XI
Le travail et la pein
Est-il de nos jours une chose plus mal comprise que le travail ? Beaucoup ne le considèrent que comme une pénible nécessité à laquelle on ne se soumet que pour gagner son pain. C'est une corvée qu'on n'accomplit qu'en rechignant. Loin d'aimer le travail on le haït.
Dans les classes aisées^ il semble qu'on ait honte du travail, Autrefois, la maîtresse de maison ellemême ne dédaignait pas de prendre une part active aux travaux du ménage, alors que son mari s'en allait surveiller ses ouvriers aux champs et conduire parfois la charrue. Aujourd'hui les femmes passent leur temps à leur toilette ou dans des relations mondaines et les hommes s'en vont au club. On enseigne aux jeunes gens tous les arts d'agrément qui feront d'eux des gentilshommes élégants et recherchés, et on pense qu'avec une telle éducation, ils pourront, leur nom aidant, faire aisément leur chemin dans la vie. Que deviendront ces jeunes gens si des jours d'épreuves et de ruine surviennent ?
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Ils ne sauront même pas gagner honnêtement leur vie.
Les travailleurs eux-mêmes n'osent plus se montrer tels qu'ils sont. On dissimule sous des gants des mains noircies par la fumée ou devenues calleuses par le maniement de l'outil.
Les jeunes gens ne veulent plus travailler aux durs métiers. Ils rêvent de situations où ils pourront gagner facilement leur vie. On les voit en masse déserter les champs de leurs ancêtres. Le travail des mains à la campagne où à l'usine leur apparaît comme une déchéance et il semble qu'ils s'ennoblissent en quittant la pioche pour la plume, le métier pour le comptoir du commerçant ou le rond de cuir d'une administration.
Cette horreur du travail dans les hautes classes comme dans le peuple vient de ce qu'on en a perdu la vraie notion.
La loi du travail est contemporaine du décret qui nous investissait de la souveraineté sur les créatures inférieures. L'homme, est-il dit au Livre de la Genèse, fut placé dans le Paradis de délices pour travailler. Dieu avait tout créé mais il n'avait pas mis la dernière main à son ouvrage. Il laissait au travail de l'homme le soin d'en obtenir encore des perfectionnements, de découvrir et d'utiliser les forces
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emmagasinées dans l'univers. Sous ses mains laborieuses, la matière, les plantes devaient prendre comme une vie nouvelle dans mille inventions, mille chefs d' œuvre artistiques.
Le travail vient de Dieu, voilà la raison fondamentale de sa dignité. On a imaginé toute espèce de divisions du corps social. Sans supprimer aucune distinction, je prétends qu'il n'y a dans la société que deux grandes classes, la classe des nobles, c'est-à-dire de ceux qui méritent d'être connus, puis la classe des ignobles, c'est-à-dire de ceux qui méconnaissent la dignité du travail, qui le portent en murmurant, qui le répudient (i)
Dans notre monde si divisé il n'y a donc en réalité quand on va au fond des choses, que la classe des travailleurs, des honnêtes gens qui ont à cœur leur ouvrage, et la classe des fainéants, des jouisseurs qui ne font rien d'utile ou des manœuvres qui sabotent leur besogne.
Afin de bien montrer que le travail était la loi et en même temps la gloire du genre humain, le Christ qui venait sur terre pour nous sauver et nous réhabiliter a voulu se faire ouvrier et de préférence, il a choisi le travail des mains que les philosophes regardaient comme indigne d'un homme libre.
Quoi de plus capable de relever le travail à nos
(i) Cf. p. MOXSABRÉ, G. P. — Conférences de Xotic-D.inic, 1880, 44' Conférence. (Lethielleux, Paris).
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yeux que de voir un Dieu s'y livrer pendant près de trente années de sa vie mortelle.
Je comprends très bien que le travail apparaisse gris et terne à ceux qui ne le regardent que du dehors. Quoi de plus banal, en effet, que certaines occupations matérielles auxquelles la grande multitude des hommes doit se livrer ?
Cela ressemble un peu à ces verrières de nos très vieilles cathédrales françaises. Regardez-les du dehors, tout se perd dans une grisaille monotone. L'effet est plutôt grotesque. Franchissez le seuil et pénétrez sous ces voûtes élancées, tout change. Sous le jeu merveilleux du soleil les couleurs s'accusent, les hgnes se dessinent, les personnages s'animent. C'est une vraie fête des yeux. Il en est de même de l'activité humaine. Il faut passer à travers l'insignifiance des formes et aller jusqu'au dedans, pour y découvrir tout ce qu'il y a de noble et de divin dans le travail.
Que le travail manuel, accompli dans des conditions d'h^^giène nécessaire au maintien de la santé, développe les forces physiques, c'est là un fait évident. Il n'y a qu'à regarder l'ouvrier et surtout le travailleur des champs, aux muscles solides et au tempérament vigoureux, pour constater que leurs forces corporelles, loin de diminuer s'accroissent