‹ Soyez des hommesChapitre 2 sur 50 · J. N Y A PLUS D HOMMES · texte numérisé non relu

J. N Y A PLUS D HOMMES

autres, mis à découvert les plaies hideuses qui nous dévorent, appauvrissent notre race et la conduisent à la déchéance et à la mort? En chaire, nos prédicateurs cessent-ils de rappeler au peuple les grands préceptes de la morale évangélique ? Il semble, au moins à ceux qui croient que la chaire chrétienne n'est pas le lieu pour se tailler une réputation de beau diseur en flattant la foule ou en l'amusant avec les hochets surannés d'une rhétorique vieillotte, il semble que les vrais apôtres du Christ n'aient pas assez de véhémence pour tonner contre les vices actuels qui mettent en péril la civilisation.

Je n'irai pas jusqu'à affirmer que la vertu est un phénomène aussi rare que les grands animaux de l'âge antédiluvien. Ce serait une grossière exagération. Bn notre pays comme ailleurs, nous connaissons des hommes et des jeunes gens d'une viemorale irréprochable, nous avons sous les yeux des exemples de dévoûment, d'abnégation, de sacrifice poussés jusqu'à l'héroïsme et dignes des plus belles époques de l'histoire de l'Eglise. Mais ces exemples sont de plus en plus rares. Les consciences intègres, les chrétiens vraiment dignes de ce nom sont le petit nombre, l'infime minorité au milieu de l'immense armée des baptisés.

Comment pourrait-il en être autrement ? Notre siècle s'est attaché aux joies de la chair. En tout et partout, il recherche le luxe, le bien-être, le confort, les divertissements. Il faut, coûte que coûte, gagner

de l'argent^ parce qu'il donne la jouissance. Jouir, voilà ce qui complète l'homnie, ce qui le place véritablement au pinacle ! lycs autres vieilles ambitions même dévoyées, celles que caressaient les générations qui nous ont précédés, sont envolées. Notre ambition à nous, fils du xx^ siècle, n'est que le désir ardent de trouver et de savourer plus ou moins de plaisirs. C'est là le dernier mot de presque toutes nos pensées, de toutes nos amours.

Dans cet atmosphère chargé de sensualisme et de frivolité, les âmes ne vivent plus, elles végètent. Ne pouvant plus respirer l'air pur des sommets, elles meurent. Cherchez autour de vous les âmes vraiment vivantes, vraiment agissantes. Où sont-ils ces êtres que les Romains, dans leur langage expressif, désignaient fièrement d'un nom qui est le signe d.e la force, vir, c'est-à-dire un homme de volonté?

Nous avons encore de grands artistes, des poètes aux idées généreuses, des diplomates et des orateurs puissants, mais des hommes vraiment maîtres de leurs actes, qui se possèdent pleinement, qui ont des convictions, des principes et qui leur sont fidèles toujours, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, qui pour le triomphe d'une idée juste sauront souffrir, où les trouver ? Faites-en le dénombrement ! A votre tour vous serez obligés de répéter le cri de détresse échappé des lèvres de Jouffro}' : // 71 y a plus d'hommes !

Ce qui manque en notre temps de servilité vis-à-

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vis des autres et de lâcheté vis-à-vis de soi-même, c'est le caractère. Qu'importe que vous soyez des hommes de talent et de génie, si vous n'avez pas de caractère, vous ne serez jamais, permettez-moi cette expression, que des homunculi, des moitiés d'hommes, des propres à rien, des êtres qui traîneront une vie misérable et ne laisseront après eux aucune trace; car suivant le mot de Chamfort : « quiconque n'a pas de caractère n'est pas un homme, c'est une chose. »

N'a-t-on pas cependant proclamé bien haut et partout, depuis la tribune du parlement jusque dans les moindres réunions populaires, que l'instrtiction faisait tout l'homme^ qu'elle suffisait à lui inspirer l'énergie, la sagesse et les hautes vertus? C'est pour faire des hommes que l'on a multiplié les écoles au prix des plus grands sacrifices financiers. Non seulement l'instruction est donnée au peuple dans les écoles primaires, mais les études supérieures elles-mêmes lui sont largement ouvertes. lyC monde a grandi en science, c'est un fait. Constate-t-on même progression dans sa vertu ?

(( Un fait est incontestable, écrivait un homme qui certes n'est point suspect, :\Iichelet, au miHeu de tant de progrès matériels, intellectuels, le sens moral a baissé. Tout avance et se développe ; une seule chose diminue, c'est l'âme.;)

Nous avons tort de demander à la' science ce qu'elle ne peut donner.

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La vertu est en dehors de son domaine. Ni les mathématiques, ni les sciences naturelles, ni la littérature, ni le droit, ni la philosophie, ni même les sciences de l'ordre divin ne font de nous des hommes. L'instruction vise l'esprit, elle n'atteint la volonté et le cœur que par contre-coup. On peut cultiver son esprit et laisser son âme en friche. Cela est si vrai que l'on voit des savants à l'âme vile et médiocre ; tout est lumière dans leur intelligence et profondes ténèbres dans leur cœur. A quel résultat pratique est-on arrivé dans notre pays, où le peuple, depuis quelques années, est nourri, saturé de science humaine ? On a stimulé, excité ses convoitises ; on a j été au sein de ces masses des germes de corruption et de révolte ; on les a livrées au mauvais génie des révolutions.

Affirmer que l'instruction est moralisatrice, cela ne tient pas contre la lecture d'une page d'histoire ou d'une feuille de statistique. On était certainement plus instruit à la cour de Versailles, sous Louis XV, que dans un village de la Basse-Bretagne ou dans les montagnes de la Franche-Comté, y était-on plus moral ? La réponse est facile à faire. Les tableaux comparatifs des criminalistes la font chaque jour pour nos populations (i).

« Le progrès dans la connaissance et dans le

(i) H. JOLY. — Le problème criminel nu iiioiiient présent, « Revue des Deux-Mondes », ler de'cembre 1907.

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maniement des forces naturelles est indubitable, écrivait récemment un penseur; il ne peut rien pour la justice, il s'emploie à merveille à la violer. )) (i).

Une autre illusion fort commune de nos jours, c'est qu'on peut devenir meilleur en faisant de grands discours sur la morale et la vertu.

S'il en était ainsi, bien peu d'époques, il faut l'avouer, auraient été aussi parfaites que la nôtre. La manie de moraliser est devenue une mode, et même chez beaucoup, une maladie ; et comme une certaine littérature donne le ton, la prédilection pour ce genre d'exercice ne fait qu'augmenter.

On moralisait, d'après Horace, dans la Rome de la décadence. Il n'y avait pas d'orgie ni de festin qui ne fût agrémenté par un discours sur la vie vertueuse. Les vieilles marquises poudrées du XYin^ siècle aimaient elles aussi à parler de vertu; et cependant personne ne soutiendra que l'époque de Voltaire et de Rousseau fût l'âge d'or de la morale, ni la Nouvelle-Héloîse le code de la vertu.

Pour devenir des hommes, il faut une volonté forte, capable d'entreprendre un travail sérieux pour la réforme des défauts et l'acquisition des vertus. C'est précisément ce qui a manqué à un grand nombre de nos concitoyens. On a fait d'eux des lettrés, des savants, des hommes de carrière,

I) Ch. Kexouvier. — Le Pcrsoiutalisnte, p. 265 (Alcan, Paris'.

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ce qui était bien sans doute, mais on a oublié d'en faire des hommes de caractère. On a développé rintelligence outre mesure et on a laissé de côté la volonté, comme s'il se fût agi d'une quantité négligeable. On a tout mis en œuvre pour façonner des intellectuels et des bacheliers et on ne faisait rien ou presque rien pour préparer les jeunes gens aux luttes de la vie. Ce qui nous fait défaut, ce n'est pas l'instruction, c'est l'éducation.

C'est la force morale qui fait la grandeur et la vitalité des peuples comme des individus. C'est elle qui les pousse toujours plus avant vers le progrès, les préserve des révolutions sanglantes et des irrémédiables déchéances. « Ce qui soutient le monde, disait F. Brunetière, et, de génération en génération, pour ainsi dire, ce qui l'empêche de retomber à la barbarie, ce ne sont pas les progrès de la mathématique et de la chimie, ni ceux de l'histoire ou de l'érudition, mais ce sont les vertus actives, le sacrifice de l'homme et cette abnégation de soi dont le christianisme a fait la loi de la conduite humaine. « (i).

Soyez bien convaincus, jeunes gens, qu'il nous faut, à l'heure actuelle, autre chose que des viveurs et des jouisseurs qui ne pensent qu'à s'amuser.

(i) Conclusion au 6^ vol. des Missions calholiqiics, du P. PlOL,ET.

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