QU EST-CE QU UN HOMME DE CARACTERE
Ceux qui résistent aux sourires et aux menaces, ne succombent-ils pas parfois sous les coups de la flatterie ? Avec un compliment qui n'a souvent même pas l'apparence de la sincérité, vous faites de certains hommes tout ce que vous voulez. Dans une élection vous manque-t-il une voix ? flattez et vous l'aurez. Ce sera peut-être celle de votre adversaire le plus acharné. Etes-vous sous le coup d'une grave suspicion, avez- vous la réputation d'être un niais et un ignorant ? flattez et vous deviendrez blanc comme neige, flattez encore, et vous serez bientôt sacré grand homme. Vanité humaine ! tes hochets sont bien vils et bien méprisables, cela importe peu. Avec eux, l'homme habile peut mener le monde. Ils sont rares, très rares, ceux qui ne se laissent pas méduser par ce misérable chiffon qu'on agite sous leurs 3-eux, en se moquant d'eux.
D'autres succombent sous les coups du grand ennemi qui tyrannise tant d'âmes. Ils ne savent pas résister aux charmes et aux séductions de ces êtres de malheur qui, postés en embuscade à tous les carrefours où passent les jeunes gens, n'ont pas d'autres joies que de les faire se vautrer avec eux dans la fange. A ce minotaure du plaisir, ils sacrifient leur honneur, leur force et même leur vie.
D'autres enfin se laissent éblouir par le briUant de l'or et le miroitement des honneurs. Pour une
3o SOYEZ DES HOMMES
dignité, pour un morceau de ruban, vous voyez des hommes qu'on croyait irréductibles, se mettre à genoux devant des êtres qu'ils méprisent, s'en faire les esclaves et les plats valets. Pour devenir roi, même dans une bicoque, pour commander à quelques-uiîs de leurs semblables, qu'est-ce que ces ambitieux ne feraient pas ?
Vous l'avez vu ce jeune homme de talent, de mérite et d'espérance, bien instruit, bien élevé, diplômé, sachant parler, écrire, agir; mais sans fortune, sans protection, sans carrière. Il est arrivé à ce carrefour de la vingtième année, où l'homme doit décider de la direction de sa vie. Quelle voie sera la sienne ? Il 3' a la droite, il y a la gauche Aller droit devant lui, travailler, étudier; s'enfermer tout le jour dans un comptoir, un cabinet d'affaires, un laboratoire, une étude, mais pour arriver à quoi ? et en combien de temps ? Il se regarde : son habit râpé, sa bourse plate, la dernière lettre de sa famille qui ne peut rien pour lui.... Alors à lui aussi une voix s'est fait entendre : « Viens à nous. Nous sommes le pouvoir, la faveur, la fortune, le crédit, la force. En veux- tu ta part, ta belle part ? Tu as le savoir, l'intelligence, le caractère, un bras, une parole, une plume; l'avenir est à toi ! Il n'y a pour cela qu'à le vouloir. Le veux-tu ? Veux- tu être des nôtres, te prêter à ce jeu, t' affilier à cette loge, t' atteler à ce journal, travailler cette candidature, pousser cette affaire telle qu'elle.... Tout
QU EST-CE QU U> HOMME DE CARACTÈRE ? '6l
cela, c'est de l'or, jeune homme, et pour le ramasser, il n'y a qu'à se baisser...» Oui, mais, il faut se baisser ! Le jeune homme a tourné le dos à toute fortune, à tout avenir, à tout poste et carrière d'honneur et de profit. Il ne sera rien. Qu'importe ? Du moins le veau d'or ne l'aura pas vu fléchir le genou et se mêler à la danse sacrilège d'Israël. Il n'adorera que Dieu et ne servira que lui (i).
Ce jeune homme a du caractère. Il en faut beaucoup pour résister à la flatterie, pour tenir la bride à des passions indomptées et qui promettent des plaisirs, il en faut pour rester pauvre quand avec un mot on pourrait être riche et heureux.
Il reste un dernier obstacle à vaincre. Ceux-là seuls qui parviennent à le surmonter seront véritablement et pleinement des hommes de caractère.
Il est de par le monde des âmes généreuses. Le bien qu'elles ont entrevu, elles veulent le réaliser. Elles se mettent à l'œuvre. Aucun sacrifice, croientelles, ne les épouvantera. Après avoir vécu longtemps dans la frivolité, ce jeune homme converti par un de ses amis ou réveillé par le coup de clairon qui sonne l'appel au combat pour la défense de la liberté, vient de se lancer dans les œuvres. C'est un sang généreux qui va s'infuser dans ce \deil organisme usé et lui donnera une vie nouvelle. Il se multiplie. On le voit partout. Il ne manque pas
(i) MgrBAUNARD, L'Évangile du Pauvre, p. no. — Poussielgue, Paris.
une réunion. Il fonde des cercles^ organise des ligues. Il parle, il écrit. Un autre parle d'un travail à entreprendre. Dans une vision splendide, lumineuse, il a entrevu, se dessinant nettement tout le plan d'un ouvrage. Sans perdre de temps, il recueille les matériaux, fouille les bibliothèques, consulte les auteurs, il voit son volume ou plutôt la série de ses volumes entre toutes les mains. C'est la gloire et par avance, il en savoure les enivrantes caresses. Repassez dans quelques semaines, tout ce beau feu est éteint.
Qu'a-t-il manqué à ces volontés pour demeurer fermes dans leurs résolutions et aller jusqu'au bout de l'effort ? Il leur a manqué cette vertu qui, selon saint Thomas d'Aquin, fait persister l'âme dans ses bonnes entreprises jusqu'à ce qu'elles soient accomplies, malgré la longueur du temps et malgré les épreuves : la persévérance (i).
Vertu admirable, elle mérite, dit saint Bernard, la gloire aux hommes et la couronne aux vertus. Sans elle, celui qui combat n'est pas victorieux, et le vainqueur n'emporte point la palme. Elle est la vigueur des forts, la consommation des vertus. Otez la persévérance, le service n'a pas de prix, le bienfait de remerciement et la force point de louange.
C'est une vertu fort peu commune. Nous sommes
(i) s. Thomas d'Aquix, Som. Théol., Quest. CXXXVII.
qu'est-ce qu'un homme de caractère ? 33
si mobiles et si inconstants ! Le temps^ ce grand destructeur des œuvres humaines sape tout par la base, il use les meilleures bonnes volontés. L'enthousiasme naît vite dans notre cœur et s'y éteint plus vite encore, quand nous nous trouvons en face de la réalité brutale.
Fils d'une race, dans les veines de laquelle coule le sang d'une légion de héros et de martyrs, nous sommes encore, malgré bien des dégénérescences, capables de sacrifices. Notre force ne ressemble-t-elle pas à celle du soldat qui, dans l'ivresse ^de l'entraînement, tandis que les tambours battent et que les drapeaux claquent au vent, s'élance comme un lion, à l'assaut des positions ennemies ? A certaines heures, on retrouve en nous toute la générosité, toute l'ardeur aventureuse de nos ancêtres. Nous acceptons volontiers un sacrifice héroïque, nous courons même au devant de lui si nous pouvons en retirer quelque gloire. Nous nous donnons tout entiers, sûrs que nous sommes de nous retrouver plus pleinement ensuite, après nous être ainsi oubliés. Mais, les efforts soutenus nous effrayent. Il n'y a rien d'aussi accablant, il est vrai, que la monotonie de la même obscure douleur. Il en est de même des devoirs communs de notre vie de chaque jour. Chacun de ces devoirs n'est qu'une paille à soulever; l'ensemble fait un poids qui écrase. Il faut une âme énergique pour supporter sans défaillance la continuité de l'eft'ort.
La lâcheté fait abandonner beaucoup d'oeuvres heureusement commencées^ combien plus^ le découragement.
Quand nous nous mettons au travail^ nous nous sentons si résolus^ si forts que nous ne soupçonnons pas, dans notre naïveté présomptueuse, que nous puissions connaître le plus léger insuccès. Depuis longtemps, je suppose, nous luttons contre une passion mauvaise. Sous ses assauts sans cesse renouvelés, nous sommes restés fermes. Nous nous croyons victorieux. Tout à coup, cet instinct pervers que nous pouvions croire vaincu ou endormi se réveille en violents soubresauts, nous perdons la tête et finalement nous sommes en pleine déroute. Les défaites se multiplient. Nous jetons nos armes, en disant : je n'arriverai à rien. C'est le geste et la parole d'un découragé.
Si vous travaillez pour les hommes, vous rencontrerez d'autres causes de découragement. Vous vous dévouez pour une personne ; pour elle, vous vous sacrifiez, vous oubliez vos intérêts. Sans votre intervention désintéressée, c'était la ruine, la honte, la mort. On vous doit, semble-t-il, une éternelle reconnaissance. Aussitôt, on aâ'ecte de ne pas vous connaître, et, en vous méprisant, on cherche le mov^en d'oublier que vous êtes un bienfaiteur. Vous travaillez au triomphe d'une cause. A son service vous vous donnez complètement. Et, voilà que ceux-là mêmes qui devraient vous aider, jaloux de vos
qu'est-ce qu'un homme de caractère ? 35
talents, craignant que vous ne les éclipsiez, cherchent tous les moyens pour entraver votre action. Ils se \'engent de leur médiocrité en attaquant votre supériorité. C'est Thersite, l'impuissant, qui, ne sachant même pas tenir une épée, passe son temps à persifler les héros grecs.
Ah I Dupont , qu'il est doux de tout déprécier !
Pour un esprit mort -né convaincu d'impuissance
Qu'il est doux d'être un sot et d'en tirer vengeance (1).
Sous les coups de ses adversaires, on sent croître son ardeur; mais être jalousé, attaqué sourdement par ceux qui auraient dû être nos meilleurs amis, par ceux à qui on fait du bien, quelle cause de découragement ! Comme on est tenté de se dire en tout abandonnant : qu'ils s'arrangent, je me moque d'eux !
Savoir supporter, c'est bien là le point culminant de la force, sa manifestation la plus belle et le grand secret des maîtres dans l'art de triompher.
Sans cette volonté que rien ne peut modifier, qui ne se laisse ébranler et vaincre par aucun obstacle, et qui, malgré la fatigue et la lassitude qui naissent de la longueur de l'effort, marche d'un pas ferme et assuré dans la voie droite qu'elle a choisie, dût-elle mourir à la tâche, il n'y a pas de caractère.
(l) A. DE Musset, Dupont et Dm and.
Sans doute, il faut une certaine dose de volonté pour prendre une décision et la mettre à exécution, mais pour persévérer et aller jusqu'au bout de son dessein, il en faut bien davantage. Cette persévérance infléchissable est vraiment le couronnement de la volonté, et c'est par conséquent la pierre de touche du caractère il).
(i) Nous recommandons aux jeunes gens la lecture : du P. Lacor- DAIRE, Discours sur la Grandeur du Caractère; — de M. GUIBERT, Le Caractère (Paris, Poussielgue) ; — du R. P. GiLLET, O. P., L'Éducation du caractère (Desclée. Lille) ; — La Virilité chrétienne du caractère, de l'abbé DÉSERS (Poussielgue. Paris) ; — Les Eléments psychologiques du caractère d'après Aristote, du R. P. GiLLET, dans la Revue des sciences fhilosophiques et théologiques, pages 217-238. — 1907.
Les Luttes nécessaires,
Les Luttes nécessaires.