T.E PRKTRE ET LES JEUNES GENS 1G
que vous en aurez besoin. On a comparé l'âme à un mécanisme qui, de temps en temps, a besoin d'être réglé et remonté. Quand vous sentirez que les ressorts de votre volonté se détendent, que vous ttes au bout de votre provision d'énergie, n'hésitez pas à frapper à la porte de votre directeur. Vous objecterez peut-être que vous craignez de le déranger, qu'il a les occupations de son ministère, qu'il a bien autre chose à faire que de s'occuper de vous et de vos petites histoires. Le prêtre est à vous. Ce n'est pas un étranger, c'est un ami. Comment n'aimeraitil pas des âmes jeunes semblables à ces terres vierges, qui appellent les nobles semences ; que les grandes brises d'En-Haut, celles qui soutiennent les puissants essorts, trouvent toujours déployées. Le Christ, son maître et son modèle, les a particulièrement chéries il les attirait à lui et se plaisait en leur compagnie. Il les aime aussi parce que au contact de ces cœurs pleins de générosité, d'ardeur et d'élan, son cœur conserve cette précieuse jeunesse qui lui permet de se donner toujours et sans cesse aux œuvres de Dieu. N'a-t-on pas dit que le plus grand soutien d'une vie sacerdotale était la connaissance intime de certaines âmes pures ? « Je ne puis me passer de vous, écrivait le P. Lacordaire à un jeune étudiant, je vous aime autant qu'une créature qui aime Dieu peut aimer une autre créature qui l'aime aussi. )) — « Je vous prie, disait-il à un autre, de me conserver toujours votre affection, si nécessaire
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à mon bonheur. La mienne vous est plus que donnée ; il ne serait pas en mon pouvoir de vous la retirer ou d'en affaiblir même le sentiment. Vous serez éternellement sur mon sein comme un fils et un ami » (i).
(i) Ouvrages à lire : Les Lettres du P. Lacordaire aux jeunes gens (Douniol. Paris); — L'Éducateur apôtre et La culture des vocations, par GuiBERT (Poussielgue. Paris); — Conseils aux Jeunes Gens, par le P. Olivaixt; — Le P. Lacordaire, apôtre et directeur des jeunes gens, par le P. H. D. Noble, G. P. (Lethielleux. Paris); — Le Prêtre éducateur, par le P. LÉCUYER, O. P. (Lethielleux, Paris).
La gymnastique de la volonté.
Les habitudes.
La gymnastique de la volonté.
Les habitudes.
Pour devenir un homme de caractère, il ne suffit pas de se connaître, de nourrir son esprit de réflexions sérieuses et son cœur d'affections légitimes et fortifiantes; ce qu'il faut, et cela est plus nécessaire que l'aide des amis et l'appui du directeur, c'est le travail personnel intense, sans lequel nous ne pourrons jamais rendre notre volonté forte, ni la doter de ces habitudes vertueuses qui nous permettront de faire quelque chose et d'être quelqu'un.
Notre volonté, comme toutes nos puissances, se perfectionne par ce qu'on appelle en philosophie, ^^s habitudes, c'est-à-dire des qualités permanentes qui donnent à une faculté la facilité intrinsèque d'être mise en action (i). Qui dit vertu, dit habitude morale bonne. En effet, la vertu n'est pas seulement un instinct qui nous porte vers le bien, ni un attrait qu'exerce sur nous tout ce qui est beau et grand, ni une
'i , s. Thomas d'Aquix. — I>. II*. Quest. LV, art,
disposition passagère et intermittente qui nous fait accomplir le bien à certaines heures de notre vie ; c'est, d'après saint Thomas d'Aquin, une inclination de notre âme vers le bien sous toutes ses formes, inclination profonde, voulue, pratique, constante.
Quelle perfection l'habitude apportera-t-elle à notre volonté ? Bn donnant à nos inclinations une pente quasi naturelle vers leurs actes, en mettant plus de fermeté et d'esprit de suite dans nos vouloirs, elle nous fera échapper à cette mobilité qui nous pousse tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Nous ne serons plus à la merci des circonstances qui font que les jours où nous sommes bien disposés tout est parfait, tandis que le lendemain, si nous ne sommes plus dans le même état, par suite d'événements intimes ou d'accidents physiques comme les changements de température, tout va mal. De plus, nous faisant agir promptement, — les actes auxquels on est habitué s'accomplissent sans retard, — l'habitude nous débarrassera de ces hésitations, de ces tergiversations par suite desquelles nous sommes toujours en suspens et nous ne savons jamais à quoi nous résoudre. Enfin, l'habitude créant en nous comme une seconde nature, nous agirons non plus avec répugnance, mais avec une certaine joie (i).
Ces habitudes, il faut les acquérir ! C'est là la pierre d'achoppement des âmes sans énergie. Dans ce tra-
(i) s. Thomas. — De viriid. in commim. Quest. I, art. i.
LA t;YMNASrH^)Li: DE LA VULU.NTÉ 17^
vail nous rencontrerons plus ou moins de difficultés suivant nos dispositions individuelles. ]\Iais, même chez les natures les plus heureusement douées, que d'obstacles à vaincre, que de faiblesses à déplorer ! Pour tous, la tâche est rude. Il faut aller de l'avant, toujours, semblables à des rameurs entraînés par un courant rapide.
Comment creuser dans notre organisme ce sillon du bien? De même que la gymnastique ph3'sique développe le corps, assouplit les muscles par la répétition des mêmes exercices, de même notre volonté se fortifiera par la répétition des mêmes actes.
Un premier acte répugne souvent. Accomplissezle quand même. Un second vous coûte déjà moins. Multipliez-les, l'efïort ira toujours diminuant et insensiblement la peine que vous éprouvez au début, se transformera en joie. Ainsi vous avez pris la résolution énergique de lutter contre une passion qui vous tyrannisait depuis de longues années. Votre volonté, enchaînée par cette habitude mauvaise, est, semble-t-il, incapable de faire le moindre effort pour secouer ce joug humiliant. Essayez au moins de lutter. Le premier corps à corps sera terrible, sanglant. L'engagement suivant sera moins vif, et ainsi de suite. Si vous ne lâchez pas pied, si votre courage ne défaille pas, votre volonté retrouvera son empire et de nouveau elle affirmera sa maîtrise sur cette passion révoltée. Avec le temps, cet allié si précieux de notre affranchissement, une habitude
bonne aura terrassé sa rivale, l'habitude mauvaise.
Comme François de Sales, vous êtes irascible et emporté ; vous pouvez comme lui, devenir un ange de douceur, si vous luttez sans relâche contre les saillies de votre tempérament. Ou bien comme Vincent de Paul, ce type de la charité universelle, vous êtes d'une humeur mélancolique et dure qui rend votre visage sombre et austère, plus propre à éloigner qu'à attirer ceux qui souffrent; vous pouvez, par vos efforts devenir bon et affable pour tous.
N'y a-t-il qiie les grandes actions qîd soient capables de tracer en nous ce sillon ? « De même qu'une excursion au ]\Iont-Blanc se résout en quelques myriades de pas, d'efforts, de sauts, d'entailles dans la glace; de même, la vie des plus grands savants se résout en longues séries d'efforts patients. Agir, c'est donc accomplir mille menues actions. » Bossuet, qui fut un admirable directeur de conscience, « aux grands efforts extraordinaires où l'on s'élève par de grands élans, mais d'où l'on retombe d'une chute profonde», préférait « les petits sacrifices qui sont quelquefois les plus crucifiants et les plus anéantissants, les gains modestes, mais sûrs, les actes faciles, mais répétés et qui tournent en habitudes insensibles.... peu suffit à chaque jour si chaque jour acquiert ce peu... » (i) Bn effet, l'homme courageux n'est point celui qui accomplit quelque grand acte de courage.
(i) Cf. Bossuet, par Laxson'.
J-A GYMMASTIQLE DE I.A XULONTE
mais bien celui qui accomplit courageusement tous les actes de la vie. C'est l'élève qui, malgré sa répugnance, s'oblige à se lever afin d'aller chercher un mot dans le dictionnaire, qui achève sa tâche malgré le désir de paresser, qui termine la lecture d'une page ennuyeuse. C'est par ces mille actions insignifiantes en apparence que se trempe le vouloir : « toutes œuvres donnent accroissement. » Nous devons, à défaut de grands efforts, en accomplir à toute heure, de petits, excellemment et avec amour. La grande règle c'est d'échapper, jusque dans les plus petites actions, à la vassalité de la paresse, des désirs et des impulsions du dehors. Nous devons même rechercher les occasions de remporter ces petites victoires. On vous appelle pendant votre travail, vous avez un mouvement de révolte : aussitôt levez- vous, contraignez- vous à aller vivement et j odieusement où l'on vous appelle. Après le cours un ami veut vous entraîner, le temps est très beau : \dvement rentrez travailler! La devanture de ce libraire vous attire à l'heure où vous rentrez : passez de l'autre côté de la rue et marchez rapidement. C'est par de tels « crucifiements » que vous vous habituerez à triompher de vos penchants, à être actif partout et toujours.... lors même que vous dormez ou flânez, que ce soit parce que vous avez voulu ce repos. C'est ainsi que sur les bancs même du lycée, à l'étude, l'enfant apprend une science plus précieuse que le latin ou les mathématiques ;
la science de se maîtriser, de lutter contre l'inattention, contre les difficultés rebutantes, contre l'ennui des recherches dans le dictionnaire ou la grammaire, contre le désir de perdre le temps à rêver « (i).
Dans cette conquête, ne vous laissez jamais décourager par les échecs ou les difficultés. Les commencements sont pénibles. Aucune de vos actions n'est perdue; chacune apporte à la formation de l'habitude sa quote-part. Chaque victoire, si petite soit-elle diminue l'effort du lendemain.
Vous ne serez pas un homme de caractère dès le premier jour de votre conversion. De même qu'on s'initie à un métier par un apprentissage, de même on arrive à être un homme de volonté en s' exerçant à vouloir, en ne laissant rien au hasard.
Les j eunes gens auront soin de se dresser un règlement de vie qui les guide et les soutienne. Que cette règle, bien à votre mesure, ne soit pas trop rigide ni trop lâche, qu'elle garde, tout en fixant l'emploi des heures du travail et du repos, assez de souplesse, pour ne pas devenir un obstacle à votre activité. Rien ne profite autant au caractère qu'un programme de vie bien ordonné, si on lui est fidèle. Les bonnes habitudes s'acquièrent rapidement et les mauvaises disparaissent presque sans qu'on s'en aperçoive.
(i) J. Payot. — Éducation de la Volonté, p. 135 et 136.
LA GYMNASTIorE DE LA VOLONTE I??
Les jeunes gens, en très grand nombre, sentent combien cette nécessité de travailler à devenir un homme de caractère est impérieuse. Ils le proclament avec conviction dans des discours chauds et vibrants. Beaucoup espèrent même réahser dans un avenir plus ou moins lointain cet idéal qu'on leur fait entrevoir. Mais en attendant, ils s'amusent.
Il faut que jeunesse se passe, disent-ils. Quand ]e serai plus âgé, je travaillerai à donner à ma vie sa plus haute valeur et son meilleur rendement. A plus tard la préparation efficace! Dieu veuille que ce plus tard arrive un jour!
Jeunes gens, vous vous trompez. Pensez-vous que c'est en perdant votre temps, en ruinant votre corps, en atrophiant votre esprit, en laissant un lambeau de votre cœur aux pieds de toutes les idoles,quevousvoustremperezlecaractèreetquevous
vous préparerez un avenir fécond et honorable! Ce que vous aurez été jeunes, règle générale, vous le serez vieux. « L'homme, dit l'Écriture, suivra la voie de son adolescence, il ne s'en écartera pas même dans sa vieillesse » (i). «Le temps ne fortifie dans les êtres que ce qu'il y trouve ; et s'il y trouve le vice, il le scelle de jour en jour d'un sceau plus puissant. Ne vous figurez pas que le vieillard respire sous ses
(I) Prov. XXII, 6.
cheveux blancs le calme d'une tempérance qui lui soit comme innée. Cela est vrai de l'homme qui a combattu ses passions dès l'aurore de sa liberté, et qui leur a fait prendre vers le ciel une route d'autant plus sûre qu'elle coûtait plus d'efforts. Mais l'homme qui a lâchement abandonné les rênes de son âme, qui a compté sur l'âge et sur la vertu, celui-là ne reçoit de la vieillesse que l'opprobre, au lieu du secours. Les ressorts de sa volonté, détendus par une longue déshabitude de l'empire sont impuissants à le gouverner, et son intelligence, corrompue par les images séculaires de la volupté, suscite de ses os une fumée qui l'enivre et rie lui permet pas de demander au sommeil une pureté que lui refuse le jour. Xe tournez donc point vos espérances vers le temps ; ce temps ne vous amènera que la maturité de vos vices ou de vos vertus. Commencez en vous, dès cette heure, le règne des choses que vous aimez, le règne du bien, si c'est le bien qui a vraiment votre amour » (i).
Ce travail est V œuvre de toute la vie, mais c'est tout particulièrement l'œuvre de la jeunesse.
Dans votre âme tendre et délicate, il n'y a pas encore de mauvaises habitudes. La divine semence des vertus y trouvera donc un terrain propice, où elle pourra se développer et s'épanouir. La jeunesse est l'heure féconde, la joyeuse saison des semailles.
(I; p. LaCORDAIRE. — Conférences.