LÉON XIII PHILOSOPHE, POLITIQUE ET ECONOMISTE
jn vient de le voir : il n'est pas jusqu'aux poésies du pape qui n'aient un caractère religieux. C'est que Léon XIII est, dans les moelles et comme de naissance, tout pénétré du sentiment chrétien. Enfant, chez les Jésuites de Viterbe J jeune homtiie, dès qu'il a reçu les ordres ; évêque, enfin muni delà plénitude du sacerdoce, plus encore après que son élévation a fait de lui l'évêque Universel, il peut s'appliquer le mot de l'apôtre : « Ce n'est déjà plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Un trait à retenir et à fixer, quand on parle d'un prêtre, c'est, avant tout, qu'il est prêtre, et, quand on parle d'un pape contemporain, que trois cents papes l'ont précédé.
Cela suffit à redresser Terreur de ceux qui,
jugeant du boulevard Saint-Pierre de Rome et le Vatican, qualifient, avec une mine entendue, Léon XIII de pape « fin-desiècle ». Un pape qui serait vraiment « finde-siècle » serait un pape « fin-de-monde », car l'Eglise a ses traditions, dont aucune personnalité, si puissante qu'elle soit, ne peut tout à fait se dégager.
Dans tout pontificat, d'aujourd'hui ou de jadis, dans toute œuvre de tout pontife, il y a deux parts à faire : sa part à lui, la part de ce pape et celle de la papauté ; quelque chose d'impersonnel, de traditionnel, on Ta dit, qui est comme une sorte de sens vital épars et difficilement saisissable, mais qui pourtant se retrouve toujours et partout, même dans les formes, même dans le style.
Seulement chaque pape apporte avec lui ses goûts, sa culture, les aspirations de son cœur, les habitudes de son esprit ; il agrandit ou resserre son rôle à la mesure de son âme, ainsi qu'on fait pour la soutane blanche dont il est revêtu au sortir du conclave et que, du vivant même d'un pontife, on tient à tout instant prête pour son successeur»
- Si la personnalité est puissante, elle s'y déploie, y marque son pli, imprime sa griffé en quelque coin.* Elle laisse derrière elle une politique, une pensée ou une page.
Elle élargit sa propre part à même la part impersonnelle, traditionnelle, anonyme "de la papauté. C'est justement le cas de Léon XIII. Aucun pape n'aura plus que lui fait une œuvre et signé son œuvre.
Est-ce à cause de ce temps ou de luimême ? Est-ce à cause du milieu nouveau ou d'un penchant de son intelligence ? Il a profondément senti le conflit naissant et croissant de la science et delà religion, de la raison et de la foi. Son élection à peine faite, on l'avait averti (i) que sa tâche devait être de concilier l'Eglise et le siècle. Tâche assez lourde pour celui qui recueillait l'héritage de Pie IX et ne pouvait, par son serment, en abandonner un lambeau.
Léon XIII n'a pas hésité, il n'a pas reculé devant elle. Il a voulu être le pape des conciliations réputées impossibles : en ce point
(i) Bonghi, Leone XI II e Vital (a.
il est très moderne. Concilier les contradictoires, les inconciliables — du moins ce que l'opinion estime tel. — il le veut patiemment, inébranlablement, avec une sou* pie fermeté, une opiniâtreté douce.
Il le veut maintenant plus que jamais, et le voudra jusqu'à la fin ; il commençait à le vouloir à Pérouse. Après avoir gémi sur le malheur des temps « qui courent corrompus et corrupteurs », il reconnaît, cependant, que tout n'en est pas mauvais. Apres s'être indigné contre les audaces de la science, il reconnaît volontiers sa grandeur et l'exalte en termes inspirés. Après s'être plaint des témérités dé la raison, il avoue qu'elle est noble et belle, qu'elle aussi vient de Dieu, et il ne lui demande plus que de ne pas -bannir la f^i ; bien plus, il la supplie de s'ajputer à la foi. Faut-il des preuves ? elles abondent, il n'y a qu'à puiser, dans les Encycliques de Léon TLWl et les Lettres pastorales Au cardinal Pecci.
Trois de ces Lettres sont des monuments et, bien que le cardinal n'y ait certainement point voulu enfermer un programme, par le
fait, elles sont devenues comme le programme de son pontificat. Ce sont celle de 1876 sur V Eglise et le dix-neuvième siècle, celles de 1877 et 1878 sur Y Eglise et la civilisation.
L'évêque de Pérouse le déplore amèrement : les temps courent « douloureux et tristes »; l'impiété en est la maîtresse. « Les journaux attaquent l'Eglise dans ses dogmes, dans sa morale, dans son institution divine et sa constitution, dans ses sacrements, dans son sacerdoce, dans ses rites » ; le péché a toujours eu.« une funeste vitalité ; mais, à présent, c'est l'impudence du mal. Et, de ce train, où allons-nous ? Vers un état sauvage et une tyrannie épouvantable. »
Tout aussitôt, le cardinal Pecci se reprend ; l'homme réapparaît sous le prêtre ; cette . société dont il dépeignait les misères, il" n'est que juste d'en dire les gloires :
Composée de membres essentiellement perfectibles, elle ne peut rester immobile, mais elle avance et se raffine. Un siècle hérite de l'autre ses inventions, ses découvertes, les améliorations poursuivies, et, de la sorte, la somme
des avantages physiques, moraux et politiques se trouva merveilleusement accrue. Y a-t-il un doute que, mieux que lesvieilles routes mal tracées, que les ponts pas bien sûrs, que les lojigs et incammodes. voyages, vaillent nos chemins de fer qui nous mettent des ailés, aux épaules et semblent avoir rapetissé notre planète, tant les peuples se sont rapprochés ? Le système politique, sous quelques rapports, n'est-il pas devenu meilleur, à l'aidé du temps et des expériences ? Où sont les vengeances privées, tolérées par les mœurs, l'épreuve du feu, le talion, etc. ? Les petits fiefs, les municipes jaloux, les bandes indisciplinées des soldats d'aventure n'ont-ils pas disparu ? C'est donc une vérité de fait que l'homme, dans la société, va se perfectionnant au triple point de vue du bien-être physique, des relations morales avec soi-même et les autres, et des conditions politiques.
L'hommage à la science n'est pas moins chaleureux que l'hommage au progrès :
L'homme a reçu de Dieu, pour sa part dans le temps, cette terre sur laquelle il vit et dont il a été établi le seigneur. Les paroles qu'il entendit au matin de la création : « Soumettez-
vous la terre et dominez-la», n'ont jamais été Tévoquées.
Que l'homme est beau, lorsque ce roi des choses créées, déchirant lès voiles qui recouvrent ses possessions, ne s'arrête pas à ce qui est sous ses yeux et qu'il touche de ses mains, mais pénètre dans les entrailles mêmes de la nature^ recueille les trésors de fécondité desforcesqui gisent là, et les convertit à l'usage et au profit de lui-même et d'autrui ! Qu'il apparaît majestueux et beau, l'homme, lorsqu'il fait signe aux foudres et les fait choir inoffensives à ses pieds, lorsqu'il appelle l'étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, par delà les abîmes de l'Océan, les montagnes escarpées et les plaines sans fin ! Qu'il "est glorieux, lorsqu'il enjoint à la vapeur de lui mettre les ailes aux épaules et de le conduire avec la rapidité de l'éclair par mer et par terre ! Qu'il est puissant, quand, par l'effet de son génie, il fait se développer cette force «îême, l'emprisonne et la conduit par des sentiers appropriés jusqu'à donner le mouvement et comme l'intelligence à la matière brute, laquelle prend la place de l'homme et lui épargne les plus dures fatigues !
. Pour finir, l'éloge de la raison, qui ne le cède en rien aux deux autres :
Dieu, dans l'ordre des choses divines, nous a manifesté par la lumière de la foi non seulement ces vérités que l'intelligence humaine ne peut atteindre par elle seule, mais encore beaucoup d'autres qui ne sont pas absolument inaccessibles à la raison, afin que, confirmées par 1 autorité divine, elles pussent, sans aucun mélange d'erreur, être connues de tous...
Un premier fruit de la raison humaine, fruit grand et précieux entre tous, c'est la démonstration qu'elle nous donne de l'existence de Dieu. La raison nous montre ensuite l'excellence singulière de ce Dieu qui réunit toutes les perfections ; elle nous fait comprendre que non . seulement Dieu est véridique, mais qu'il est la vérité même, ne pouvant ni se tromper ni tromper. D'où il ressort en toute évidence que la raison humaine procure à la parole de Dieu la foi la plus entière et la plus grande autorité (i)..«
En plusieurs passages de ses œuvres pontificales ou épiscopales, le pape adresse de la main ce salut au progrès, à la science, à la raison, mais au progrès, à la science, à la raison d'accord avec la foi. On a cru rele-
(i) Encyclique /Eterni Patris, sur la philosophie chrétienne. ;
ver(i) une contradiction entre le pessimisme d'où il part en disant que les temps courent « douloureux et tristes, corrompus et corrupteurs », et l'aveu qu'il fait que, somme toute, la vie et l'homme valent mieux de nos jours qu'aux jours plus anciens. Il y a là un malentendu. La vie et l'homme valent mieux, le cardinal Pecci le proclame ; la seule douleur, la grande tristesse, la corruption mère de toutes les corruptions de ce temps, c'est l'impiété. Le progrès par luimême, la science, la raison par elles-mêmes ne sont nullement en opposition naturelle, obligée et absolue avec la foi. S'ils veulent s'y mettre, s'ils s'insurgent orgueilleusement, insolemment, contre elle, c'en est fait d'eux. Nous retournons à« l'état sauvage, à une épouvantable tyrannie ». La foi est le complément nécessaire de la raison, un auxiliaire nécessaire de la science, un facteur nécessaire du progrès.
Réduite à ses lignes de charpente, dépouillée de ses ornements, de la littérature sacrée
. (1) Bonghi, Leone XI 11 e lltatia*
dont elle enchâsse les textes comme des pierres indestructibles, la philosophie de Léon XIII est à peu près celle-ci. Loin de?
s'arrêter où la raison s'arrête, il va où la foi veut le porter. Il ajoute la foi à la raison ev pour user d'une expression qu'il affectionne, il « se met aux épaules les ailes * de la foi. 11 n'en sépare pas la raison ; contrairement aux pratiques ordinaires, au lieu de faire par la raison la critique de la foi, c'est par la foi qu'il fait la critique de la raison. Rien, à ses yeux, n'est véritablement raisonnable, qui se heurte à la foi, aux choses révélées, puisque c'est Dieu lui-même, toute raison et toute vérité, qui s'est communiqué aux hommes par la révélation.
Construction logique à l'épreuve de tout assaut, dès lorsqu'on nedoute pas —c'est le cas des croyants — de l'origine divine de la révélation et qu'on ne doute pas non plus — c'est le cas des catholiques — d'en avoir la seule ou la bonne version ; forteresse où l'on met en sûreté son âme et son esprit, «tour mystique aux murs de laquelle pendent les armes* bien trempées pour frapper
l'hérésie et les armures dés preux pour combattre heureusement les batailles, du Seigneur ». ,
Cette philosophie, qui aers'en aperçoit ?
est très simple. Dieu en est la base ^et le sommet. Le reste est rempli par l'Eglise, par l'Eglise bienveillante, bienfaisante et maternelle aux hommes, attentive, secourable à leurs besoins d'ici-bas et d'au-delà- Et c'est aussi pour Léon XIII toute la philosophie de l'histoire. Dieu gouverne la terre ; il est le roi des rois et des nations, le père des événements. Il agit constamment sur les destinées de l'humanité. Le fait qui a tout bouleversé, tout renouvelé au monde, c'est la venue du Christ ; le plus fécond générateur de la civilisation, c'est l'Eglise. Contre l'Eglise ou même sans elle, tout effort est vain, et si, d'aventure, sans elle, il peut se produire quelque bien, ce bien ne tarde pas à dévier et à se changer en mal.
C'est elle qui donne au, progrès, à la science, à la raison leurs lettres de légitimité. D'ailleurs, elle les refuse rarement.
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On accuse l'Eglise d'être l'ennemie du progrès, de s'opposer, par l'immobilité de ses principes, aux améliorations temporelles de la société : « Mais, de grâce, s'écriait le cardinal Pecci, en 1864, avez-vous jamais touché le fond de cette accusation ?
Le clergé ennemi du progrès ? Non certes, pas du vrai et vertueux progrès qui consiste dans le continuel et graduel perfectionnement des facultés intellectuelles et même de l'activité physique de l'homme, en correspondance avec sa fin et en obéissance aux règles de vérité, d'honnêteté, de justice », c'est-à-dire <c en correspondance avec Dieu €ten obéissance à l'Eglise ».
Jusque-là peut aller le progrès ; la science peut aller jusqu'à Copernic, Kepler, Linné, Volta, Faraday (ce n'est pas déjà si peu), qui étaient « profondément religieux, ravis dans l'extase de l'ouvrage du Créateur, glorieux de se dire catholiques, adversaires des incrédules » ; la raison peut aller jusqu'à saint Thomas. Les études historiques et philosophiques sont louables, parce que, sagement conduites, les unes doivent mettre
en évidence l'action prépondérante de l'Eglise dans le développement de la civilisation, les autres mener ou ramener à Dieu, Le conflit de la science et de la religion se résoudra, en fin de compte, par le triomphe de la religion, du domaine de laquelle la science recule incessamment les bornes. Plus elle découvre dans les cieux de planètes hier inconnues, plus elle allume de lampes devant l'autel ; plus elle trouve et formule de lois, plus elle confesse la pensée éternelle et Tordre universel ; plus grand elle fait le globe, plus grand Thomme, plus grande la vie, et plus grand devient Dieu, qui a tiré de rien le globe, Thomme et la vie.
Telles sont, aussi fidèlement exposées qu'il soit possible de le faire en quelques lignes, les trois ou quatre idées motrices et directrices de l'intelligence de Léon XI IL On le voit, encore une fois : ce sont des idées de prêtre extrêmement éclairé, mais de prêtre. De ce qu'il fait à la raison sa part, on n'est pas fondé à conclure qu'il la lui fait au détriment de la foi. Non seulement
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il ne les conçoit que réunies, mais il sub- . ordonne à la foi la raison et ne les place pas plus sur le pied de l'égalité, qu'il a^r pUce les choses divines et les choses humaines.
Et quant à la raison émancipée, qui nie tout ce qui n'est pas elle, tout ce qur r|e procède pas d'elle, tout ce qu'elle n'atteint pas directement, le cardinal Pecci, qui est prêtre, le pape Léon XIII, qui est prêtre, .la hait, la poursuit, la condamne. Eh quoi i «l'homme serait ceci et Dieu ne serait que cela! Une pareille absurdité choque excessivement, irrite et jette presque hors de lui cet esprit si rassis et si calme, si tolérant, si ouvert, si parfaitement équilibré.
La raison naturelle; la morale naturelle, pourquoi ne le dit-on pas franchement,?
c'est la morale sans Dieu, la raison contre Dieu. « La raison s'insurge contre Dieu* * Le rationalisme, le naturalisme (dans le sens déraison ou de morale naturelle), qui prétendent être des systèmes philosophiques, ne sont que des doctrines révolutionnaires ; toute sa vie, le souverain pontife
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leur a fait une guerre acharnée. Il ne leur pardonne même pas^ ne les épargne même pas dans la personne de leurs représentants .les plus modérés, de ceux qui passent aut jourd'bui pour les plus timides. Jouffroy, VictorCousin, M.Jules Simon,M.Taine(i), sont signalés comme des perturbateurs de .conscience, des agents de réyolte, des missionnaires de la négation» comme les chefs de « cette maudite », de a cette funeste .école ». Toutefois, le pape a: peine à se défendre d'une secrète sympathie pour M. Jules Simon : « Quel malheur, m'a-t-il dit an jour, qu'il ne soit pas chrétien ! »
A ce propos, il était intéressant de savoir «chez quels auteurs Léon XIII a puisé, quelles lectures il a faites. On laisse de côté les théologiens et les Pères. On laisse de côté les anciens, Platori, Aristote, Cicéf ron, qu'il arrive au pape de citer, et même JDantedontle fervent amour — il l'appelle le poète sacré — a peut-être inspiré pour
(i) Lettres pastorales: Y Eglise catholique et le dix~neuvième siècle.
beaucoup l'estime que Léon XIII marque à la scolastique. Parmi nos écrivains à nous, le cardinal Pecci, dans ses Lettres pastorales ', nomme Fontenelle^ Montesquieu, Voltaire, . Rousseau, Joseph de Maistre, Chateaubriand, le comte de Champagny, Jules Simon, Cousin et Taihe, qu'il connaît surtout par là Revue des Deux Mondes.
Tout ce travail, évidemment, dénoterait à lui seul une intelligence curieuse et aciive, éveillée aux voix extérieures. Mais ce prélat, ce pontife qui serait, à en croire les gazettes, un pape « fin-de-siècle», a fait, étant évêque de Pérouse, célébrer un triduum en réparation des blasphèmes de M. Renan, qu'il a traité, dans un mandement spécial, de « nouvel Arius », d'« Arius ressuscité », d' « apostat », et dont il déclare -la Vie de Jésus « une entreprise folle et répugnante au sens commun des hommes, à tout principe de raison et desaine science, propre à mettre en jeu les machinations infernales de l'incrédulité, du rationalisme et du libertinage »,
Ce livre impie, il le déteste et tous le
doivent détester, comme instrument d'une « conspiration diabolique », comme éminemment dangereux pour la religion, pour toute religion :
Et quand, de cette manière, sont rompus les rapports entre l'homme et Dieu, entre Dieu et Fhomme, où en est tombé le monde moral ?
La chose est claire par elle-même. Toute honnêteté est détruite, toute justice, toute vertu : on fait consister le droit dans la force, la Ici dans le caprice de celui qui commande ; on sanctifie les intérêts privés; on canonise les passions les plus désordonnées ; on couronne le vice et le crime ; on repousse de la main toute règle d'obligation, tout principe d'autorité, toute conception d'ordre social, toute idée de société, et la société elle-même devient une image de la prison des damnés, où ne règne aucun ordre, mais une éternelle erreur. .
Il n'est pas étonnant (c'est le contraire qui le serait) que le cardinal Pecci ait tenu ce langage de chrétien et de prêtre ; mais il est étonnant qu'on oublie qu'il Ta tenu, au pointde le qualifier de pape « fin-de-siècle», comme si l'influence de M, Renan n'était pas certaine dans la production de cet état
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d'indifférence, d'indécision, de laisser-aller sensualiste ou de détachement ironique qui constitue le « fin-de-siècle », et comme si, précisément, cet état fin-de-siècle c l'évêque» de Pérouse, en l'exagérant, en le poussant au noir, ne l'eût, dès i863, prévu et déploré.
Au reste, comme pour tous les hommes .qui occupent l'attention du monde, il est dans la destinée de Léon XIII de n'être pas compris ni connu très exactement. Quoi de plus commun que d'entendre disserter à perte de vue autour du « socialisme » du pape ? Encore qu'il y ait socialisme et socialisme, il peut et doit paraître étrange tout d'abord que le pape soit socialiste.
Néanmoins, le mot ou la chose semble ne blesser personne ; tout le monde accepte l'assertion sans la contrôler. Si l'on se donne la peine de chercher où remonte le « socialisme » de Léon XIII, d'où il est né, et de quoi il est fait, ce qu'il était sous sa première forme, voici ce qu'on trouve, dan$ la lettre pastorale pour le carême de 1864, sur les Erreurs courantes contre la religion et la vie chrétienne :
Certes, il faut plaindre le sort de ces pauvres paysans et malheureux ouvriers, attachés au service de patrons sans religion, sans conscience, qui leur refusent aux jours de fête le repos nécessaire après les travaux de la semaine et violentent leur conscience, les empêchant de remplir leurs devoirs envers Dieu.
Des patrons de cette trempe, qui n'ont pas, ils le prouvent, d'autre divinité que l'or, d'autre, règle que leur propre intérêt, accumulent des trésors de colère et de vengeance pour l'heure de leur mort. Mais une ferme protestation, un refus décidé contre ces injustes commandements ne pourrait-il rappeler à un meilleur sentiment ceux qui vous les imposent ? Et quand vpus n'auriez plus d'autre moyen, après leur avoir répété la parole chrétienne : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », vous n'auriez pas à douter que, si vous preniez congé d'eux, la Providence n'ouvrît une meilleure fortune à votre industrie et à vos fatigues.
. Est ce là un germe de « socialisme »? En tout cas, on le voit éclorç d'une pensée chrétienne et même d'une pensée, sacerdotale.
Le grief invoqué, c'est Pempêchemen* apporté à la sanctification du dimanche. «Le mépris des jours saints. est une. conséquence:
déplorable du système qui règne dans la société moderne de tenir compte des seules convenances qui se rapportent aux avantages matériels, au bien-être temporel, et de regarder l'homme seulement comme un moyen producteur d'aisance terrestre.
Ce germe de « socialisme » chrétien, sacerdotal, vous le retrouverez treize ans plus tard, développé, épanoui, dans les lettres qui eurent tant de retentissement sur l'Eglise et la civilisation* Ne sera-t-il plus reconnaissable, aura-t«ii changé de nature, sera-t-il devenu moins chrétien et plus «socialiste»? A treize ans d'intervalle, en .1864 et en 1877, le cardinal Pecci se sert pour ainsi dire des mêmes termes.
Il commencera par traiter de la civilisation « au point de vue physique et matériel », parce que c c'est la première partie qui attire l'attention et peut-être la plus intéressante, non par sa valeur intrinsèque, mais par l'inclination désordonnée de notre âge, lequel est tendre surtout pour les choses qui regardent les sens et les des* tinées temporelles ». Cette inclination per-
verse, Tévêque de Pérouse en gémit; mais comme il est un prêtre pratique et politique, il ne nourrit pas la chimère de se mettre en travers du courant et de lui faire rebrousser chemin. Tout en gémissant donc, il le suivra plutôt.
Ce n'est passa faute si c les sectes économiques modernes, infectées d'incrédulité, considèrent le travail comme fin suprême de l'homme et tiennent l'homme lui-même comme une machine plus ou moins précieuse, selon qu'elle est plus ou moins apte à la production». Mais c'est un fait.
L'Eglise a de la dignité de l'homme une bien plus haute opinion, elle ne le ravale pas au niveau d'une simple machine à produire ; elle le prend au ciel et le reconduit au ciel. Est-ce à dire qu'elle ne puisse rien pour lui dès maintenant, dans cette vallée de larmes, sur cette terre trempée de sueurs depuis la chute d'Adam ? Le cardinal Pécci ne le dit pas ; loin de là : il affirme qu'elle peut beaucoup, faisant sien un axiome tiré .
de Y Esprit des lois : c Chose admirable ! la . religion chrétienne, qui ne semble avoir
d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci (i). »
L'intervention de l'Eglise, qui est toute morale, n'en est pas moins utile et décisive: « L'Eglise tient les hommes dans un milieu raisonnable et les empêche d'aller, par un excessif amour du travail, jusqu'à convertir en une source de barbarie et d'oppression ce qui, mis en œuvre avec discrétion, est un moyen de se procurer de désirables avantages et une honnête prospérité. »
Mais elle est plus qu'utile, elle est obligée et indispensable.
Comment ne pas s'émouvoir au spectacle de « cette haine et de cette jalousie qui s'accroissent chaque jour davantage, qui envahissent Tâme de quiconque est petit et dépourvu de biens matériels contre quiconque est riche • ? Comment ne pas redouterqu'il en sorte la plushorrible des guerres civiles ?
D'une part, des multitudes auxquelles on a enlevé toute espérance en l'avenir, tout réconfort de la foi dans leurs détresses, qui ne peu-
(i) Esprit des Lois, XXIV 3.
vent trouver une compensation dans les jouissances de la terre, trop pauvre pour leurs convoitises et riche seulement pour eux de misères et de peines ; de l'autre, un petit nombre d'hommes qui n'ont plus allumée dans le sein une étincelle de charité, tout occupés qu'ils sont à thésauriser et à jouir; d'un côté, des frémissements désespérés qui tendent à se changer en actes de sauvages ; de l'autre, des joies obscènes et des chants et des fêtes païennes, qui attisent les rancunes du pauvre non secouru et qui appellent les châtiments divins.
Qu'on y regarde d'aussi près qu'on voudra : il n'y a pas trace de « socialisme»
sous cette pensée et dans cette phrase ; en revanche, le « christianisme » est partout, un christianisme vivant et agissant. Il est au point de départ : la violation du repos du dimanche, l'homme considéré comme une machine à produire. « Le dimanche est le jour du Seigneur, mais c'est également le jour de l'homme. » Le cardinal Pecci est chrétien et non socialiste. Le pape Léon XIII est chrétien et non socialiste.
Quinze ans encore après avoir donné la Lettre pastorale de 1877, il lance l'Ency-
clique De conditione opificutn. Dans cette encyclique^ de quoi parle-t-il ? De paix, de charité, de justice* Il parle aux patrons de leurs devoirs et au* ouvriers de leurs devoirs. Il ne parle pas de leurs droits aux uns sans leur parler des droits d'autrui.
On relève çà et là un mot, un adjectif, comme des traînées de « socialisme»?
Peut-être — comme dans les Pères de l'Eglise, comme dans le théologien impec-, cable, comme, dans saint Thomas. Le fort et le faible des œuvres de Léon XIII, c'est le fort et le faible de l'œuvre des docteurs. Il est possible qu'il ait quelque tendance à confondre le prêt avec l'usure; mais, dans cette même encyclique où il se serait révélé « socialiste », il défend avec la dernière énergie la propriété individuelle, en sorte que les « économistes » pourraient le réclamer comme les socialistes, avec d'autant plus de raison que, bien qu'il déclare leur « secte infectée d'incrédulité », il s'en réfère volontiers à Bastiat (i).
(0 Mandement de 1877, 8ur Y Eglise et la civilisation.
c Socialiste », le pape Léon XI III Mais le seul anathème qu'il ait fulminé, rappelant tous ceux des papes précédents, de Clément XII, de Benoît XIV, de Pie VII, de Léon XII et de Pie IX» c'est contre les francs-maçons et contre les socialistes.
La seule sentence qu'il ait prononcée, c'est contre eut ! Relisez l'encyclique sur les Erreurs modernes (i).
« Dès le commencement de son pontificat», il ne peut résister à l'avertissement du prophète : a Crie, ne cesse de crier ; élève ta voix, et qu'elle soit pareille à la trompette. » Et contre qui ? Contre les socialistes, qui, pareils aux pécheurs des saints Livres, « souillent toute chair, méprisent toute domination et blasphèment toute majesté », qui « déshonorent l'union naturelle de l'homme et de la femme, attaquent la propriété, sanctionnée par le droit naturel »,qui, « par un attentat monstrueux, s'efforcent de ravir, pour en faire la propriété commune, tout ce qui était acquise
<i) 28 décembre 1878.
chacun », et chez qui se recrutent ces « abominables traîtres, impatients de tout frein et animés d'une audace impie » que n'ont pas épouvantés le meurtre et le régicide.
Non, le pape n'est pas « socialiste ». Ni « économiste », d'ailleurs. Il est purement et simplement chrétien. Il n'est que prêtre, évêque et pape. Et c'est le fond de sa doctrine sur le gouvernement comme sur l'organisation des sociétés.
On dit: «Léon XIII est républicain ».
Si Ton veut dire qu'il a donné sincèrement et loyalement aux cadioliques français Tordre ou le conseil (quMin porte la nuance ?) d'accepter sincèrement et loyalement la République, on a raison. Mais, si l'on'va plus loin, si Ton veut dire que le pape met au-dessus de toutes les autres la forme républicaine, qu'il lui réserve, abstraction faite des circonstances de temps et de lieu, une place de préférence, de préexcellence, alors on va trop loin, on se trompe. C'est cette modération même de Léon XIII, cette absence de passion, cette parfaite liberté de
jugement qui est le gage de sa loyauté et de sa sincérité.
Des hauteurs sereines où il siège, des sereines régions où il se meut, il voit comme d'assez petites choses nos disputes, nos querelles politiques. Empires, monarchies, républiques qui passent, que fait ce qui passe à ce qui demeure ? Non est pot est as nisiaDeo.W n'est pas de puissance qui ne vienne de Dieu. C'est sur ce roc qu'est fondé renseignement du pape, sur ce roc que s'appuie la politique pontificale.
Et, du moment que tout pouvoir vient de Dieu, aucun n'est supérieur, aucun n'est inférieur aux autres : leur communauté d'origine fait leur complète égalité. Leur droit à l'existence, à l'obéissance, au respect, est égal. Il leur suffit de mériter de vivre, d'être obéis et respectés; aucun n'est dispensé de le mériter.
Le pouvoir, dit l'Eglise, vient de Dieu. Mais si le pouvoir vient de Dieu, ïl doit refléter en lui la majesté divine, pour être vénérable, et la bonté, pour paraître acceptable et doux à qui lui est soumis. Quiconque, par suite, tient en
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main les rênes du pouvoir, que ce soit un individu ou une personne morale, qu'il soit en charge par élection ou de naissance, dans un Etat gouverné par le peuple ou par une monarchie, ne doit pas rechercher en cela la pâture d'une ambition satisfaite ou le vain plaisir d'être au-dessus de tous, mais, au contraire, le moyen de servir ses frères, comme le Fils de Dieu -qui vint, non pour se faire servir, mais pour servir les autres (i).
De même qu'il a défini les devoirs réciproques des patrons et des ouvriers, le cardinal Pecci détermine les devoirs des princes vis-à-vis des sujets et des sujets visà-vis des princes, des citoyens vis-à-vis de l'Etat. Ce que le cardinal écrivait, à Pérouse, il y a quinze ans, le pape Léon XIII Ta répété, ne s'est pas lassé de le répéter dans ses admirables encycliques sur YOrigine du pouvoir civil, sur la Constitution chrétienne des Etats, dernièrement enfin dans l'encyclique Aux catholiques de France et dans la Lettre aux cardinaux français.
(i) Lettre pastoralede 1878 sur Y Eglise et la civilisation.
De quoi parle-t-il encore? De paix, de charité, de justice. Et qu'est-ce encore que ce sentiment, si ce n'est le sentiment chrétien?
Puisque c'est sur ce point précis que l'œuvre de Léon XIII est et sera le plus contestée, fixons- le bien. En théorie, tous les gouvernements se valent; car tout pouvoir vient de Dieu. Tous les gouvernements peuvent donc être légitimes. Dans la pratique, ce qui établit la légitimité, c'est le fait de se former et de se maintenir, d'être et de durer, de s'adapter le mieux possible aux conditions sociales, d'incarner un temps de la vie de la nation, on peut le dire tout court : c'est le fait.
Cette doctrine est-elle nouvelle et LéonXI II l'a-t-il créée de toutes pièces, par un coup de génie ? On Ta nié dans l'entourage du pape et Léon XIII lui-même a cru devoir répondre au reproche d'avoir innové. Assurément, admettre le pouvoir existant, négocier avec lui, tâcher de se l'accommoder ou de s'y accommoder, l'Eglise l'a toujours fait, elle n'a jamais fait autre chose. C'est, depuis
qu'elle est une puissance et qu'elle a devant elle des puissances civiles, sa politique invariable.
Mais si Léon XIII n'a pas créé cette politique, il n'est pas certain que ce ne soit pas lui qui Tait érigée en doctrine. C'est lui, tout au moins, qui lui a donné sa formule, et une formule toute moderne. Il a parlé du « fait » et de la « nécessité sociale », dans des documents solennels, en termes qu'aucun pape n'avait employés avant lui. Par la hardiesse de la thèse et la force de l'expression, il s'est mis à la tête des théoriciens politiques, dépassant de beaucoup plusieurs d'entre eux qui se croient très positifs et t très modernes ». — Mais il n'est pas t finde-siècle», pour être de son temps ou même des temps qui viendront demain. Un pape « fin-de-siècle » ?Non pas; plutôt « commencement» ou « recommencement de monde ».
Voilà d'où est parti le pape Léon XIII, avec quel bagage, où il est arrivé. Voilà sa philosophie et sa philosophie de l'histoire, sa conception de la société, économique et
politique. Il est si religieux, si chrétien, si prêtre, qu'on ne saurait l'être davantage; mais la religion ne cesse pas de l'intéresser, lorsqu'elle s'applique au gouvernement des affaires humaines, suivant la remarque de Montesquieu, retenue et citée par lui. Il a, pour ne penser qu'au ciel, trop d'occasions de se souvenir qu'il est le vicaire de Jésus- Christ sur la terre> et que c'est ici-bas qu'il a charge d'âmes et de peuples. Son esprit procède par de larges plans, est meublé de grands principes, et les idées y évoluent, lentement, mais sans dévier, en de longues périodes, douze ou quinze ans, d'après ce qui s'est passé pour ses idées politiques et économiques. Alors elles ont acquis leur développement total, elles se pressent, serrées et impérieuses, se font une voie, débordent et coulent en un style ample, ordonné, majestueux, en une prose oratoire et poétique, amie des images et du mouve ment.
Il faut en venir aux dernières années pour les trouver sûres et mûres ; mais, si loin qu'on remonte dans les œuvres du
pape, .elles sont en germe, en vertu. Une chose frappe chez Léon XIII : c'est, dans ses œuvres, l'unité, la continuité de l'intelligence, dans ses actes, l'unité, la persistance de la volonté. Il pense bien et de toute sa tête ce qu'il pense; il veut de tout son cœur, de tout son être, ce qu'il veut. Bien ferme dans sa foi, il laisse courir sa raison. Il Ta fait à Pérouse, avec cette tranquillité que donnent des convictions inébranlables, des certitudes immortelles. Il Ta fait, devenu pape, avec l'autorité suprême de la papauté, montrant ainsi ce que peuvent produire, quand ils se rencontrent à l'heure propice (malheureusement, si près de Dieu, les papes sont des hommes, et les hommes de génie sont rares), un pape de son temps et une institution de tous les temps.
Octobre 1802