne peut se passer de traduire la note :
t Le Saint-Père reçut récemment un adolescent de noble famille, âgé d'un peu plus de seize ans, l'air exténué, à bout de forces. Le jeune homme ne cachant pas qu'il avait jusque-là trop librement vécu et qu'il en avait de la peine, le pape lui donna le conseil de penser à son salut, de se retirer
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dans un couvent et de ne s'y occuper à rien
qu'à effacer les souillures de son âme. C'est ce
conseilque lesouverain pontife metenvers.»
Voici maintenant la traduction des vers :
Florus, mon enfant, une fièvre turieuse depuis longtemps te brûle ; une peste cruelle infecte d'une pourriture immonde tes membres amollis ; de tes lèvres avides, tu bois, et tu n'en as pas honte, aux coupes pleines, imprégnées d'un infernal poison. Ce sont les coupes de Circé : il y apparaît des figures de bêtes, ou le chien immonde, ou le porc ami de la boue. Si tu es prudent, oh l enfin, malheureux, réveilletoi ; enfin, si tu as quelque souci de ton salut, fuis le chant des sirènes, fuis le rivage avare... (i).
(l) AD FLORUM (l883)
Flore puer, vesana diu te febris adurit :
Inticit immundo mol lia membra situ
Dira lues ; cupidis stygio respersa veneno, Nec pudor est, labiis pocula plena bibis.
Pocula sunt Circes : apparent ora ferarum ; Vel canis immundus, sus vel arnica luto.
Si sapis, ô tandem, miser, expergiscere, tandem, Uila.tuae si te cura salutis habet,
HeufugeSirenum cantus, fuge luus ayarum....
Tout de suite, arrive le sentiment chrétien. Dans une autre poésie/ Léon XIII ajoute :
La fantaisie, qui, par ses enchantements, évoque dans ton esprit des images lubriques, est vraiment l'œuvre du serpent infernal, qui se cache.
Œuvre de perdition : ces fourberies et ces artifices trompeurs, rejette-les. Que ce te soit, Florus, un labeur assidu.
Prends courage : dans ce combat, Dieu te regarde d'un œil ami ; dans ce combat, Dieu lui-même te fortifie de son secours.
Déjà s'enfuit plein de rage et, déçu d'une bataille vaine, déjà se plonge dans l'eau du Styx le livide serpent (i).
(l) AD EUMDEM (l883)
Ne se voluptatum illecebris capi patiatur.
Phantasia, illecebris effingens lubrica menti, Vere est tartarei, qui latet, anguis opus.
Exitiale opus hoc; astusque, artesque dolosas Excutere, assiduus sit tibi, Flore, labor.
Eia âge : certantem te lumine speciat amico, Certantcm auxilio roborat ipsc Deus, *
Jamque fugit, rabidusque et pugna elusus inaai Mersat se Stygia luridus anguis aqua.
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Veut-on des épigrammes qui ne soient que des épigrammes et qui n'aient que le trait sans leçon directe ? On en peut trouver. Nous en citerons deux :
Contre Naidius
Homme rusé et original.
On a vu, naguère, en habit d'été, Nardius triomphant par les rues de Rome.
L'hiver, cependant, pressait d'un pied rapide et même, par le froid aigu, fleuves et lacs s'étaient arrêtés.
Alors, quelqu'un me dit en souriant : Le renard ne change pas de caractère, mais pourtant il change de fourrure.
Notre Nardius, ne t'en étonne pas, ami, plus rusé que le renard, garde l'un et l'autre (i).
(l) 1NNARD1UM
Hominem callidum et abnormem.
Nardius aestivo nuper spectandus amictu Visus ovans médias Urbis obire vias,
Atqui urgebat hyems céleri pede, quin et acuto. Amnes atque lacus frigore constiterant.
Tum quidam mihi subridens : Vulpecula mores Non mutât, vellus mutât at illa tameri,
Nardius en noster, nil tu mireris, amice,
Callidior vulpes, respice*, utrumqus tenet. "
Contre Gallus (i)
Trop fa ible vis-à~v is de lu i-m èfn e.
Gallus, que déraisonnes -tu ? quel plaisir prends-tu à languir dans cette léthargie, à dépérir dans les enchantements et les délices ?
Encore jeune homme, les joues à peine cou- . vertes de duvet, tu t'amouraches follement de l'imprudente Chloé;
(l) IN GALLUM
Sibi licentius indulgentem (1870)
Galle, quid insanis? quid te torpere veterno, Diffluere illecebris deliciisque juvat ?
Puber adhuc, prima adspersus lanugine malas, Dépéris incautam captus a more Chloen ;
Grandior ecce Bycen ardes mollemque Corynnam Inque dies vulnus saevior ignis alit.
Jamque senescentem, miseroque cupidine fractum Nunc premit indigno vafra Nigella jugo.
Ecquis erit modus ? E cœno caput exere tandem, Tandem, rumpe moras, exe u te corde Iuem.
GunctarÎ6, veteresque amens sectaris amores ? Jam spes, heu! miscro nulla salutis adest,
Praedam inhians, rabidus lateri stat daemon, amara . Te mors, te vindex Numinis ira manet,
Plus grand, c'est pour Bycé que tu brûles et pour la molle Corynne, et de jour en jour un feu plus ardent attise ta blessure.
Te voilà vieux déjà et, fcrisé par un misérable désir, l'adroite Nigella t'oppresse sous son joug indigne.
Y aura-t-il un terme? Sors enfin la tête de la fange ; enfin, plus 4e délai, chasse la peste de ton cœur.
Tu tardes, tu veux, insensé, poursuivre tes vieilles amours ? Hélas ! malheureux, il n'y a déjà plus pour toi aucune espérance de salut.
Convoitant sa proie, plein de rage, le démon r bouche béante, est là, à ton côté; c'est la mort amère qui t'attend et la colère vengeresse de Dieu.
Comment le faire remarquer en toute révérence ? Le fonds commun de ces petites satires, ce sont des histoires de petite ville : l'habit d'été de Nardius au mois de décembre, la passion sénile de Gallus ; le tout mis habilement et doctement en vers latins, avec une ferveur d'apôtre et une naïveté de séminariste. Ce n'est, au reste r que la menue monnaie, que lé billon des poésies de Léon XIII ; ce n'est que lepro-
duit desa veine familière: un jeu, un délassement, le seul qu'il se soit permis. Pour ce jeu , auquel il excelle, le pape estime que tout sujet est bon ; le véritable artiste est celui qui fait quelque chose de rien et d'un caillou grossier une pierre fine. L'actualité, comme on. dit, ne lui fait pas peur ; au contraire, elle excite sa verve, et sur des inventions nouvelles il s'ingénie à faire des vers antiques:
La photographie (i)
Tirée d'un rayon de soleil, brillante image, que tu rends bien la noblesse du front, la force des yeux et la grâce du visage !
Puissance admirable du génie, prodige in-
(l) ARS PHOTOGRAPHICA (iS^.
Expressa solis spiculo Nitens ima^o, quam bene Frontis decus, vim luminum Refers, et oris gratiam !
O mira virtus ingeni, Novumque monstrum! Imaginem N a ru ras Apelles asmulus Non pulchriarem pingeret.
connu! Apelle, rival delà nature, ne peindrair pas une plus belle image.
Mais il faut observer encore qu'une in* vincible tendance porte Léon XIII à voir toutes choses de haut, à s'élever au-dessus du sujet, et toujours vers un noble idéal de perfectionnement moral et chrétien. Nulle part ce n'est plus sensible que dans les pièces dédiées par lui, lorsqu'il était évêque de Pérouse, à ses élèves favoris, à ceux quj sont devenus plus tard « les Pérugins »»
entre autres à celui qui plus tard devait être le cardinal Rofelli. L'évêque, revenant en arrière, trace au jeune homme sa voie, et il l'encourage en ces termes :
Que, descendue du ciel, une des neuf Muses sœurs ceignre, pour t'honorer, ta tête du feuillage apollonien.
Quela Rhétorique,puissante par le verbe, que l'abstruse Mathématique veuillent à l'envi t'avoir comme serviteur et te disputent entre elles.
Ensuite, quand, plus mûr, tu couleras tes années printanières, bois à larges traits aux sources sacrées de la Philosophie.
Apprends sous elle à souffrir patiemment, à
vouloir fortement, et de ta tête levée à toucher les sommets du ciel (i).
Le pape a de sa dignité de chrétien et de sa dignité de pontife une pleine et souveraine conscience : cette idée, il l'exprime à plusieurs reprises et sous plusieurs formes, avec une grande énergie, bien plus énergiquement que dans ses œuvres en prose; sans doute, c'est la concision du vers qui donne à la même pensée plus d'accent :
L'espoir des impies est trompé,
La série des Pontifes romains n'est pas interrompue.
Ils s'écrient : Jeté à bas du trône, voici que
( I ) AD ALÔYSIUM ROTÊLLI CAN. ttC ( 1 873).
[Nous ne donnons que la fin de cette pièce, dont il existe — détail piquant — une version italienne due au député radical et démagogue Cavallotti.] ,
Delapsa e cœlo tibi Pieris una Sororum Frondis apollineae cingat honore caput :
Te verbo Suadela potens, te abstrusa Mathesis. Cultorem jactat invida quaeque suum :
Post, ubi verriantes maturior egeris annos, Pleno haustu Sophiae sacra fluenta bibas ;
Quâ duce, dura pati, mollri fortia discas Tangere et excelso vertice summa poli.
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Léon est mort en- prison, dans les douleurs.
Espoir insensé : Un autre. Léon lui succède, qui donne des lofs aux peuples croyants et règne (i).
Et non seulement le pape a la pleine et souveraine conscience de sa dignité de pontife ; il est, à un égal degré, pénétré de son devoir, le plus grave et le plus pesant devoir qu'il y ait au monde... 11 Ta fait graver sur la châsse où il conserve, dans sa chapelle privée, le chef miraculeux de saint Jean- Baptiste :
Il ne t'est pas permis, ô roi impie, d'enfreindre les droits d'autrui ; il ne t'est pas permis d'avoir pour femme la femme de ton frère.
Jean le criait autrefois de cette voix, sans
(l) FRUSTRATA IMPIORUJf SPE
Pontificum Romanorum séries non intermittitur 0885).
Occidit, — inclamant — solio dejectus, in ipso Carcere, in aerumnis occidit ecce Léo.
Spes-insana.: Léo alter adest, qui sacra volentes Jura dat in populos, imperiumque tenet.
trembler: la même voix sort encore de ce crâne et le crié (i).
Peut-être Léon XIII a-t-il voulu que de la colline qui est là-bas, en face, que du Quifirial dn l'entendît, la voix qui proteste et condamne, au fond du Vatican fermé.
Plus d'une fois il y a joint la sienne. Au bas de son portrait, ila fait graver ce double distique;.
J'ai cultivé la justice ; j'ai soutenu de longs combats, des travaux, des moqueries, des assauts, toutes sortes d'épreuves ;
Mais, vengeur de la foi, je ne fléchirai pas ; pour le troupeau du Christ il est doux de souffrir, et même doux de mourir dans une prison (2).
(1) Non aliéna licet, rex impie, fran gère jura ; Non licet uxorem fratris habere tuam.
Hac olim impavidus clamabat voce Joannes :
Vox eadem e vultu reddita clamât adhuc.
(2) Justitiam colui :certamina longa, labores,
Ludibria, insidias, aspera quaeque tuli ;
At fidei vrndex non flectar ; pro grege Christi Dukre pati, ipsoque in carcere diilce mori.
Il a repris, commenté et refait, mais refait en chrétien et en pape, l'ode fameuse d'Horace :
Si fractus illabatur orbis Impavidum ferient ruinœ.
S'il arrive à quelqu'un de tomber dans ce qui est défendu, de se souiller d'une faute honteuse, aussitôt la peine suit le pécheur comme une compagne.
Une peur anxieuse s'empare de lui, un noir souci lui mord le cœur et le tient inquiet.
Le crime qu'il a commis le torture ; et ce qui redouble sa douleur, c'est la colère d'un Dieu vengeur toujours suspendue sur sa tête.
Mais le juste repose tranquille ; comme une source fraîche courant à travers le gazon, sa vie coule, exempte de soucis.
Muet, il contemple les choses mortelles ; dans les vicissitudes de la vie, il pèse le bien et le mal.
Que la violence ennemie l'opprime Tque la
fortune change à son gré, par la terreur ou par la ruse, le visage des orgueilleux.
Elles ne touchent pas le cœur fort d'un homme habitué à mépriser et à écraser d'un pied invaincu tout ce qui est périssable.
Qui craindrait-il ? La vertu est un bouclier inexpugnable et, dans les périls, Dieu lui-même est sa sauvegarde (1). ,
(i) Prolabi in vetitum, turpi sordescere culpa Si quem contingat, pœna repente cornes.
Peccantem sequitur; pavor anxius occupât, atra Mordetcura animum, soilicitumque tenet.
Excruciat scelus ad m issu m, ingeminatque dolorem Impendens capiti vindicis ira Dei.
At justo tranquilla quies : ceu lenis aquae fons Decurrens molli in gramine, vita fluit
Nescia curarum. Tacitus mortalia speciat Et vitae in partem librat utramque viàeë.
Vis inimica premat; vultus fortuna superbos Terrore, insidiis mutet ad arbitrium ;
Fortem non tangunt animum, contemnere suetum Et terere invicto cuncta caduca pede.
Quem paveat ? Virtus non expugnabile scutum Rebusque in trepidis praesidium ipse Deus.
On ne saurait trop insister sur ce sentiment moral et religieux qui domine tout.
Dans ses épigrammes, dans ses élégies, dans ses odes ou ses hymnes aux saints, ce que veut Léon XIII, c'est formuler des aphoriames moraux, des sentences que la mesure et la brièveté du vers fassent demeurer dans la mémoire. Même poète, il n'oublie pas qu'il est le docteur suprême, et il enseigne : il est essentiellement didactique, quoiqu'il se garde bien de prendre l'allure raideet compassée, de se perdre dans les interminables développements des didactiques.
Son vocabulaire est assez restreint, mais de choix; peut-être même y relèverait-on un peu de recherche, de coquetterie à n'employer que des mots contresignés par Cicéron ,et par Virgile. Le pape ne se sert que de quelques métaphores qui reviennent sans cesse sous sa plume, et toutes sont plus' ou moins d'église : le serpent infernal, le poison ou la peste du vice, les sources ou fontaines de rédemption, la mer agitée, la tempête du monde et, ballottée sûr cette mer, au caprice des vents et des flots, la nacelle dç .
saint Pierre, Il ne dédaigne pas non plus de faire appela ses souvenirs de mythologie, et l'-Hélicon, le Parnasse, les Muses, le laurier d'Apollon tiennent dans ses vers une certaine place.
Mais il a beau avoir été, sous un nom latin ou latinisé, associé de l'Académie des Arcades, ce n'est ni un Navagero ni un .Pomponius Laetus. Ce n'est pas un de ces humanistes du quinzième siècle, troublés et hésitants entre la renaissance païenne et la renaissance chrétienne. Sa direction, à lui, a été prise d'un coup et à jamais. Et c'est dans cette direction que, pontife et poète, pontife même quand il est poète, il ■rêvé d'entraîner les autres. L'Inscription qui clôt le recueil résume mieux que quoi que ce soit tout le tempérament, tout le lalent, ^out l'œuvre poétique de Léon XIII :
Règle de vie pour le pontificat
« Dans la vie mortelle qui te reste, il est décidé que chaque jour, après avoir offert
le sacrifice expiatoire, tu t'attacheras plus étroitement à Dieu, tu vaqueras plus soigneusement et chaque jour tu travailleras d'un esprit plus vigilant au salut éternel des hommes.
« Allons ! allons ! Efforce-toi, eôorcetoi, ô Léon. Entreprends avec foi les tâches ardues, souffre avec courage les dures traverses. Ne crains rien. Le déclin de ton âge déjà venu, le cours de ta vie presque achevé, détaché des choses périssables et rempli de mépris pour elles, affamé dans l'âme de choses plus hautes, ««pire constamment à la patrie céleste ! »
DE RATIONE VlTM IN PONTIFICATU DEGENDA:
In mortali vita qu.e superest
Decretum est,
oblata quotid1e piaculari hostia,
ARCTIUS DEO ADHjERERE
CuRANDjEQUE hominum saluti sempitern.e Studiosius in dies
VlGILANTI ANIMO
Adlaborare.
Age. 3 au Enitere, Enitere, o Léo,
ARDUA QUjEQUE FIDENTER MOLIRI,
Dura fortiter pati,
Ne reformides.
. devexa jam .etate emensoque propemodum
VlTiE CURSU,
Rlbus caducis abdicatis, çontemptis,
altiora appetens animo,
Ad cœlestem patriam
Constanter ADSPIRA