L.V CONSCIENCE , 3l
dans la conduite ordinaire de la vie, à motiver les décisions d'un homme prudent et soucieux de ses intérêts est suffisante pour agir.
Je ne puis expliquer, ce qui m'entraînerait beaucoup trop loin, les axiomes pratiques qui permettent de résoudre rapidement les cas embarrassants sur lesquels chaque jour notre conscience doit se prononcer. Mes lecteurs pourront avoir recours à des traités de morale ou à la science de leurs directeurs.
Instruire notre conscience ne suffit pas. Il faut lui apprendre à régner sur notre vie. Comment? En éveillant et en excitant en elle l'idée souveraine du devoir.
Tout homme, au début de la vie, commence par être une petite individualité très égoïste et très sensuelle, n'obéissant qu'à ses intérêts et à ses plaisirs. A cet âge on le mène par la crainte, le châtiment ou l'appât de la récompense. Peu à peu, à mesure que la raison secoue les langes où elle elle était ensevelie, l'idée du devoir apparaît, éblouissante aurore, transformant toute la vie. Désormais c'est le devoir qui commandera, le devoir, c'està-dire cette idée de la perfection dont sa nature est susceptible, idée qu'il a entrevue et qu'il est obligé de réaliser dans la mesure où il le peut.
Jouffro}^, qui a si bien vu toute la portée du problème des destinées humaines, a très solidement rattaché la morale à la fin même de l'homme.
3l8 SOYEZ DES HOMMES
« L'idée par laquelle je traduis l'idée de bien, c'est celle de fin. Je dis qu'il est évident pour tout homme, d'abord qu'il a une fin, ensuite que cette fin est son bien. Je vous le demande, Messieurs, est-il ou n'est-il pas vrai, sentez-vous qu'il y ait ou non équation absolue entre ces deux choses : la fin d'un être ou son véritable bien ? N'est-ce pas une chose évidente que tout être a une fin ? Quelle est cette fin? C'est son bien véritable, c'est là en quoi consiste pour tout être intelligent et libre son véritable bien et par conséquent notre devoir. Quiconque va de toute sa force à la fin pour laquelle il a été créé, fait ce qu'il doit faire. » (i)
Notre devoir comme notre fin s'impose donc à nous absolument et universellement, aussi n'admetil pas de demi-mesures, ni d'accommodements. Il n'y a pas moyen de s y soustraire, nous devons en tout y conformer notre vie.
Devant le devoir tout doit céder. Dussionsnous compromettre notre santé, la sécurité de notre famille, notre honneur même, quand le devoir s'impose à nous, il faut s'incliner. Le langage du devoir est austère; il n'y a que les âmes vaillantes qui le comprennent pleinement.
Ecoutez cette voix qui parle en vous," haut et clair, elle vous mènera à votre but. Quand on marche dans les sentiers escarpés du devoir on va
(l) Cours de droit imiurel, Tome II, dernière leçon.
LA CONSCIENCE 3 I f)
à la rencontre de la lumière. Avez-vous vu Dante s'en allant, conduit par Béatrix, dans la région de splendeur? Avez-vous les flots de lumière qui tombent sur le front du poète et sur celui de son mystérieux ange gardien ? C'est l'âme du devoir marchant tranquille et fière à la rencontre de Dieu qui l'appelle. Car, en dernière analyse, le devoir, c'est Dieu dans ses volontés, dans ses préceptes, c'est Dieu parlant à des êtres et à des consciences libres.
Ce chemin du devoir, c'est le chemin douloureux du Calvaire. Pour en gravir les pentes abruptes et rocailleuses à la suite de Celui qui, le premier les a parcourues, portant sa croix, il fautpeiner,se meurtrir les genoux, verser ses sueurs et un peu de son sang. Mais qu'importe les souffrances à l'âme qui a compris sa tâche? Bile sait qu'elle va à la lumière, à la perfection, à Dieu et par conséquent au plein épanouissement de tout son être dans la beauté! Pour atteindre ce but elle est prête à affronter toutes les douleurs, tous les sacrifices, la mort même. Et à ceux qui sont- tentés de la plaindre, elle répète les nobles paroles qu'adressait au connétable de Bourbon, Bayard mourant : « Je ne suis point à plaindre. Monseigneur, je meurs en faisant mon devoir. C'est de vous qu'il faut avoir pitié, vous qui portez les armes contre votre prince, votre patrie et vos serments. »
Nous donc qui voulons être des hommes vraiment
vivants, des êtres libres qui ne se laissent pas embrigader, travaillons à former notre conscience et apprenons à ne relever, après Dieu, que d'elle. Eveillons en nous la sublime idée du devoir, livronslui notre âme tout entière, c'est là le secret dernier de toute grandeur morale véritable, (i)
(i) A lire. — Dans BOSSUET : Elévations sur les mystères, XlIIe sem. y élévation ; — Méditations sur l'Évangile, la Cène, 2^ partie. — Mgr D'HULST : Conférences de Notre-Dame, année 1891 (Poussielgue. Paris). — GiRODOX : Exposé dt la Doctrine Catholique (Pion, Paris). — Bruxetière : Une apologie de la casuistique, dans Revue des Deux Mondes, i^r janvier 1885.
XYIII
Le Compagnon de notre route,
XVIII f^^
Le Compagnon de notre route.
C'était au soir d'une calme journée de Xisan. Le soleil dorait de ses derniers feux la crête des montagnes. L'air était plein de souffles embaumés et de brises caressantes. Deux hommes sortaient de Jérusalem par la porte de Gennath. Leurs visages encore jeunes portaient les traces d'une douleur profonde. Ils marchaient sur la voie romaine qui monte le long de la colline.
Le souvenir de la grande catastrophe du Vendredi Saint obsédait leurs âmes. Ils parlaient^ nous dit l'Évangile, des événemenls dont ils avaient été les témoins.
Tout à coup un inconnu les rejoignit. Sa physiononie était grave et douce.
De quoi vous entretenez-vous donc ainsi et pourquoi êtes-vous tristes? leur dit-il.
Ils ne le connaissaient pas, et cependant, ils s'approchèrent de lui et lui racontèrent les angoisses de leurs cœurs.
Etes-vousdonc si complèteme^it étranger à Jérusalem ^ répondit Cléophas, l'un d'eux^ que vous ne sachiez point ce qui s'est passé ces jours-ci?
Quoi donc? demanda l'inconnu.
« Mais à propos de Jésus de Nazareth, un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant les hommes. Nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort, et ils l'ont attaché à une croix. Nous attendions de Lui la déhvrance d'Israël, et voilà trois jours que tout cela s'est passé. Sans doute, ce matin même, des femmes nous ont raconté des choses étranges. Son tombeau était vide, et elles affirmaient l'avoir vu... mais, des femmes!... C'est fini. Il n'y a plus rien à attendre. Le maître que nous aimions tant est bien mort... ))
La mélancolie de ces paroles traduisait bien leurs sentiments. Leur dernière espérance, celle de la résurrection, était évanouie.
0 insensés, reprit l'étranger après un instant de silence, cœurs sans pénétration et sans ressort! C'est donc ainsi que vous comprenez ce que les prophètes ont dit de votre Christ ? Ne fallait-il pas qu'il souffrît ces choses et entrât ainsi dans sa gloire !
Alors lentement, comme pour charmer la longueur du chemin, il reprit un à un tous les prophètes qui ont prédit le Messie, et il leur montrait la réalisation