‹ Soyez des hommesChapitre 3 sur 50 · IV Y A PLUS D HOMMES · texte numérisé non relu

IV Y A PLUS D HOMMES

autre chose que des vendus prêts à toutes les compromissions et à toutes les capitulations, autre chose que des girouettes tournant au moindre souffle du vent, autre chose que des pâtes molles, que le premier venu peut pétrir et façonner comme il l'entend, autre chose que des esprits vains et superficiels, mobiles et fantasques qui n'ont que le culte de la bagatelle; ce qu'il nous faut ce sont des cœurs ardents prêts à toutes les luttes, des volontés de fer capables de tous les vouloirs.

C'est pourquoi, après avoir parlé ailleurs (i) de la préparation intellectuelle nécessaire pour remplir votre mission, mon devoir est de vous entretenir maintenant de cette autre préparation sans laquelle la première ne servirait à rien, de la préparation morale.

Mon ambition de prêtre et d'ami est de vous aider à devenir des hommes de caractère, ouvriers intelligents et actifs des grandes choses que la Providence réserve aux jeunes d'aujourd'hui. Votre avenir et celui de notre France bien- aimée sont entre vos mains. Si la jeune génération qui se lève, et sur laquelle même les plus sceptiques et les plus blasés de ses aînés fondent leurs espérances, se prépare résolument aux luttes de demain, si elle sait être plus vaillante que sa devancière, elle détournera de notre pa^'s les terribles catastrophes

(i) La Mission de la Jeunesse contemporaine (Lethielleux. Paris).

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qui le menacent et nous verrons, j'en ai le ferme espoir, le triomphe de la justice, de la vérité et de la liberté.

Quand je vous parlais de formation intellectuelle, vous pouviez, pour vous dispenser de tout travail, arguer de la faiblesse de votre esprit, que sais- je encore, mais ici, à moins d'être atteints d'idiotisme ou de folie, pas d'excuses possibles. « Une action vertueuse, disait un jour Jules I^emaitre, est l'œuvre d'art permise à ceux qui ne sont pas artistes. » Et c'est avec cela qu'on fait des merveilles. « Tous les jours, ajoutait-il, et plus sûrement que les inventions de la science, la vertu sauve le monde, lui permet de durer. » (i).

(i) Discours pour les Prix de Vertu. — 1900.

Qu'est-ce qu'un homme de caractère?

Qu'est-ce qu'un homme de caractère?

Si vous avez la curiosité de lire les philosophes modernes, vous verrez avec quelle facilité ils se contredisent quand ils veulent expliquer ce qu'est le caractère et en donner une définition.

lyes uns entendent par caractère l'inflexibilité de la volonté, poussée jusqu'à l'opiniâtreté, les autres, et non des moindres, confondent caractère et tempérament physique. Certains affirment que c'est l'esprit qui a conscience de sa fin, d'autres que c'est la lutte contre la peur.

A mon avis, le caractère c est tout simplement la volonté dans un remarquable degré de développement. C'est le Père Lacordaire, je crois, qui nous en a laissé la plus magnifique description. « Le caractère, écrivait-il, est l'énergie sourde et constante de la volonté, je ne sais quoi d'inébranlable dans les desseins, de plus inébranlable encore dans la fidélité à soi-même, à ses convictions, à ses amitiés, à ses vertus, une force intime qui jaillit de la personne et inspire à tous cette certitude que nous

appelons la sécurité !... Le caractère, qui n'est que la force de la volonté^ tient à la force de la raison, et la force de celle-ci tient à la ferme vue des principes de la vie humaine. » (i).

« Le caractère, disait l'héroïque Père Olivaint, c'est une volonté vraie, une volonté forte et suivie, allant au bout avec patience et courage, malgré les épreuves, les dangers, les artifices, les passions ; c'est le justum ac tenacem propositi virum des anciens, mais une force, une fermeté uniquement mise au service du vrai et du bien... c'est le 7ton possumus dans le devoir et la vérité ; c'est le Plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes; c'est la possession de soimême dans la volonté de Dieu, sans défaillance, sans découragement, avec énergie et constance, pour agir ou souffrir, pour entreprendre ou résister, quels que soient les obstacles. )) (2).

Un homme de caractère c'est donc celui qui agit

avec force et constance d'après des convictions

fermes. Il est : résolu pour entreprendre ; fort pour

résister.

Pour accomplir une œuvre, ou même une simple action humaine, il faut tout d'abord se décider à l'entreprendre. Combien peu d'hommes sont capa-

(i) Première Lettre à nu Jeune homme.

{2) P. Olivain'T, s. J. — Conseils aux Jeunes Gens, p. 37.

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blés de prendre une décision. Des projets, des plans passent dans leur tête avec la rapidité d'un nuage chassé par un vent violent. Ne sachant pas auquel s'arrêter, ils vivent dans une perpétuelle agitation. Agissent-ils ? C'est qu'une impérieuse nécessité les y aura contraints, car ils sont le jouet des événements ; ou bien, c'est qu'une volonté plus forte les aura pris par la main . et les aura obligés à faire telle ou telle chose, et, véritables automates, ils se laissent conduire comme des marionnettes chez Guignol.

L'homme de caractère sait prendre une décision. Il fait tout pour connaître son devoir. S'il ne le voit pas parfaitement, avec simplicité, il s'adresse à des personnes plus éclairées. Dès qu'il est convaincu que le devoir l'appelle à tel endroit et non pas ailleurs, résolument il y va.

S'agit-il, par exemple, de décider sa vocation ? Il prête une oreille attentive à la voix de Dieu qui parle dans son cœur ; il consulte les représentants de Dieu sur terre ; il étudie ses goûts et ses aptitudes et après avoir mûrement réfléchi, il se détermine à embrasser telle carrière. C'est fini. Rien, ni les caresses enveloppantes de certaines personnes toujours à l'affût de volontés faibles à circonvenir et d'avantages matériels à exploiter, ni les larmes de parents trop sensibles, ni les difficultés plus clairement entrevues, rien ne lui fera changer sa résolution. Il veut être prêtre, je suppose; et pour autant

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qu'il tient à lui^ il le sera. A moins que, la lumière se faisant plus abondante, il ne s'aperçoive clairement qu'il s'est trompé : alors il ne s'obstinera pas à marcher opiniâtrement dans la voie où il s'est engagé, il s'arrêtera volontairement et prendra un autre chemin. Il n'est pas à la merci des impressions du dedans, ni des oppressions du dehors. Il est libre et il entend user de sa liberté !

S'agit-il de se lancer dans une grande entreprise, l'homme de caractère dénombre ses forces, mesure les obstacles, calcule les chances de succès et de défaite, regarde si elle est du ressort de sa compétence, et, quand il a tout pesé, tout jugé avec prudence, il se décide à agir ou à s'abstenir. L'action ne lui fait pas peur ; il soupire après elle. Le sang qui bouillonne dans ses veines, les saints désirs qui s'agitent dans son âme, l'enthousiasme qui le brûle au cœur, tout le pousse; mais, quand un intérêt supérieur est en jeu, quand le besoin de la cause qu'il veut servir, l'exige, il sait, tout en souffrant, se réduire au silence. Le soldat, placé en faction, pour observer les mouvements de l'ennemi, voudrait se servir de ses armes pour coucher à terre un adversaire qui approche, sa consigne est de faire le mort, il fait le mort et son fusil reste muet.

Lliomme de caractère, s'il est hardi dans ses décisions, nest pas audacieux. L'audace comme la violence peuvent parfois donner l'illusion du caractère.

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surtout si le succès donne raison au héros de l'aventure, mais elles n'en sont que des contrefaçons. Sans prudence pas de caractère véritable. Voilà ce que les jeunes gens comprennent difficilement. Pour eux, prudence est s^^nonyme de pusillanimité. Dès qu'on la leur recommande, ils vous accusent de vouloir couper les ailes de leurs âmes. Ce n'est pas mon intention, croyez-le. Je veux que vous vous dilatiez, que vous vous efforciez de sortir du cercle étroit de votre petitesse. Dieu n'a-t-il pas fait vos jeunes cœurs comme les fleurs pour s'épanouir, comme les fleuves, pour s'épancher ? A^^ez des cœurs larges comme « l'étendue du sable qui est au bord des mers, » généreux dans vos aspirations, dans vos dévoûments pour les autres, dans vos actions, j'allais dire dans vos ambitions. Aimez les grandes choses qui méritent de l'honneur devant Dieu et devant les hommes. ^lais, avant d'agir, au lieu de vous laisser guider par les rêves d'une jeunesse souvent inexpérimentée et présomptueuse, demandez-vous si vous êtes assez forts, et si la prudence vous permet de vous lancer dans cette voie. Le caractère consistera peut-être pour vous, à attendre l'heure de Dieu, en accomplissant humblement et volontairement votre tâche quotidienne.

Prendre une décision ne suffit pas, pour avoir du

caractère. Qui parmi nous, dans un moment de ferveur, alors que la vertu, incarnée dans la vie d'un saint et d'un héros, lui apparaissait dans toute sa radieuse beauté, ne s'est dit intérieurement, moi aussi je serai vertueux ? Combien d'autres, après un magnifique discours sur les devoirs de l'heure présente ont promis de travailler au triomphe des grandes causes qui sollicitent notre dévoûment ? Combien de jeunes gens encore, qui, depuis longtemps, résistaient à l'appel secret d'Bn-Haut les invitant à un suprême sacrifice, se sont écriés, pressés par une conscience aux abois : je serai fidèle à cette voix de Dieu qui m'appelle?

Qu'est-ce que tout cela ? Des velléités, des promesses, des serments peut-être ! Pour aboutir à quoi ? A rien très souvent. A peine les dernières paroles qui avaient excité notre enthousiasme se sont-elles perdues dans le brouhaha de frénétiques applaudissements, à peine avons-nous franchi le seuil de la mystique chapelle, où notre cœur avait ressenti je ne sais quelle douce émotion, à peine le livre, où notre âme, au contact de celle d'un vaillant, avait senti le besoin de s'élever au-dessus de la banalité ordinaire de nos petites vies, est-il fermé, que nous nous retrouvons tels que nous étions. Nos résolutions sont venues mourir au seuil de la vie pratique comme la vague sur le sable de la grève. Nous sommes les mêmes hommes qu'auparavant, et tout en gémissant, nous conti-

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nuons à traîner le boulet d'une existence sans honneur, toujours aussi pusillanimes, toujours aussi lâches.

Pour qu'une chose se réalise, il ne suffit pas d'en caresser le projet, de la désirer, il faut se mettre résolument à l'œuvre. De la décision il faut passer à V action.

Que d'obstacles on rencontre quand on veut faire quelque chose ! Je signalerai les principaux, afin de montrer le second trait du caractère.

Un jour viendra où vous vous trouverez en face d'hom.mes que la vue du bien et de la vertu offusque. Véritables tyrans, ils essayeront de vous en détourner. Ils se moqueront de vous; vous traiteront de retardataires. Ils vous diront que la religion que vous pratiquez est une affaire de bonnes femmes ; qu'aujourd'hui il faut secouer ces vieux jougs, sous lesquels, trop longtemps, on a tenu les peuples asservis.

Si la moquerie ne produit pas d'effets, ils useront de la menace. Ils n'ont pu vous faire fléchir sous le ridicule, ils voudront vous tuer sous les coups. Si vous accomplissez votre devoir, vous diront-ils, vous perdrez votre place, on vous arrachera le morceau de pain de la bouche, on vous jettera en exil, on vous traînera en prison.

Que font les hommes en face de ces tyrans ? Les uns courbent la tête et sacrifient leur liberté. Les autres ne se laissent pas intimider, ils accomplissent

leur devoir parce que c'est leur devoir, sans ostentation et sans forfanterie. A tous ceux qui veulent les en détourner ils répondent : Cela n'est pas permis. On veut les entraîner à des représentations immorales, dans des sociétés suspectes, dans des spéculations louches et véreuses : non licet ! On peut rire de leur pudeur, de leur réserve, ils s'en moquent. Tôt ou tard, on leur rendra justice et leur attitude digne forcera le respect de tous ces lâches qui, dans le secret de leur cœur, quand ils n'ont pas perdu tout sentiment d'honnêteté, rougissent d'être ce qu'ils sont.

Fermes en face de la moquerie, ils le sont en face de la menace. I^e devoir est en jeu, rien ne les fera capituler, pas même la mort. Ils savent que « la mort acceptée volontairement est, dans l'ordre moral, l'extrême point de la grandeur. Mourir, découvrir son cou, poser sa tête sur un bloc, en s' agenouillant, puis la sentir tomber en témoignage de la vérité, de la justice, voilà la grande destinée ici-bas ». Et alors comme ces trois jeunes hébreux, précurseurs de nos martyrs, ils répondent : « Nous ne nous prosternons que devant le Dieu de nos pères. Tu peux nous tuer, ô roi, mais de son côté, Dieu peut nous soustraire à ta colère. Et s'il lui plaît de ne pas nous délivrer, qu'importe, nous n'en maintiendrons pas moins notre résolution. » (i)

(i) Daniel III, i6.

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