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UN ROI CONSTITUTIONNEL

^uillaume III, roi des Pays-Bas, prince d'Orange , grand-duc de Luxembourg, est mort dans la quarante-deuxième année de son règne. S'il en est des princes comme des peuples et si les plus heureux sont ceux qui n'ont pas d'histoire, le dernier descendant mâle de l'illustre maison de Nassau fut un prince parfaitement heureux. Durant les quarantedeux ans de son règne, il s'est borné à faire deux choses : maintenir la paix, observer

la Constitution. Le seul caractère de cette figure qui manque peut-être un peu de ligne très saillante, le voici : Guillaume III voulut être et sut être un monarque constitutionnel. Tout le monde, en Hollande, sauf un socialiste, M. Domela Nieuwenhuis, est d'accord là-dessus. Les libéraux ne le reconnaissent pas moins volontiers que les antirévolutionnaires, c II n'a pas fait beaucoup de bien, dit-on ; mais du moins il n'a point fait de mal. i

Durant quarante-deux ans entiers, Guillaume de Nassau, prince d'Orange, a rempli la mission des Orange-Nassau : il a été le trait d'union et, comme Joseph de Maistre Ta dit d'un autre, t le lieu de l'unité i, où se sont rencontrées, mêlées, fondues, dans lequel ont pu vivre ensemble les dix-sept provinces des Pays-Bas, avec leurs trois où quatre partis et leurs deux ou trois religions. Les prières de trois Eglises vont l'accompagner dans sa tombe : celles de l'Eglise évangélique, qu'il protégea par tradition et honora par conviction ; celles de l'Eglise catholique, dont il rappela les évêques et

restaura la hiérarchie 4 celles de l'Eglise calviniste, à la récente résurrection de laquelle il n'essaya pas de mettre d'entraves. Toute la Hollande, cette Hollande si profondément croyante, si théologique à la fois et si dynastique d'instincts, pétrie dans le sang et la chair des martyrs avec l'esprit et le cœur des Orange pour levain, est à genoux en ce moment et pleure.

Cette douleur nationale — pourquoi ne l'avouerait-on pas ? — a quelque chose de singulier. Ce n'est pas tant le roi ni l'homme mort d'hier qui en provoque l'éclat, 4ue les hommes, les rois, les princes de sa race morts depuis plusieurs siècles, que cette race même en qui la nation s'est incarnée, par qui elle a été conduite, avec qui elle a commencé et qu'à présent elle sent près de finir. Nulle part ailleurs, on ne trouverait un second exemple de ce fait. Entre les Provinces-Unies et les Orange-Nassau, il n'y a pas seulement un contrat politique : il y a un traité, un pacte plus intime, on oserait dire qu'il y a un mariage.

Guillaume III n'exprimait qu'une vérité

lorsque, dans ses proclamations, il parlait de « l'antique alliance o qui unit sa maison à la nation néerlandaise. L'idée apparaît dès les origines. Le plus grand des Orange, le premier, le Taciturne, avait l'habitude de comparer les Pays-Bas à une belle, noble et riche fiancée que se disputaient les prétendants. Des six filles qu'il eut de Charlotte de Bourbon, sa troisième femme, il en appela une Catherine Belgique, l'autre Flandrine, l'autre Charlotte J?rafoz/ffzji/e.Les'province s, en retour, ne l'appelèrent plus que «père Guillaume, Vader Willem ». De ce prince à cette nation, c'est une famille qui se fonde. Le Taciturne et en lui tous ses fils, tous ses neveux, tous ceux de son nom, épousèrent la patrie , la terre enviée , déchirée et fidèle.

A travers des vicissitudes sans nombre, ils lui gardèrent leur foi, elle leur garda la sienne. Avant 1747, stathouders électifs ; de 1747 à I7Q5, princes héréditaires; depuis le 16 mars 181 5, rois constitutionnels des Pays-Bas, jamais encore les Orange n'ont manqué aux Provinces-Unies, et jamais la

fiancée historique ne s'est laissé tenter de mettre sa main dans une autre main.

Elle grandissait à peine, qu'ils étaient déjà anciens et fameux. Mais, si elle s'est accrue par eux, ils se sont renouvelés par elle. C'est le charmant et touchant roman de Ruth et de Booz, lui très vieux, elle éternellement jeune et refaisant de sa jeunesse une jeunesse au vieillard : « Vous êtes mon seigneur et mon maître ; partout où vous irez r j'irai. » En tout temps, dans d'autres pays, on a pu exiler des princes ; ici, l'exil d'un de ces princes eût été l'exode d'un peuple.

« Qui aime bien châtie bien », dit le proverbe ; mais aussi qui aime bien pardonne bien. Il serait ridicule de vouloir que, de Guillaume le Taciturneauroi Guillaume III, la Hollande n'ait pas eu l'occasion de pardonner. Quand le grand-père du dernier roi, le premier des Orange qui porta la couronne royale, lorsque Guillaume I ap abdiqua, en 1 840, à cause surtout de son mariage avec la comtesse d'Oultremont, on put dire que l'adultère était consommé et que les

provinces avaient une rivale. Mais le trône n'était pas vacant, et, comme Guillaume I er en descendait, Guillaume II y montait à sa place. Et déjà Guillaume II avait un successeur, né d'un mariage agréable aux Etats, et déjà, d'un mariage également approuvé par les lois du pays, Guillaume III lui-même attendait un successeur.

Les trois fils nés de ce mariage moururent l'un après l'autre : l'aîné, Maurice, en bas âge ; le deuxième, Guillaume, en pleine maturité ; l'autre, Alexandre, à trente-trois ans. Pourtant, cette fois encore, la sève n'était pas épuisée, et d'une petite princesse allemande il naissait aux Nassau et à la Hollande une fille, celle qui est désormais la reine Wilhelmine, sous la. régence de sa mère et la tutelle d'un conseil bourgeois, pareil aux conseils de jadis et composé de trois personnages : deux chambellans, le baron van Goltstein van Oldenaller, le baron van Brienen van de Groote Lindt, et un membre de la seconde Chambre, Ihr.

Mr. Roëll.

Lors de la mort de .son père, en 1849,

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Guillaume III était à Londres. On dut presque l'y aller chercher. Il se refusait â prendre le pouvoir dans les conditions où il s'offrait à lui : a Puisque mon père, répétaitil, a accepté l'absurde Constitution de 1848, gouverne qui voudra ; pour moi, je ne m'en occupe pas. » La reine-mère, l'archiduchesse de Russie Maria-Paulovna, eut mille peines à vaincre sa résistance. Elle pensait, en l'écoutant, à son père à elle, au tsar Paul I er . Elle disait : « Il y a du Paul en lui •. Il y avait certainement en Guillaume III « du Paul », c'est-à-dire du souverain absolu. Il lui répugnait d'être roi dans les limites tracées par la Constitution de 1848. Il ne céda qu'aux plus pressantes instances : « Eh bien ! soit, finit-il par dire, on a voulu que je ne pusse rien faire : je ne ferai rien. »

La proclamation du 21 mars 1849, par laquelle Guillaume III assumait le gouvernement, est très claire dans sa sécheresse,, très significative dans sa concision. Elle tient en une dizaine de lignes : « Guillaume I er a reçu le souverain pouvoir pour

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l'exercer d'après une Constitution. Guillaume II, de concert avec la représentation nationale, a modifié la Constitution selon les exigences du moment. Ma tâche est de garantir à la Constitution son application intégrale. En m'acquittant de cette tâche, je compte sur le constant appui de tous les pouvoirs constitutionnels. »

Plus de quarante ans après, le 12 mai 1889, Guillaume III écrivait de son château du Loo, d'où il ne sortait plus :

« Il y a aujourd'hui quarante ans accomplis depuis le jour où j'ai solennellement assumé le gouvernement de la nation néerlandaise. Si mon peuple reconnaît que j'ai observé ma parole royale, moi, de mon côté, je sais que, dans mes joies et dans mes deuils, mon peuple est resté fidèle à moi et à ma maison. Je me suis toujours efforcé de développer le bien-être et de procurer le bonheur de notre patrie. C'est avec reconnaissance envers le Tout-Puissant que je contemple la période écoulée. La bénédiction de Dieu a confirmé l'antique alliance entre Orange et les Pays-Bas. J'invoque,

en ce jour me'morable, cette même bénédiction pour l'avenir de ma maison et de mon peuple. Les souvenirs du passé me sont un gage de cet avenir : Orange et la Néerlande, sous la bénédiction divine, unies, fortes et libres !»

Nous avons tenu à citer ce morceau, parce qu'il nous semble qu'il n'est pas sans grandeur ; il rend fort exactement, en tout cas, les sentiments réciproques du roi et de la maison d'Orange pour la Hollande, de la Hollande pourla maison d'Orange et pour le roi. Contre la déclaration de Guillaume III qu'il avait « observé sa parole royale », personne, ni à droite, ni à gauche, dans aucun des partis dépossédés, nulle part dans l'opposition, ne s'est levé pour s'inscrire en faux. Il n'est personne, non plus, qui n'ait su gré au roi de sa loyauté constitutionnelle, personne n'ignorant ce qu'il lui en a coûté de colères, d'impatiences, de victoires sur lui-même.

Pendant quarante années, pour se contraindre, Guillaume III a dépensé une volonté, une force, une énergie extraordi-

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naires. Conservateurs de l'ancien type, puis libéraux de toute nuance, et puis hommes des nouveaux partis, catholiques intransigeants, calvinistes d'une orthodoxie indomptable» le jeu du régime parlementaire a chassé des ministses qui lui étaient chers, et lui a donné comme ministres des gens qu'il avait en horreur. Il ne lui est pas arrivé de se trahir, de marquer ses préférences ou ses répulsions, dédire : « Ceux-ci me plaisent ! » ou : « Ceux-là me déplaisent ! » Il a gardé,, tant que les Chambres ne l'en ont pas délivré, un cabinet dont il ne pouvait voir les membres et avec lequel il n'a pas eu d'autres correspondances qu'une correspondance écrite.

Seulement, il valait mieux n'être pas tropprès de lui quand il rongeait ainsi son frein. Ses nerfs, violemment comprimés, avaient des détentes fort brusques. Il était excellent,, sans nulle méchanceté, mais plein d'emportement et de fougue, capable d'énormes écarts, capable aussi de retours subits, impossibles à des tempéraments plus froids.

Il s'est exposé quelquefois à des mésaven-

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tures où il risquait de perdre un peu de sa dignité et qui ne laissent pas d'avoir un peu de comique. On raconte, par exemple,, qu'un jour Guillaume III s'oublia jusqu'à frapper son secrétaire, M. de Koch, qui, respectueux, mais ferme, lui rendit le soufflet. Le roi se fâcha, devint furieux, évidemment, mais, le lendemain, ayant réfléchi, fit des excuses à M. de Koch, le remercia de l'avoir rappelé à son devoir de gentilhomme et, quelques mois plus tard, le créa baron.

Un autre jour, il avait commandé à l'un de ses chambellans ou de ses aides de camp .

de l'attendre dans son cabinet. Comme le roi tardait à venir, l'aide de camp s'était endormi. A ce spectacle de l'officier de service dormant dans le cabinet royal, l'indignation de Guillaume III déborda. Il l'invectiva durement : « Partez tout de suite, criait-il, et que je ne vous voie plus ! »

L'aide de camp partit. Il n'était pas à michemin de la Haye que le roi, saisi de repentir, le faisait chevalier d'un de ses ordres. Ce qui arrachait à un diplomate

italien cet aveu impudent, mais non dénué d'artifice : « Si j'ai jamais quelque chose à demander au roi, je m'arrangerai pour faire une grosse sottise; il me fera jeter à la porte , mais je serai sûr de mon affaire. »

Guillaume III, ne pouvant être souverain absolu dans.son royaume, voulut du moins l'être dans sa famille. Son joug pesa, si les apparences ne mentent pas, assez lourdement sur les siens. Son fils Guillaume, prince d'Orange, obligé de s'enfuir du palais, fixa sa demeure à Paris, où il dépensa sa vie comme l'on sait. Son fils Alexandre écrivit et signa des brochures contre lui, lui retraçant, à ce roi qui ne se vantait que d'observer la Constitution, les règles de la vraie monarchie constitutionnelle et se couvrant, vis-à-vis de ce père remarié, des enseignements de la feue reine Sophie. Sa femme, la reine Emma, ne l'approchait que tremblante. Il l'entourait, non comme femme, sans doute, mais comme reine, d'une jalousie de roi et de veillard soupçonneux. Lorsqu'elle faisait un voyage, il lui fixait minute par minute l'emploi de

son temps ; rester tant de jours, voir telles personnes, dire telles choses.

Bien qu'il sût qu'après lui le trône ne serait pas vide, que les Orange n'étaient pas éteints, que « l'antique alliance » se perpétuerait, la pensée que, de son vivant r d'autres gouvernaient en son lieu, traversant sa tête troublée, l'avait miraculeusement retiré des portes du tombeau. Ces portes sont maintenant refermées sur lui pour toujours. La dernière année de ces quarante-deux ans de règne a été triste, tout emplie de la mort et toute glacée par elle et tout enfiévrée de déraison. Ce n'était plus Guillaume III, roi des Pays-Bas, qui expirait, au Loo, dans une lente agonie. Les chambres de son château lui paraissaient peuplées devisions; il y voyait passer les images de tous les prophètes et les fantômes de tous les conquérants. Guillaume d'Orange se changeait en Napoléon, en Annibal, en Daniel dans la fosse aux lions.

L'âme vagabonde battait de l'aile aux parois trop solides du corps. Enfin, le fil qui la retenait s'est rompu, et Guillaume

d'Orange repose. Hélas ! comme sa mère l'avait deviné ! Comme il y avait * du Paul » en lui ! L'empereur de Russie et le roi des Pays-Bas, l'aïeul et le petit-fils ont été touchés du même mal. Mais il y avait du Nassau aussi en Guillaume III, et plus encore de Nassa u que de Paul. C'est sur ce qu'il y avait de Nassau en lui que la Hollande s'afflige, à cette heure, sur ce qu'il en a emporté en la quittant. C'est ce qu'il y avait de Nassau en Guillaume III qu'il serait intéressant de dégager.

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