II. — La Lutte contre les passions
Si pour faire quelque choses il faut de la volonté, pour être quelqu'un il en faut bien davantage. Pour arriver au développement aussi parfait que possible de votre personnalité morale vous aurez à lutter contre de rudes adversaires. Vous devrez dompter vos passions afin de les empêcher de nuire, et afin aussi, de les faire servir à l'œuvre de votre perfectionnement.
Les passions, d'après saint Thomas d'Aquin, sont des mouvements qui se produisent dans la région des instincts et des appétits, mouvements provoqués par les vives images du bien et du mal (i).
La passion nous apparaît généralement comme notre plus grand ennemi. Nous avons eu si souvent à gémir de ses méfaits. Considérée dans sa nature,
(i) la, Ilae Quest. XXIV, art. 2 et 4.
a4 SOYEZ DES HOMMES
la passion n'est ni bonne ni mauvaise. Elle devient bonne ou mauvaise selon que son objet est conforme ou contraire à la raison.
Quand Dieu créa l'homme, il y mit les passions. Alors elles étaient soumises et pures. L'homme régnait en maître sur elles. Entre ses mains, elles étaient et ne pouvaient être qu'un merveilleux instrument de perfection.
L'ère de la révolte et de la corruption commença au jour où, suivant l'énergique expression de Bossuet « le péché ayant mêlé partout du sien », l'ordre fut troublé.
Héritant par la génération d'une nature déchue, nous en subissons la triste servitude. Les passions aveugles ayant secoué le joug de la raison, se précipitent vers leur objet. Elles veulent jouir et réclament à grands cris leur pâture. Cette s*ervitude pèse lourdement sur' nous qui portons le poids des fautes de nombreuses générations. La fièvre des passions qui a dévoré le sang de nos ancêtres dévore le nôtre. Mais ne rejetons pas toute l'accusation sur ceux qui nous ont précédés. Notre part de responsabilité est grande. Nos fautes personnelles n'ont-elles pas élargi la plaie profonde dont souffrait notre pauvre nature ? Chaque fois que notre main débile a lâché la bride qui tenait nos passions en laisse, n'avons-nous pas constaté qu'elles devenaient plus exigeantes et leur dérèglement plus incurable ?
Tous, à des degrés divers, nous sentons s'agiter en nous ces humiliantes énergies que le langage chrétien appelle la concupiscence. Les saints eux-mêmes les ont connues.
La jeunesse est le temps où les passions et tout particulièrement le plaisir, ont le plus d'impétuosité. Elles se présentent à nous dans toute leur brutalité. Tout concourt à les favoriser, et par suite à augmenter les difficultés que nous avons à tenir sous le joug nos instincts frémissants ; un sang plus généreux circule dans nos veines; notre profonde inexpérience des hommes et des choses ; notre vie dans un monde livré à l'âpre joie de vivre, à toutes les ivresses et dont l'unique souci est de multiplier les sources de corruption. La jeunesse, dit-il, est l'âge des heureuses folies ; venez amis, enivrez-vous à cette coupe dont vos lèvres se retireront trop tôt. Couronnez- vous de roses avant que les roses ne se fanent; qu'il n'y ait pas un champ de fleurs que vos pieds n'écrasent. Ajoutez à tout cela, les sollicitations sans nombre de l'ennemi du bien qui s'attaque surtout aux principes, à ces germes de vertu dont dépend toute une vie. Les jeunes pousses sont plus facilement entamées par le ver que le cœur robuste des vieux chênes.
C'est r époque de la crise. ^^Tont est crise en tout temps, pour toute chose. En chaque point de son cours, la vie peut s'arrêter ou s'élancer. Cependant il est des époques principales dans la vie de chacun de nous.
Chaque homme à l'entrée de sa vie personnelle et civile^ traverse une crise morale qui, d'ordinaire, décide de la direction de sa vie tout entière. Il y a là un fait tellement général qu'il fait partie, pour ainsi dire, de l'histoire naturelle de l'homme.
J'interroge la physiologie, et je trouve scientifiquement décrit ce grand fait de l'expérience antique, savoir qu'à l'entrée de la vie virile, à l'époque de la grande formation organique qui développe le corps entier, l'homme hésite entre les deux chemins offerts au choix d'Hercule, celui de la vertu et celui de la volupté ; ces deux chemins que l'Evangile appelle la voie étroite et la voie large » (i).
Regardez la plupart des jeunes gens de nos jours. Eux qui pouvaient être si grands, si admirablement beaux, qui étaient si pleins de promesses et d'espérances pour ceux qui attendaient en eux l'efflorescence des dons de Dieu. Ils se traînent languissants dans la vulgarité et le terre-à-terre, sans idéal ni enthousiasme. Si vous voulez la raison de cet engourdissement, de cet effondrement de toutes les facultés, descendez au fond de leurs âmes, et vous constaterez qu'ils ont gaspillé les forces que la main du Créateur y avait déposées. Ne comptez plus sur eux. Ce sont des inutiles qui à la première occasion, seront des malfaiteurs.
Ces bravaches d'immoralité deviendront facile-
(i) p. Gratry. — Crise de la foi.
ment des bravaches d'impiété. Ceux qui se livrent aux plaisirs abandonnent souvent la foi de leur enfance. La foi condamne le vice ; le vice se venge en condamnant la foi. Fait assez digne de remarque, l'orage du doute coïncide presque toujours avec l'orage des passions. Et à supposer même, ce qui arrive, que le jeune homme conserve la foi intacte, quel piètre chrétien il fait ! Comme il est loin de l'idéal divin qu'il doit réaliser en lui !
Les jeunes gens qui s'abandonnent ainsi à la fougue des passions sont-ils nombreux ? <( La plupart des hommes, à l'entrée de la vie, dès le commencement de la crise principale, roulent dans les sens et dans la matière, et ne comptent plus comme forces morales, intelligentes et libres. On dit que, sur la face du globe, un tiers des hommes venus au jour, avant la fin de la première année, sont rentrés dans le sein de la terre. La mortalité sur les âmes est bien plus grande. Quand vient la crise, il n'en est pas un tiers qui choisisse la vie. Au premier choc des tentations, la plupart s'affaissent et s'éteignent; de cette masse librement rendue à la terre, il ne sortira plus ni lumière, ni force utile pour l'œuvre du genre humain » (i).
Quelle est la cause de ce désastre? — Beaucoup la cherchent dans la faiblesse du tempérament, dans une sorte de nécessité physique, d'autres dans des
F. Gratry. — Cri^e de la foi, p. 35.
emportements qui ressemblent à de la folie. C'était plus fort que moi ; je n'ai pas pu faire autrement ; je suis un malade, un névrosé ; voilà ce que disent d'ordinaire pour s'excuser ceux qui ont cédé aux sollicitations des passions.
Sans méconnaître ce qu'il peut y avoir de réel dans le peu de résistance de certaines natures plus portées que d'autres à subir les entraînements passionnels, par suite de tares héréditaires, de fautes personnelles, de débilité physique ou morale, ne doit-on pas admettre que la grande cause se trouve dans le manque de volonté?
Ceux qui se lamentent de subir la t3Tannie du mal, ont-ils, ainsi que le demande saint Paul, (( résisté jusqu'au sang ? » Ils n'ont même pas tenté de faire un effort pour secouer le poids des chaînes qui les rivent à la terre. Et si parfois ils ont voulu se dresser debout dans l'attitude d'un soldat prêt à la lutte, ils ont manqué de courage dès que la mêlée a été engagée et que le combat est devenu plus rude. Il serait nécessaire d'articuler une bonne fois dans sa vie, ce mot éminemment français et chrétien, je veux. Nous avons peur de le dire. Il nous brûle les lèvres. Derrière lui nous apparaît tout un cortège d'efforts et de mortifications, et nous nous prenons à trembler, lâches que nous sommes.
H* Quel est le rôle de la volonté dans la lutte contre les
^m>assions ?
^L Dans cette lutte contre les passions^ il est de
^Bonne tactique d'observer les lois de la guerre. Le premier soin d'une armée en campagne est de veiller à ne pas se laisser surprendre par l'ennemi. Les passions révoltées^ voilà notre ennemi ! Il faut donc exercer à leur endroit une étroite vigilance. Les choses extérieures ne peuvent avoir aucune action directe sur la volonté qui est une puissance immatérielle^ dans sa structure et dans ses actes; mais elles peuvent agir sur elle indirectement par l'intermédiaire de l'intelligence qui lui fournit l'objet de ses affections. Les passions présentent les choses à l'intelligence sous des couleurs si vives et si séduisantes que ce qu'elles peuvent avoir de défectueux disparaît. Elles lui apparaissent comme le bien. L'intelligence présente alors ces objets à la volonté qui, avec violence, se précipite sur eux. L'œuvre de la passion est consommée. L'intelligence a été trompée ; la volonté humaine, trompée à son tour, a sombré.
Dans le calme, mon intelligence verra très bien la misère et la pauvreté des objets, elle mesurera toutes les conséquences désastreuses d'une action, et alors ma volonté refusera de les poursuivre. "Mais, dans l'emportement occasionné par le contact
des choses^ mon intelligence^ enténébrée par la lourde atmosphère qui monte des sens, ne les voit plus dans toute leur vérité ; elle les juge mal et ainsi induit ma volonté en erreur.
Il faut donc écarter de notre vie tout ce qui peut faire perdre la tête et sombrer la volonté, et cela en exerçant sur nos sens une grande vigilance. Je sais, par exemple, qu'à la vue de telle personne, de tel objet, la passion s'éveille en moi frémissante et terrible, et qu'alors j'ai de la difficulté à me maîtriser; je devrai dire à mes yeux de se fermer, commander à mes jambes de me conduire ailleurs, afin d'éviter la rencontre redoutée. Bt si je suis obligé de subir cette présence, je devrai porter mon attention ailleurs. C'est aussi un fait que, lorsque l'homme se trouve dans tel état physique, après un banquet trop substantiel, au milieu des énervements et des séductions d'une soirée mondaine, les sens sont plus violemment excités et partant qu'il est plus difficile de les contrôler. Mais rien ne m'oblige à me jeter de gaîté de cœur dans les hasards d'aventures d'où tant d'autres sont revenus tout meurtris et tout ensanglantés. Surtout nous devons éviter de nous retrouver dans les occasions où déjà une ou plusieurs fois nous nous sommes laissés terrasser par le mal; une nouvelle chute serait peut-être le paiement de notre imprudence.
Un ami de saint Augustin, Alypius, avait fini par prendre en haine les combats de gladiateurs
.ont autrefois il s'était ardemment enthousiasmé.
n jour, ses condisciples l'emmenèrent malgré lui à l'amphithéâtre. « Vous pouvez entraîner mon corps, leur disait-il, mais il n'est point en votre faculté d'ouvrir à ces jeux mon âme et mes 3'eux. Je serai présent et je serai absent, ni vous, ni ces spectacles ne triompherez de mon sentiment. » Ils rivent, ils se placent où ils peuvent, tout déjà
espirait la volupté du sang ; Alypius ferme les 3'eux, défend à son âme de descendre dans cette arène. Mais soudain un immense cri de la multitude l'arrache à lui-même, le fait tressaillir, il ouvre ses yeux.... (( Alors, dit saint Augustin, sa conscience est plus blessée que le malheureux gisant sur le sable, peine a-t-il vu ce sang qu'il le boit du regard, il ne
étourne plus ses 3^eux, il les arrête avec complaince, il se désaltère à la coupe des furies, il se grise dans la contemplation de ces luttes féroces, il respire avec délices l'odeur du crime. Il applaudit, il s'enthousiasme, sa tête s'enflamme : plus passionné que les autres, c'est lui maintenant qui les entraîne, et il ne quitte ce lieu qu'avec une impatience effrayante d'y revenir. »
Cette vigilance doit être de tous les instants. Jamais, au moins humainement parlant, nous ne sommes à l'abri des révoltes des passions. Un rien suffit à les réveiller. Un changement de lieu, une modification d'attitude corporelle, les variations de l'atmosphère, les ivresses du printemps ou les brumes
mélancoliques de l'automne, un simple déclic de l'imagination. Sans une volonté capable d'efforts continus, personne n'est sûr de sa moralité. Un philosophe disait un jour, en un pittoresque langage : le chrétien parfait est un « ange qui, monté sur une bête domptée, doit toujours veiller à ce que cette bête ne se souvienne pas de sa sauvagerie primitive. »
Il arrive parfois que les passions s'éveillent tout à coup et livrent un formidable assaut à nos facultés. Une angoisse terrible nous étreint au cœur. Le sang circule avec violence dans nos veines. Tout notre être en est ébranlé. Nous pouvons, si nous le voulons, opposer à la passion une double barrière.
Il est au pouvoir de notre volonté d'en arrêter l'explosion au dehors. Je peux arrêter ma main déjà levée pour frapper, mes lèvres déjà ouvertes pour injurier. De plus et surtout, je puis opposer aux impérieuses sollicitations des passions un non indomptable et victorietix. Et rien, si je sais vouloir énergiquement, ne peut avoir raison de ma résistance, ni la violence des appétits, ni la durée de l'assaut. Toujours, même aux heures où la bataille est la plus acharnée, ma volonté reste maîtresse d'elle-même.
Il est des cas où la simple défensive est une défaite, et où l'offensive est une condition essentielle du triomphe. — Une armée qui se contente de résister perd la moitié de ses forces. Ses ressources vives, qui dans une attaque vigoureuse se trouveraient
en quelque sorte décuplées par les excitations mêmes de la lutte, s'énervent et s'affaiblissent sous les coups répétés de petits assauts. Cette tactique convient dans la lutte contre les passions. Elles ne capitulent que devant des habitudes agressives qui donnent de perpétuels démentis à leurs exigences. La volonté doit donc, quand la passion lui demande un acte d'avarice, répondre par un acte de munificence; quand elle lui demande une satisfaction d'orgueil, lui opposer une leçon de modestie, c'est la résistance. Mais vous apercevez un pauvre, votre cœur s'émeut; la tentation d'une bonne œuvre succède à celle d'une mauvaise action, votre bourse s'ouvre et vous versez dans le sein fraternel de l'infortune l'argent destiné à une coupable distraction. C'est plus que de la résistance, c'est le mouvement à l'opposite de la faute, la révolte tout entière contre l'égoïsme du mal. Or il n'y a que le bien qui soit assez fort pour vaincre le mal » (i).
i^ La volonté s'est rendue maître des puissances if inférieures. Elle les tient enchaînées. Je dis enchaînées, car quoi que nous fassions, nous ne détruirons jamais en nous ces mouvements des passions. Nous avons un tempérament; il n'est pas en notre pouvoir
(r) p. LACORDAIRE. — Conférences de Toulouse, y.
d'en assumer un autre. Vouloir le contraire, c'est une puérilité, c'est désirer l'impossible, c'est se priver de forces dont nous pouvons avec le travail de la volonté nous servir pour notre perfectionnement moral.
C'était à Saint-Sernin de Toulouse, le Père Lacordaire venait de montrer en détail tous les ravages causés par les passions. Il avait pris les plus grandes, les plus tyranniques, les plus incendiaires et il en avait parlé dans une langue enflammée. Il voulait conclure. On s'attendait à voir tomber sur les passions, des lèvres du prophète nouveau un dernier anathème et une suprême malédiction, et on regardait son visage plus pâle encore que d'ordinaire et ses lèvres qui tremblaient. Tout à coup, comme il regardait le Christ suspendu devant lui, on vit sur son visage et sur ses lèvres un sourire qui passait. Il se recueillit une minute et, d'une voix caressante, le Père Lacordaire se reprit, et au lieu de maudire les passions, il se surprit à les bénir ; au lieu de jeter sur elles une malédiction suprême, il demanda pour elles la pitié. «. La passion dans l'homme, dit-il, est le glaive de l'amour, et celui qui voudrait le lui ravir à cause des maux dont il est l'instrument, serait semblable à l'infortuné qui voudrait briser la lyre d'Homère parce qu'Homère a chanté les faux dieux. Ah ! ne brisez pas la lyre ! Prenez-la des mains du poète aveugle, et chantez sur elle le nom, les bienfaits et la gloire du Dieu visible. Chantez, la terre
LES LUTTES NKCESSAIKES <J5
VOUS écoute et le ciel vous répond ; car la Utc d'Homère est aussi la lyre de David, et la passion qui tue l'homme a sauvé le monde au Calvaire. »
Ne vous effrayez donc pas, si vous sentez bouillonner en vous d'ardentes passions. Loin d'en vouloir au Créateur qui a permis que les instincts inférieurs opposassent une résistance à vos plus saints désirs, remerciez-le. Ces obstacles, dit saint Thomas, sont pour la vertu une occasion perpétuelle de se perfectionner, de monter à une vigueur, à une intensité qu'elle n'eût jamais atteinte si elle n'avait été obligée à cette lutte. Nous possédons dans nos passions un puissant levier pour écarter les difficultés que nous rencontrons sur les chemins du bien ; un stimulant qui excitera les forces de nos âmes chaque fois qu'il s'agira d'accomplir une bonne action et d'en exécuter une plus parfaite, demandant plus d'énergie et. plus de décision (i).
« Il en est, en effet, des passions comme des énergies de la nature, dit le P. Janvier, les plus redoutables peuvent devenir les plus précieuses : les chevaux de sang abandonnés à leur humeur sauvage vous jetteront dans les précipices, la foudre et le feu laissés à leurs caprices dévoreront le monde, l'intelHgence aura pour le mal des idées de génie, la volonté des obstinations qui défieront en quelque sorte la bonté de Dieu même. Imprimez à ces puis-
(i) s. Thomas. — De Veriiaie, Quest. XXVI, art.
sances une direction, mettez leur des rênes que vous tiendrez d'une main ferme, vous en tirerez des services incomparables. « I^e souffle de la tempête, chantaient les Saxons, aide nos rameurs ; les mugissements du ciel, les coups de la foudre ne nous nuisent pas; l'ouragan est à notre service et nous jette où nous voulons aller. »
Tous les hommes dont s'honore l'humanité et qui ont laissé des traces profondes de leur passage sur la terre, étaient des natures passionnées. Ce fut là précisément la raison pour laquelle ils se sont élevés au-dessus du niveau ordinaire de la grandeur humaine. Sans passions, a-t-on dit, point d'hommes possibles; sans grandes passions, point de grands caractères, point d'actions qui captivent et entraînent le monde.
Jeunes gens, devenez forts, afin de ne pas laisser la passion mettre sur votre vie sa cruelle et odieuse flétrissure. Apprenez à commander à vos instincts et à les faire servir à vos généreux desseins. Alors seulement vous serez des hommes en pleine possession de toutes leurs énergies, rien en vous ne viendra les affaiblir en les divisant (i).
(i) Lectures recommandées : L.s Traités cie la Concupiscence et du Libre arbitre, de BOSSUET; — Les Conférences de Toulouse, du P. Lacor- DAIRE; — Les Passions, du P. JANVIER (Lethielleux. Paris).
Peut-on devenir un homme de caractère?
Peut-on devenir un homme de caractère?
Après avoir constaté la nécessité d'être des hommes au vouloir robuste, nous devons résoudre la question que se pose tout esprit sérieux : Est-il possible de devenir îin homme de caractère ?
Si nous considérons un enfant, que remarquonsnous ? Chez lui nous voyons des désirs qui sans cesse succèdent à d'autres désirs. Il est gouverné par l'impression du moment et subit toutes les influences du dehors et du dedans. Il peut y avoir quelquefois de l'entêtement, mais il n'y a pas à proprement parler d'actes de volonté.
Laissez grandir cet enfant. Alors quels changements ! Il y a quelques années vous pouviez lui faire dire oui ou non, le conduire ici ou là. Dans toutes ses actions, il agissait sous la motion d'une volonté étrangère ou sous celle de l'instinct et du caprice. Aujourd'hui, il sait ce qu'il veut, pourquoi il veut. Il se propose un but, recherche les moyens qui l'y conduiront le plus sûrement, et il les prend. Rien ne peut le faire dévier de la ligne de conduite qu'il s'est tracée. La différence entre l'enfant et l'homme, c'est que l'homme est devenu capable de fixer son
attention^ de contrôler les mouvements de sa nature, d'utiliser les forces dont il dispose ; en un mot, il est maître de lui-même, tandis que l'enfant était à la merci du monde et des choses.
Quelle est la cause de cette transformation ? — Un élément nouveau a-t-il été introduit dans cette vie ? Non. Cet enfant avait en lui une faculté, la volonté : et sous l'influence de causes physiques et morales, elle a atteint son plein épanouissement. Voilà le fait. Tout d'abord nous ne savions pas et nous ne pouvions pas vouloir, puis nous savons et nous pouvons vouloir. Notre faculté a donc subi une évolution, un perfectionnement.
Cherchons maintenant V explication de ce fait. — La première qui se présente à l'esprit est celle qui ressort de la notion que nous nous formons de la volonté. La volonté, nous le savons, est ce pouvoir qu'a l'âme de se déterminer avec réflexion et conscience à une action de son choix. C'est une puissance, une énergie.
Or, s'il est une chose que nous avons souvent constatée au point de vue physique, c'est que toutes les forces sont susceptibles d'accroissements. Notre corps en est une démonstration vivante. Nous développons, nous assouplissons nos muscles par l'exercice. Nous sommes témoins du même phénomène pour nos facultés intellectuelles. Enténébrée et ne jetant que de vagues lueurs chez l'enfant, l'intelligence devient claire et lumineuse chez l'adulte au fur
l'ELT-ON DKVE-MR L\ HOMME I)E CAli.Vf.TERE? -[
et à mesure que son esprit acquiert de nouvelles connaissances. Nos études n'ont pas d'autre but que de développer cette faculté. Beaucoup en naissant, — et on aime à le dire des enfants, — sont de petits génies en h'erbe, mais pour la plupart, faute de culture, l'heure de la moisson ne viendra jamais. Il en est de même de la volonté. C'est, a-t-on dit (i), un germe obscur qu'un coup de vent a détaché, et qui se mêle aux cailloux du chemin, aux feuilles jaunies de l'automne. Qu'un peu de terre vienne à le couvrir, que l'eau du ciel l'arrose, que quelques rayons réchauffent, il se lèvera, humble encore et pourtant plein d'avenir. Laissez maintenant passer sur lui l'air hbre; appelez tous les vents qui "ébranlent et qui déracinent : l'arbrisseau grandira, plus ferme et plus \dgoureux après la tempête qui aura secoué ses branches et arraché ses feuilles. Enfin, faites succéder les orages aux orages, les rameaux se tordront dans la résistance, et le gland que vous fouhez aux pieds, et l'arbuste que vous dédaigniez sera devenu le chêne, l'arbre aux tempêtes, le vainqueur de l'ouragan, l'hercule de la forêt ; il sentira encore passer au travers de sa nerveuse ramure des souffles orageux, mais si sa ramure s'agite, son tronc ne faibUra pas et, cramponnées au roc, ses racines immobiles lui donneront le calme de tout ce qui est puissant et éternel.
p. DiDOX. — Deux problèmes religieux : rame et l'infini.
La volonté, ainsi que toute force, peut se développer. Mais, comme dans une grande mesure elle échappe aux étreintes de la matière, son développement ne connaît pas les limites qui fatalement circonscrivent l'expansion des forces phj^siques. Nos muscles peuvent se fortifier et s'assouplir par l'exercice ; mais un jour viendra où, parvenus à un certain degré de vigueur et d'élasticité, ils se lasseront ; la fibre s'usera, et quoi que nous fassions, elle ne deviendra ni plus flexible, ni plus résistante.
Nulle puissance humaine ne saurait entraver la marche hardie de la volonté et fixer un terme à sa croisance. Sans doute, faculté Uée à des organes et dépendante de l'intelligence, elle subira leur sort. Que l'intelligence se voile, la volonté est dans le désarroi ; que le corps subisse certaines atteintes, sans une réaction vigoureuse la volonté fléchit ; que des lésions organiques s'opèrent dans le cerveau et brisent les centres moteurs, c'en est fini. Mais, si tous ces organes restent sains, la volonté, comme le cœur qui reste toujours jeune, peut grandir sans cesse, tant qu'elle n'aura pas atteint cette perfection, toujours limitée, hélas! à laquelle une nature créée est en droit d'aspirer. La volonté peut être aussi forte dans l'âme d'un vieillard, saisi déjà par le froid de la mort, que dans celle pleine de vie, de désirs et d'enthousiasme du jeune homme. La vertu n'a pas de cheveux blancs, elle reste toujours fraîche et sans rides, ravissante comme une fiancée.
PEl'T-ON DEVENIR LN HOMME DE (AKAflTÈRE ? 78
Beaucoup de jeunes gens pour se dispenser de travailler à devenir des hommes de caractère et rester sans trop de remords dans une douce médiocrité, allèguent les infirmités de leur nature. Que voulez-vous, affirment-ils sur le ton d'une révoltante indifférence, je suis venu au monde sans caractère, ce n'est pas ma faute. Et comme on ne se refait pas, je n'ai que la ressource de rester ce que je suis, en passant ma vie le plus tranquillement possible.
C'est une singulière philosophie, il faut l'avouer, que celle qui affirme que la vertu est une affaire de tempérament. Je ne sais pas si elle a contribué à façonner des honnêtes gens, mais ce que je constate tous les jours chez les jeunes gens, et même chez ceux qui ne le sont plus, c'est qu'elle enfante une légion de mauvais sujets.
« Il n'en est pas un de nous, disait le P. Lacordaire, qui n'ait en lui la racine d'un saint et aussi celle d'un scélérat. » Tous nous sommes susceptibles d'une formation morale. S'il en était autrement, il faudrait conclure que l'homme, placé par Dieu, suivant l'Écriture, un peu au-dessous des anges, est inférieur à la plante et à l'animal.
Désireux d'imprimer d'une façon indélébile dans l'esprit de ses compatriotes, l'idée que toute l'éducation du caractère repose sur un véritable dressage, Lycurgue eut recours à la démonstration suivante :
Un jour que les Lacédémoniens étaient assemblés sur la place publique, il fit amener deux chiens et les lâcha après avoir mis à leur portée un Uèvre vivant et une assiette de viande. Le premier se précipita à la poursuite du Hèvre, le second sur l'assiette.
Comme les Lacédémoniens regardaient sans comprendre, il leur dit : « Ces deux chiens sont nés du même père et de la même mère ; comme j'ai donné à chacun d'eux une éducation différente, l'un est devenu chasseur, l'autre gourmand. Il en sera de même de vos enfants ; ils seront courageux ou lâches selon l'éducation que vous leur donnerez. »
« On a bien trouvé, dit saint François de Sales en son suave langage, le moyen de changer les amandiers amers en amandiers doux, en les perçant seulement au pied, pour en faire sortir le suc; pourquoi est-ce que nous ne pourrions pas faire sortir nos inclinations perverses, pour devenir meilleurs ? Il n'y a point de si bon naturel qui ne puisse être rendu mauvais par des habitudes vicieuses ; il n'y a point aussi de naturr-l si revêche qui, par la grâce de Dieu premièrement, puis par l'industrie et la vigilance, ne puisse être dompté et surmonté. )>
L'homme ne vient pas au monde avec un caractère tout fait comme le prétendent certains philosophes; le caractère n'éclate pas d'un coup, par explosion, vers la trentième ou la quarantième année, ainsi que d'autres l'enseignent; nous possédons les germes, les premiers linéaments de notre
caractère, et c'est à nous qu'il appartient de les développer.
On a souvent comparé notre âme à un champ où croissent également de bonnes et de mauvaises herbes. Pour le cultiver, nous pouvons nous faire aider par d'autres, et c'est le rôle des éducateurs, mais la grande part du travail nous revient, et pour celle-là, personne ne peut nous suppléer. Il faut entrer résolument dans ces broussailles, puis couper, tailler, émonder, de façon à donner de la lumière et de l'air aux bonnes inclinations qui ne demandent qu'à vivre et à se développer.
L'exemple du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, nous montre bien à quel point l'éducation et les efforts personnels peuvent améliorer le naturel. C'est un exemple entre mille autres.
« Ce prince, dit Saint-Simon dans ses Mémoires, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler : dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps ; opiniâtre à l'excès, passionné pour toute espèce de volupté.... »
Si la doctrine de ceux qui prétendent qu'on ne peut modifier son caractère, était vraie, cet enfant aurait dû devenir un de ces vicieux d'autant plus terribles que rien ne leur résiste et qu'ils ont tout
à discrétion pour satisfaire leurs passions. C'est cependant le contraire qui arriva.
Le duc de Beauvilliers, secondé par Fénelon et par l'abbé de Fleur}^, « travaillèrent sans relâche à corriger cet effra3^ant naturel; puis, dit toujours Saint-Simon, Dieu aidant, quand le prince eut atteint sa dix-huitième année, l'œuvre fut accomplie, et de cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble, austère pour soi. »
Est-ce à dire que nous venons tous au monde également riches des dons de la nature ? Non. Sur la tête de l'enfant qui ouvre pour la première fois les 3'eux à la lumière planent les innombrables influences du passé. Le sang qui coule dans ses veines charrie des germes de vertu ou des semences de mort. Xous continuons la vie de nos pères, et sur nos faibles épaules nous sentons peser le poids de leurs excès.
« La nature est, si j'ose le dire, un tribunal secret ; sa juridiction patiente, inaperçue, ne laisse rien échapper; elle connaît les fautes qui se cachent aux 3"eux de l'homme et que ses lois ne peuvent atteindre. Ses décisions, souveraines, éternelles, comme tout ce qui émane des premiers principes, produisent sur les générations leurs effets inévitables, et le petit-fils qui médite avec désespoir sur le mystère de ses souffrances peut en
PEl T-0\ DEVEMU IN HOMME DE CARACTERE ? 77
; trouver la cause dans les excès de ses aïeux » (i). Personne ne nie ce principe de l'hérédité organique et de l'hérédité morale. La science l'a affirmé ' jusqu'à l'exagération ; « elle a répété que la santé physique, que la vigueur intellectuelle, que les dispositions morales nous venaient de nos ancêtres, que notre personnalité n'était que le produit des énergies du passé, que le résultat du travail opéré par le temps. C'est d'abord dans le corps et dans 1 la constitution que l'on retrouve les traces d'actes I qui se sont évanouis. Nul de vous n'ignore que les I maladies entrées dans le sang se communiquent avec lui; qu'à notre premier jour la conformation normale ou vicieuse du corps, des nerfs, du cerveau dépend, d'une manière souvent désespérante, des tempéraments sains ou détraqués des pères qui ont engendré. Par suite du commerce intime du corps avec l'âme, les tares de la chair agissent presque fatalement sur l'esprit, de sorte que les fils des débauchés sont des voluptueux, les fils des lâches sont des lâches, les fils des tribus menteuses sont menteurs, les fils des braves sont braves, les fils des héros sont héroïques, encore qu'il convienne d'admettre des exceptions à cette règle et de sauvegarder l'autorité et les droits de la Uberté » (2).
1) Feuchterleben' — Hygiène de l'âme.
2) P. Janvier. — Le vice et le péché, $« Conférence.
Alors, direz- vous, parler de formation du caractère est chose inutile, puisque nous subissons les conséquences des fautes de nos ancêtres. Ils étaient vicieux, fatalement nous le serons.
Sans doute, tandis que du fait de l'hérédité, les uns naissent avec des incHnations bonnes qui les aident puissamment dans l'accomplissement du devoir et leur rendent plus facile et plus rapide la course vers l'idéal; les autres, dès leur jeune âge, ploient sous le poids de secrètes infirmités et rencontrent à chaque pas, sur le chemin de la vertu, des obstacles qui ralentissent et alourdissent leur marche. Pour les uns, la pratique du bien est comme naturelle ; pour les autres, c'est un vrai martyre.
Notre devoir est de lutter contre les tendances vicieuses que nous apporte l'hérédité. Dans une grande mesure nous pouvons y échapper. Nous avons un tempérament, à nous de l'étudier, afin de le corriger s'il en a besoin, et de l'utiliser pour le bien. Nous avons des défauts, et qui donc n'en a pas, au lieu de nous perdre en stériles et larmoyantes récriminations, mettons-nous résolument au travail, afin de les extirper de notre âme. C'est là le grand honneur de l'homme : triompher par sa volonté, par sa vertu des infirmités de la nature et maintenir toujours la chair sous la domination de l'esprit.
Nous sommes donc les artisans de notre caractère. {( Il y a du Phidias en chacun de nous. Chaque homme est un sculpteur qui doit corriger son marbre