‹ Soyez des hommesChapitre 5 sur 50 · I. — La Lutte pour la vie · texte numérisé non relu

I. — La Lutte pour la vie

Se créer une situation dans le monde, faire quelque chose, YoiX^i le but humain où tendent tous les efforts des jeunes gens. Bien rares, en effet, sont aujourd'hui les situations toutes faites. En ce temps d'universelle concurrence, pour arriver, il faut lutter d' arrache-pied contre de nombreuses compétitions.

Sans doute, l'intelligence, la mémoire, l'imagination ont une part dans le succès, mais le rôle principal appartient à la faculté maîtresse de toutes les autres, à celle qui commande et défend, stimule et ralentit, soutient et contrecarre à son gré tous nos actes, à la volonté.

Aux vaillants, aux hommes de volonté énergique, de caractère robuste, le premier rang. Cela est vrai pour la phalange d'élite des travailleurs intellectuels comme pour l'immense armée des travailleurs des bras, car la volonté exerce son action et sur rintelligence et sur le corps.

I^a volonté n'a aucune influence sur l'acte même de l'intelligence. C'est notre intelligence qui pense, juge, raisonne, produit tous ces actes successifs dont le terme est la démonstration. Mais elle dépend de la volonté dans son exercice. Si l'acquisition de la science exige tme somme déterminée d'intelligence, elle réclame aussi beaucoup de volonté.

Pour arriver à la possession d'une science, il est indispensable d'en connaître les principes ; et cette connaissance, je ne puis, humainement parlant, l'acquérir que par le travail. Or travailler ou ne pas travailler dépend de ma volonté.

De plus, c'est à mon libre arbitre qu'il appartient de déterminer, de circonscrire la matière de mes études. Je puis, selon mon bon plaisir, faire de la philosophie ou de la physique; m' attacher à telle branche du savoir humain plutôt qu'à telle autre. Kn un mot, je puis travailler si je le veux, ce que je veux, quand je le veux et même, si bon me semble, condamner mon intelligence à l'inaction et à la stérilité.

Enfin, l'acquisition de la moindre parcelle de vérité demandant beaucoup d'attention, beaucoup d'application il faudra pour rompre ce qu'on a appelé l'écorce amère de la science, une énergie que rien ne lasse, que rien ne décourage, que rien n'épouvante, ni les insuccès, ni les incompréhensions, ni les sacrifices, ni les rudes et crucifiants labeurs.

Notre volonté est-elle naturellement capable de

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ces efforts ? Instruits par l'expérience des autres et par la nôtre, nous devons avouer qu'ordinairement elle en est impuissante. Pourquoi ?

D'abord notre volonté est paresseuse. Pour mettre en œuvre les immenses ressources de notre intelligence, pour faire fructifier les talents que la Providence nous a confiés, il faut au moins le vouloir. Il faudrait un effort de volonté pour s'enfermer dans le recueillement et le silence où s'élaborent les profondes pensées, pour prolonger ses veilles, pour se priver d'une distraction, d'tm plaisir, et nous n'en n'avons pas le courage. Ce qui caractérise notre jeunesse contemporaine, c'est la mollesse. Les jeunes gens, au début de la vie, nous apparaissent déjà comme des voyageurs las, des lutteurs épuisés avant d'avoir combattu. A peine avons-nous commencé à vouloir une chose que, fatigués, nous l'abandonnons.

^ Non seulement notre volonté est paresseuse, mais elle est atteinte du microbe du changement. Nous ignorons un art, sans lequel tous les autres ne sont rien, l'art de finir. Nous aimons à papillonner à droite et à gauche, à tout effleurer sans rien approfondir. En agissant ainsi, peut-être acquerrons-nous un certain vernis qui pourra tromper et éblouir les naïfs qui se laissent prendre à la piperie des mots, nous ne posséderons à fond aucune connaissance. Les hommes intelligents qui nous auront vite percés à jour ne nous prendront pas au sérieux, et nous

serons incapables de produire une œuvre solide et durable. Pour être fort^ il ne faut pas ainsi voltiger au hasard des plaisirs et des impressions du moment, il faut s'arrêter à quelque chose, prendre un point d'appui dans la stabilité, et puis de là, s'élever, croître, grandir et rayonner.

Les grands travailleurs intellectuels ont tous été^ en règle générale^ de grands volontaires.

C'est à coups de volonté que certains d'entre eux sont parvenus à vaincre une paresse qui semblait innée.

Newton fut longtemps l'avant dernier de sa classe; celui qui se trouvait avant lui l'a^^ant frappé. Newton le terrassa. Il voulut le vaincre aussi par le savoir. Bn peu de temps, il devint le meilleur élève, obtint le premier rang et le garda.

Gladstone, qui devait illustrer son nom comme orateur et administrateur, était considéré comme le plus stupide enfant de son école.

C'est à coups de volonté que quelques-uns se sont corrigés de graves défauts naturels qui étaient un obstacle à la réalisation du but qu'ils se proposaient d'atteindre.

Démosthènes lutta pendant des années contre un défaut d'élocution qui lui avait valu d'être sifflé par ses compatriotes à ses débuts sur l'Agora.

Les Florentins qui, pour la première fois, entendirent Jérôme Savonarole, ne purent s'empêcher de rire. L'orateur avait une voix nasillarde, ses gestes

étaient gauches, sa contenance embarrassée. Loin de se décourager, il étudia avec une ardeur plus grande, corrigea sa voix et devint peu à peu l'orateur le plus captivant de son temps.

C'est à coups de volonté que d'autres sont arrivés à ces découvertes merveilleuses qui ont illustré leur nom.

Obsédé par le désir de trouver le secret des émaux italiens, Palissy brise sa vaisselle, fait plusieurs essais sans réussir, construit un four, l'alimente six jours et rien ne réussit. Il recommence ses épreuves, brûle tout ce qu'il trouve, enlève les clôtures de son jardin, jette au feu ses tables, ses chaises, le plancher de sa maison. Une âme charitable le loge et le nourrit pendant six mois ; il erre dans les champs près de vSaintes ; ses habits sont déchirés; on le regarde comme un insensé. Enfin, il trouve le secret, la gloire et la fortune le dédommagent de ses peines.

N'est-ce pas grâce à une volonté énergique, mise au service de son génie, que notre immortel Pasteur a pu s'avancer si loin dans le monde des infiniment petits.

C'est à coups de volonté que tous ont éloigné d'eux ce qui pouvait les distraire de leurs travaux.

Retiré dans sa pauvre chambre de la rue de la Vieille- Comédie, Garcia Moreno s'était astreint à un travail de seize heures par jour. Si les jours avaient quarante-huit heures, disait-il, j'en passerais qua-

rante avec mes livres sans broncher. Nous connaissons la résistance originale qu'il opposa aux sollicitations trop pressantes de ses amis. Il était venu à Paris pour étudier, il sut ne pas céder aux entraînements semés à profusion sous les pas des jeunes gens, dans cette ville de toutes les élégances et de tous les plaisirs.

N'est-ce pas au manque de volonté qu'il faut attribuer l'échec d'un grand nombre de jeunes gens qui ont si peu donné alors qu'ils promettaient beaucoup ? Intelligences remarquables, ils pouvaient et même, dans la mesure où la sagesse, la prudence 4 et la justice le leur permettaient, ils devaient prétendre au premier rang. Mous et paresseux, ils n'ont rien fait. Pendant qu'ils se complaisaient dans un nonchaloir plein de douceurs, d'autres d'une valeur intellectuelle bien inférieure, mais doués d'une volonté robuste, passaient devant eux et parvenaient à toutes les situations. Ces inertes avaient compté sans l'énergie de leurs compétiteurs, énergie qui les a poussés au travail et a décuplé leur valeur.

Ceux qui, armés d'une énergie irrésistible, veulent arriver, arrivent. Pendant un temps, le favoritisme, cet ennemi de la justice, vous écartera des emplois auxquels votre mérite vous donne droit. Mais on n'a jamais résisté longtemps aux laborieux. S'ils n'ont pas la faveur qui ouvre les portes, ils ont le travail et la volonté qui les forcent.

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Pour se dispenser de tout effort, on argue souvent de la faiblesse physique. Cette raison est-elle recevable ?

Il y a des maladies contre lesquelles la volonté est impuissante à réagir. Ainsi un paralytique, malgré un très vif désir de marcher, sera incapable de donner le mouvement à ce membre où ne circule qu'une vie amoindrie; un homme atteint d'anémie cérébrale ne pourra se livrer à aucun travail intellectuel.

Ce sont là des faits qu'il faut nécessairement admettre. L'empire de notre volonté, quelque grand qu'il soit, ayant des limites.

Mais combien y a-t-il de maladies, fort à la mode de nos jours, maladies que l'on décore de noms scientifiques pompeux, qui ne sont que de la vieille paresse déguisée, et qui ont cet immense avantage de ne pas faire souffrir beaucoup tout en rendant très intéressant. Il suffirait souvent, au moins à l'origine, d'un vigoureux acte de vouloir pour secouer cette torpeur, et faire disparaître ces infirmités imaginaires.

Grâce à une volonté forte, on échappe parfois aux ravages des épidémies. Goethe, par sa seule force morale, échappa aux atteintes d'une fièvre qui terrifiait et frappait tout autour de lui. <( Dans

une fièvre putride épidémique qui exerçait autour de moi ses ravages, dit-il, j 'étais exposé à une contagion évidente; je parvins à m'y soustraire par la seule action d'une volonté ferme. On ne saurait croire combien la volonté a de puissance en pareil cas. Elle se répand, pour ainsi dire, dans tout le corps et le met dans un état d'activité qui repousse toutes les influences nuisibles. ))

Les indispositions dont personne n'est exempt sont sans gravité, si l'on continue à vaquer à ses occupations, si, suivant ce mot du peuple, on ne s'écoute pas. Même dans certaines maladies graves, la force de la volonté est d'un puissant secours pour arriver à une prompte guérison. C'est une véritable bonne fortune pour un médecin que de trouver chez son malade un caractère ferme. « L'hypocondrie et l'hystérie étaient inconnues des anciens, disait un célèbre docteur. Bssa3^ons d'être nobles comme les Grecs, énergiques comme les Romains. Peut-être alors ces maux terribles disparaîtront-ils. »

Supposez même que votre santé soit réellement affaiblie ; est-ce une raison pour vous dispenser de tout travail ? Nous avons tous connu des hommes à la santé chancelante, paraissant toujours entre la vie et la mort, et qui cependant travaillaient. Ils ne pouvaient se livrer à l'étude qu'une heure ou deux par jour, ils les y consacraient. On demeure surpris en constatant la somme de travail fournie par eux, après quelques années. Ils auraient

pu comme beaucoup d'autres se lamenter sur leur état, passer leurs journées à trouver des descriptions plus émouvantes de leurs maux, à expérimenter des traitements plus efficaces, à chercher à la quatrième page des journaux des remèdes nouveaux et toujours infaillibles ; mais non, ils s'étaient fixé un but, ils ont voulu l'atteindre et ils l'ont atteint.

Saint Paul était très faible et souvent malade ; et cependant que de fatigues, de souffrances et de privations il a endurées dans ses longs voyages apostoliques! Saint Grégoire le Grand qui écrivit tant d'ouvrages et qui entreprit et mena à bonne fin tant de travaux était un invalide. C'est durant les trente-cinq dernières années de sa vie qui furent trente-cinq années d'atroces souffrances que saint Alphonse de I^iguori écrivit ses plus grands ouvrages. Qui de nos jours a travaillé plus que cet aveugle qu'on nommait Mgr de Ségur ? Atteint de cécité, il ne cesse de prêcher, de confesser, de composer des ouvrages. Quand on lui reproche de trop se fatiguer, il répond : « j'aime mieux travailler ferme pendant trente ans que mollement pendant quarante )). « Il faut faire comme les lampes du Saint-Sacrement, disait-il, brûler tant qu'il y a de l'huile, brûler avec joie, s'user avec bonheur pour le service de Dieu, puis s'éteindre tranquillement, sans fumer, c'est-à-dire, sans grogner. »

Dans un ordre moins élevé, voyez à l'œuvre le spéculateur, l'industriel, quelle activité ils déploient !

Ils passent des journées entières et même une partie des nuits dans de fatigantes occupations. Souvent leurs yeux se ferment sous le poids du sommeil, leurs bras se raidissent, leurs jambes refusent de marcher ; et cependant il faut travailler encore : et les voilà qui disent à leurs yeux lassés de veiller, à leurs bras moulus de travailler/ à leurs jambes chancelantes de les porter. Cette domination de la volonté va si loin, que l'on voit des hommes commander à leur corps jusque dans les angoisses du trépas. Des soldats couverts de sang, les membres brisés, oublient leurs blessures, luttent contre la mort et dans un suprême effort essayent de se soulever pour faire feu contre l'ennemi et défendre le drapeau.

Tout ce qui s'est accompli de grand sur la terre l'a été par des hommes de vouloir. N'est-ce pas la volonté victorieuse qui a jeté ces digues gigantesques contre lesquelles les vagues viennent se briser en mugissant ? N'est-ce pas elle qui a élevé ces splendides monuments d'architecture qui couvrent d'un vêtement immortel la terre de la vieille Europe ? N'est-ce pas aiguillonné par elle que l'homme s'est avancé dans les continents inconnus pour les ouvrir à la civilisation ?

C'était un homme de volonté celui qui, luttant contre les hommes et les éléments révoltés, osa le premier affronter les périls de l'Océan pour aller planter la croix du Sauveur sur les plages du

LCS LUTTES -NLCESSAIRES f^ç^

Nouveau-]\Ionde. Quelle volonté que ce génie qui au siècle dernier bouleversa militairement la carte de l'Europe !

Si donc vous voulez faire quelque chose, jeunes gens, efforcez- vous d'acquérir une volonté de fer, capable de commander à votre intelligence, à votre corps, capable aussi de renverser, de briser les obstacles que la nature oppose à vos légitimes ambitions, (i)

(i) Lectures recommandées : La Liberté, par le P. JAXVIER (Lethiel-

leux, Paris); — Leçons de psychologie, par Mercier (Alcan, Paris);

Saint Paul, par FOUARD (Lecoffre, Paris); — L« Épîtres de Saint Paul, par le R. P. Lemoxxyer, G. P. (Bloud, Paris). — Les biographies de Pasteur, par Vallery-R.\dot ; — Garcia Moreno, par le R. P. Berthe,

etc.

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Les Luttes nécessaires Suite^,

Les Luttes nécessaires (Suite).

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