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LE CHOIX DES AMIS

voudrions être sûrs que nos chers morts sont au ciel ! Hélas! nous ne le savons pas, et c'est pourquoi nous devons par nos prières et par nos sacrifices faire violence au cœur de Dieu, afin qu'il ait pitié des âmes que nous aimons. Gardons fidèlement et jusqu'à notre dernier soupir leur souvenir pieux. Ne méritons pas, en les oubliant, ce reproche d'un poète qui cingle si vigoureusement en plein visage tant de nos contemporains :

L'herbe pousse moins vite aux pierres de la tombe Quun autre amour dans l'âme, et la larme qui tombe N'est pas séchée encore que la lèvre sourit Et qu'aux pages du cœur un autre nom s'écrit.

Quoi de plus beau que la fidélité dans la mort et de plus digne d'un grand cœur ! Quelle douce consolation de pouvoir se dire : à cause de mes pauvres petites prières cette âme amie souffre moins, à cause de mes sacrifices l'heure de sa bienheureuse délivrance sonnera plus tôt !

Quelle joie aussi pour l'ami qui nous a quittés de savoir que nous ne l'oublions pas ! Nos morts nous connaissent toujours. Avec eux ils ont emporté notre souvenir « précieux trésor, qui fait vivre en l'âme les personnes connues et aimées. » Intelligences dégagées des entraves de la matière, ils nous voient et nous connaissent mieux peut-être qu'ils ne nous ont jamais connus ici-bas. Leurs relations avec nos anges gardiens et les révélations divines complè-

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tent cette connaissance. Deplus^ils nous aiment. « La tombe qui n'a pas éteint le flambeau de l'intelligence n'a pas davantage étouffé le foyer de l'amour » (i). Comment auraient-ils perdu cette habitude si douce d'aimer ! Au contact de Dieu, leur affection pour nous s'est épurée, elle est devenue plus forte, plus ardente. La bonté qui les rendait si aimables et si aimants, s' étant accrue jusqu'à la perfection, ne demande qu'à ra3^onner autour d'eux; c'est pourquoi, avec la permission de Dieu, ils doivent vouloir nous faire du bien. Oui nous dira la protection qu'exercent sur nous ces saintes âmes ? Souvent nous en avons senti les bienfaisants effets. A certains jours, il nous semblait qu'une voix intérieure nous poussait au bien, c'était la voix d'un ami du ciel, d'un parent disparu. Aux heures tristes et désolées, alors que la compagnie des hommes nous fatiguait, à la pensée de nos chers morts, nous nous sommes sentis consolés. Qui donc parfois nous a arrêtés sur les bords d'un abîme, arrachés à une tentation violente, protégés dans un grave danger, sinon la main invisible d'un ami d'en-haut. Je ne sais s'il en est ainsi pour toutes les âmes, mais pour mon compte, je vis aujourd'hui plus intimement avec ceux qui m'ont quitté qu'aux jours de leur pèlerinage. Dans les difficultés, leur souvenir me réconforte, dans l'obscurité, il m'éclaire. Vivre avec les morts

(i)J. A. Chollet. — Nos Morts. 'Lethielleux. Paris).

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c'est devenir meilleur. Quand on pense qu'ils voient ce que nous faisons, n'est-on pas encouragé à mieux agir, à ne rien faire qui ne soit pas digne d'eux. A leur contact, la volonté devient forte, la piété s'échauffe et s'anime, le cœur se purifie. Qu'il fait bon s'agenouiller sur les tombes aimées de nos cimetières. Ce n'est pas la mort qu'on y respire mais la vie, et une vie plus pleine puisqu'elle vient d'en-haut en passant par un être aimé.

Quelques années de séparation, et ces amis dont nous aurons gardé le souvenir nous les retrouverons au ciel.

Il est par de là cette vie

Ses deuils, ses pleurs, ses longs tourments ,

Il est une belle patrie

Où se retrouvent les absents.

Là tout amour pur s'éternise.

Là le lien que la mort brise

Se renoue et devient plus fort.

Laissons passer le drame sombre ;

Le diamant se fait dans l'ombre,

L'immortalité dans la mort.

Notre amitié d'ici-bas n'aura été que le prélude bien imparfait de celle de l'éternité. « Une fois arrivées à leur terme, c'est-à-dire, à Dieu, dit le P. Lacordaire, les âmes se voient elles-mêmes et toutes choses en Dieu, comme ici-bas, quoique d'une manière imparfaite, nous voyons l'univers dans la lumière du soleil. Là, dans cette immensité

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sans ombre, elles se touchent et se possèdent mieux que jamais, dans leur pèlerinage, elles ne se sont approchées les unes des autres. Nos unions de la terre ne sont en comparaison que de vains efforts, un stérile rapprochement. Ceux qui se seront aimés dans les temps s'étonneront de s'être aimés si peu, et la révélation de l'amour égalera l'ignorance où ils étaient alors. »

Voilà l'amitié telle que je la comprends. Plût à Dieu que le désir de se faire de vrais amis naisse dans le cœur de beaucoup de mes jeunes lecteurs! C'est le vœu de tous les amis de la jeunesse. « En face des plaintes qui se font entendre sur l'abaissement des caractères, disait déjà V. de Laprade, l'exclusive recherche du bien-être matériel, la frivolité des mœurs et du goût en matière d'art, le positivisme brutal des doctrines et de la conduite, un vœu doit s'élever dont l'accomplissement ne serait pas le remède le moins efficace contre les misères présentes. Souhaitons que parmi la jeunesse les amitiés se multiplient, les fortes amitiés que le monde admire, que la religion consacre. )) (i)

(i) Ouvrages à lire : Sainte Marie Madeleine, par le P. LacORDAIRE (Poussielgue. Paris) ; — Lettres à un ami de collège, MOXTALEMBERT et Cornudet; — Essais sur l'amitié, par ROUZIC (Lethielleux. Paris); — La Vie de Montalembert, par le P. LeCAXUET; — La Vie du P. Lacordaire, par le P. Chocarxe;— La Correspondance de M™» Swetchine ; — Les lettres du P. Didon (Pion. Paris); — etc.

Le prêtre et les jeunes gens.

La direction.

Le prêtre et les jeunes gens. — La direction.

Quand on recherche sérieusement les causes qui ont contribué à l' amoindrissement de la génération présente, on constate qu'une de celles qui ont été le plus cruellement efficaces, c'est l'absence totale de direction dans laquelle les jeunes gens vivent depuis plus d'un siècle. « Ce qui a le plus manqué à cette génération délaissée, c'est moins l'assistance de l'esprit que le secours de l'âme, c'est moins le maître que le prêtre, c'est moins l'homme que l'homme de Dieu. »

Ils sont rares aujourd'hui les jeunes gens qui s'avisent de voir dans le prêtre un indispensable et providentiel agent de formation morale, et qui par conséquent, loin de le considérer comme un étranger, cherchent à entrer dans son intimité et à devenir ses amis. Le prêtre ne manque-t-il pas parfois au jeune homme ? Dans l'état actuel de nos mœurs, il n'existe pas spécialement pour lui, il ne vit pas avec lui dans un commerce intime; d'autres devoirs, d'autres charges l'absorbent et l'empêchent de se

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vouer pleinement à la culture de son âme. Le prêtre est à la paroisse ou à la cure ; à ses catéchismes ou à ses confessions ; il est retiré derrière les hautes murailles qui le clôturent ; il en est aux mille soucis du ministère ; il va partout où sa vocation l'appelle ; mais il n'est point le compagnon du jeune homme. Il est pour lui comme s'il n'était pas.

Certains prêtres zélés ont résolument abordé ce ministère si fécond ^ entraînés par d'heureuses circonstances, ou impérieusement poussés par l'attrait d'une vocation spéciale et bénie de Dieu ; mais combien sont-ils ? Et croit-on, de bonne foi, qu'un seul homme puisse s'occuper sérieusement de cinq cents jeunes gens ? On ne fait pas de la haute éducation morale par masse, comme on instruit une compagnie de soldats : c'est une œuvre essentiellement restreinte qui vise les individualités et non les groupes. Nous avons, dans notre siècle, tellement opprimé et méconnu les individualités que ce qui touche à leur formation et à leur gouvernement est à peu près lettre close pour la plupart des dirigeants. On ne rêve que des corps organisés, disciplinés ; on songe à façonner des soldats, on oublie les chefs. Le soldat vaut par le nombre, mais le chef vaut par lui-même; si l'on en veut, il faut les former individuellement (i).

Et cependant, parmi nos jeunes gens, ceux qui

i) Cf. p. DiDOX, O. P. — Les Uinvc) sites Ciitlioliiities.

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ont su résister à la décadence des mœurs, qui ont gardé leur âme fière et indomptable alors que tant d'autres de leurs amis tombaient à leurs côtés victimes des passions ou du respect humain, ne le doivent-ils pas et à leur éducation première et surtout à la Providence, qui a mis sur leur chemin quelque homme de Dieu dont ils ont subi la grave et religieuse influence ?

La peur du prêtre, voilà ce que l'on remarque, jhélas ! chez beaucoup de j eunes gens, dès qu'ils 'arrivent à cet âge redoutable où s'oriente et se fixe leur vie. Durant leur première jeunesse, ils allaient volontiers au prêtre, comme la fleur au matin se tourne vers le soleil pour en recevoir les caresses, puis, peu à peu cette intimité a cessé. On redoute, semble-t-il, de trouver en lui, non plus un ami mais un juge sévère. C'est à l'heure où ils auraient le plus besoin de ses conseils, de son dévoùment, de sa tendresse, qu'ils s'éloignent. Je voudrais montrer à mes lecteurs tout le profit qu'ils peuvent tirer du prêtre pour leur formation morale.

Que d'objections ne formule-t-on pas contre la direction! La plus grave, — je ne parle pas des absurdités, ni des calomnies de nos adversaires, — est celle-ci : Loin d'être utile à notre formation morale, la direction est plutôt une entrave puis-

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qu'elle fait de nous des -passifs. Le prêtre, dont nous acceptons l'autorité, disent les jeunes gens, ne nous imposera-t-il pas ses manières de voir sur tout, même sur ce qui ne relève pas du domaine de la conscience ; au lieu de développer en nous ce que Dieu y a mis, ne voudra-t-il pas, comme un bon ouvrier, nous façonner sur un modèle unique qu'il croit être le meilleur pour tous.

Kst-il bien vrai que la direction fasse de vous des passifs, qu'elle soit une main mise du prêtre sur la jeunesse, pour l'empêcher, de penser de vouloir et d'agir ?

Que les méthodes de certains directeurs, fort rares heureusement, puissent conduire à ce résultat, c'est un fait. Portés à voir tout en noir, par suite des désillusions de la vie, par tempérament ou par éducation, ils croient aisément que tout est mauvais dans la nature humaine. Les jeunes gens surtout leur sont suspects. Leurs mouvements si spontanés, leur exubérance de vie les effra^'ent et leur font craindre les pires catastrophes. N'ont-ils pas vu sombrer un grand nombre d'âmes chez qui ils avaient constaté les mêmes S3'mptômes. A les entendre. Dieu, pour bien faire, aurait dû supprimer cette période de la vie qui s'appelle la jeunesse. Dans leurs conversations où il n'est question que de précipices, d'écueils à éviter, le mot réprimer revient sans cesse sur leurs lèvres. Ils signalent des dangers là même où le jeune homme n'en aurait

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peut-être jamais découvert. Leur idéal, c'est la préservation, l'unique préservation.

Pour arriver à ce résultat, qui certes est déjà très beau, mais qui après tout n'est que négatif, ils dépensent toutes leurs forces. On les voit à temps et et à contre temps user de leur autorité. Ils substituent d'emblée leur personnalité très accusée, à celle à peine ébauchée de leurs dirigés. Ils croient leur faire un grand bien et leur éviter nombre de maux en les dispensant de marcher tout seuls, en prévoyant tout pour eux, en leur traçant toutes les voies, en déterminant chacun de leurs pas.

A force d'entendre dire qu'il n'}' a en lui rien de bon, le dirigé se le persuade peu à peu. Et alors, dans l'œuvre de sa formation, au lieu de tabler sur son propre compte qu'il sait mauvais et dont on lui a recommandé de se défier, il n'a d'autre souci que de s'appuyer uniquement sur son directeur. Il se laisse conduire, ne vo^^ant que l'autorité qui le guide et à laquelle il s'attache éperdûment. Il croirait commettre un crime à esquisser le moindre geste personnel, le moindre vouloir indépendant.

Qu'adviendra-t-il de ce jeune homme quand, par suite des circonstances, il échappera à la main de fer de son conducteur et sera obligé de vivre seul dans un milieu où les épreuves morales et les tentations foisonnent? Habitué à une discipline extérieure, le jour où les barrières protectrices qui le retenaient dans le droit chemin tomberont, d'ins-

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tinct il cherchera encore l'appui qui le soutenait et ne le trouvant plus^ il se laissera aller aussi passivement au mal qu'il allait hier passivement au bien. C'est un domestiqué qui a sa place toute marquée dans le troupeau de ceux qui se laissent mener. Peutêtre même, et cela arrive trop souvent hélas ! en voyant se démanteler les fortifications qui étaient pour lui une prison plus qu'une sauvegarde, éprouvera- t-il ce sentiment qu'il peut jouir sans limite de cette liberté si parcimonieusement mesurée jusque-là et que le moment est enfin venu de goûter, de savourer ce fruit si longtemps défendu et si ardemment convoité. La déroute sera d'autant plus terrible que la compression a été plus grande.

Est-ce à dire que je blâme tout usage d'autorité dans la direction? Ce serait folie et méconnaissance absolue de la nature humaine. Le directeur a toujours le droit de commander dans les questions qui intéressent la conscience. Il peut même y avoir parfois pour lui une obligation rigoureuse d'imposer son autorité. A certaines heures de crise morale violente, alors que les clartés directrices du devoir se voilent et que l'entraînement des passions est terrible, il est nécessaire de ramener par un vigoureux coup d'autorité, le dirigé dans le chemin du devoir, de lui interdire d'une façon absolue telle occasion, d'imposer tel remède en présence de telle habitude mauvaise. L'autorité sera nécessaire aussi vis-à-vis des sujets indolents que l'idéal n'émeut

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