L AMITIE CHEZ LES JEUNES GENS III
c'est le salut. Combien sont vraies, dans la bouche d'un ami, ces paroles de Musset :
Le ciel m'a confié ton cœur.
Quand tu seras dans la douleur Viens à moi sans inquiétude, Je te suivrai dans le chemin.
Oui, les amis se suivent toujours et partout, s' aidant, se consolant ; mais c'est surtout dans la souffrance et dans la peine qu'ils montrent toutes les inépuisables ressources de bonté de leur cœur. Comme la voix de l'ami se fait suppliante pour détourner du mal,. comme elle ne craint pas d'être importune ; comme sa main se fait maternellement douce pour panser toutes les blessures!
\'ji C'est grâce aux lettres brûlantes d'amitié de Lacordaire que ]\Iontalembert évite un dangereux écueil. Lamennais essaie de l'entraîner dans sa révolte, « mais, écrit celui-ci, les mêmes courriers qui m'apportaient ces lettres empoisonnées m'en apportaient d'autres bien plus nombreuses, où le véritable ami rétablissait les droits de la vérité, en me montrant les sommets toujours accessibles de la lumière et de la paix : « Ecoute cette voix trop dédaignée, car qui t'avertira si ce n'est moi ? qui t'aimera assez pour te traiter sans pitié ? qui micttra le feu dans tes plaies, si ce n'est celui qui les baise avec tant d'amour et qui voudrait en sucer le poison au péril de sa vie ? ))
L'œuvre de l'amitié ne sera-t-elle qu'une œuvre de préservation ? Non. Quand deux âmes s'unissent dans le pacte d'une véritable amitié, c'est pour se perfectionner et monter ensemble plus haut. Aimer quelqu'un, c'est aimer son âme, c'est la vouloir plus belle, plus grande, plus sainte, et le vouloir avec passion. L'amitié n'atteint véritablement son but qu'autant qu'elle contribue à l'amélioration de nous-mêmes par la vertu. Deux amis doivent pouvoir se dire ce qu'écrivait Léon Cornudet à Charles de Montalembert : « Mon âme s'est agrandie depuis que je te connais. Je parviens à triompher un peu de ma paresse habituelle. Il me semble que je sens mieux ce qui est beau et que ma ferveur s'est un peu rallumée. C'est de ton amitié que j'attends le principal bonheur de ma vie. C'est à toi peut-être que je dois le projet que je ^forme maintenant de consacrer ma vie tout entière à ma patrie. Le désir d'être digne de l'amitié que tu m'accordes me rendra vertueux et me remplira de courage. »
Travailler à son perfectionnement moral, c'est acquérir des habitudes vertueuses, c'est développer celles que nous avons déjà. La tâche est difficile. // faudra tout d'abord faire disparaître les défauts qui entravent cette marche en avant vers la perfection.
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Comment combattre un ennemi que l'on ignore!... Et qui ne l'ignore pas ? On se fait tant d'illusions sur soi-même. Nos pires défauts, sans aucun effort d'imagination, nous apparaissent souvent comme des qualités. Qui mieux qu'un ami nous aidera à démêler ce qu'il y a de bon et de mauvais en nous ?
Il n'y a pas d'amitié, dit Bossuet, sans « ce mouvement de cœur qui se verse dans un autre pour y déposer son secret. » Un des plus intimes et plus impérieux besoins de notre nature, n'est-ce pas de trouver auprès de nous un confident sûr à qui nous puissions dire toutes nos joies et toutes nos douleurs, à qui nous puissions révéler notre âme, ses luttes, ses victoires et ses défaites, ses aspirations et ses ambitions. Je ne conçois pas l'amitié sans cette confiance totale. Nous prenons tant de soins à nous déguiser devant le monde, faudra-t-il que dans l'intimité nous continuions à jouer une comédie qui à certaines heures nous pèse et nous dégoûte ? Ah 1 sans doute, dans cette révélation simple et naïve de notre cœur, il faudra apporter de la réserve et de la discrétion ; mais un ami ne doit-il pas tout savoir, et lui cacher quelque chose n'est-ce pas douter de lui et le trahir ?
Cette première connaissance de nous-mêmes, notre ami la complétera par son expérience personnelle. Compagnon assidu de notre vie, nous regardant sans cesse, il connaîtra bien vite nos défauts,
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et comme son amitié exige que nous nous en corrigions, il voudra nous en avertir.
Plus on aime quelqu'un, moins il faut qu'on le flatte; A ne rien pardonner le pur amour éclate.
Il faut avouer qu'il est rare de rencontrer une telle franchise même chez les amis. On a toujours peur de blesser une âme au vif en la mettant en face de la douloureuse réalité de ses défaillances, et en blessant, de diminuer son affection. N'ayons pas peur; on s'aime ou l'on ne s'aime pas. Si l'amitié n'est pas sincère, cessons de jouer une aussi indigne comédie ; si elle est vraie, prouvons-le, en voulant efficacement le bien de celui que nous aimons. N'a-t-on pas dit que l'amitié n'était si divine que parce qu'elle donnait le droit de dire la vérité aux hommes qui la disent si peu et l'entendent si rarement. Bn taisant la vérité, vous plairez peutêtre ; en la manifestant, vous serez utile. L'ami n'hésite pas, il doit dire la vérité. Il choisira le moment opportun, l'heure où l'âme est plus accessible, l'instant favorable qui suit un épanchement, mais il la dira. Il y a entre amis une manière si douce de dire des choses déplaisantes qui fait qu'on les accepte. Et pourquoi se fâcherait-on ? On sait que ce n'est pas la rancune, la jalousie, la haine qui inspire, mais uniquement l'amour, la loyauté et le désir de faire du bien.
I, AMlTIi; CHEZ LES JKIM^ uKN:
Il y a dans les lettres de Montalembert et de Cornudet des passages qui nous prouvent que ces deux admirables jeunes hommes avaient bien compris cette austère fonction de l'amitié. « Si tu veux me convaincre que tu accueilles favorablement mon amitié et ma confiance, écrit ^lontalembert, j'espère de toi que tu sois inexorable sur tout ce que tu verras de répréhensible en moi et que tu m'en avertisses sans ménagement sur-le-champ : c'est la meilleure preuve d'une amitié véritable et chrétienne c'est à cette seule condition que je reconnaitrai la tienne. Comme j'ai de nombreux défauts, tu ne manqueras pas d'occasion de me donner des preuves de ta fidélité. ;; — « A part un peu de vanité, je te trouve accompli, répond Cornudet avec sincérité. De même que tu te passionnes trop vite, tu t'abandonnes aussi trop promptement au découragement. »
Voir clairement ce qu'il faut faire pour devenir meilleur, c'est beaucoup, mais cela ne suffit pas. U important est d'aller en avant, d'essayer de gravir les cimes de la vertu. Pour accomplir cette rude ascension, l'amitié nous sera d'un précieux secours. L'ami c'est le guide qui trace le chemin, qui soutient dans les passages dangereux, qui sans cesse crie : plus haut, plus haut. A "deux, semble-t-il, la vertu est facile. L'exemple est contagieux. Ce que l'on voit faire par un être qu'on aime, on veut le faire. Plus on se ressemblera, plus aussi on s'aimera. Les
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amis ont à leur disposition de nombreux moyens pour travailler à leur perfection mutuelle.
Quand on aime, on veut jouir de la présence de son ami, on veut le voir, mais surtout on veut lui parler. Quelle douceur n'éprouve-t-on pas dans ces colloques intimes, jamais languissants, toujours intéressants, même quand il s'agit de petites choses ! Aussi, comme on les recherche. On a besoin de parler de soi, de ses travaux, de ses projets; on sent le même besoin d'entendre l'ami, dire tout de lui-même, de ses occupations. On s'encourage à être vaillants contre le mal, à aimer Dieu plus profondément, plus vraiment. Chaque nouvelle conversation retrempe l'âme, réveille les bons sentiments, donne du courage, provoque à des efforts plus sérieux, à d'incessants progrès. A mesure que l'on se fréquente, on se sent devenir meilleur. Louis Veuillot, après une visite à M. Lenormand, disait : « Je suis sorti de sa conversation dans le même état de cœut où je me trouve en sortant de l'église, quand l'office a été beau, quand j'ai bien chanté les psaumes, bien prié, bien pleuré sous mes lunettes, w Hélas ! nous ne pouvons pas toujours jouir de la présence de ceux que nous aimons. Les nécessités de la vie, trop souvent, nous obligent à nous en séparer. L'amitié cesser a- t-elle avec l'éloignement des corps ? Les âmes vulgaires seules osent dire : loin des 3^eux, loin du cœur. Pour compenser l'absence, l'ingénieuse amitié n'a-t-eUe pas le souvenir ?