PEUT-ON DEYEMR UN HOMME DE CARACTÈRE
OU son limon, jusqu'à ce qu'il ait fait sortir de la masse confuse de nos instincts grossiers un personnage intelligent et libre. « (Edgard Quinet).
Si nous a\4ons le pouvoir de modifier les traits de notre visage, quels soins nous y . apporterions ! Xous étudirions les plus beaux modèles afin de nous composer une physionomie idéale. L'un voudrait plus d'éclat dans ses yeux, l'autre plus de délicatesse dans le plissement de ses lèvres. Que sais- je encore ? Rien ne nous échapperait ni la couleur des cheveux, ni la blancheur des dents. Hélas ! diront certains, malgré nos efforts, malgré les nombreux ingrédients pharmaceutiques, il n'est pas en notre pouvoir de transformer un pauvre visage. Tout ce que nous pouvons faire c'est de dissimuler les ravages du temps et de la souffrance, de replâtrer ce qui se désagrège, de noircir ce qui blanchit trop vite.
Il n'en va pas de même pour notre âme. Tous nous pouvons composer sa ph3^sionomie, façonner notre caractère. Nous n'arriverons peut-être pas à quelque chose d'extraordinaire. Ce n'est pas nécessaire. Dieu ne nous demande que de faire fructifier le talent qu'il nous a confié. A nous de faire valoir ou de laisser improductif ce don du Créateur. Nous sommes libres. De son bon ou de son mauvais usage dépend notre élévation ou notre déchéance, et finalement notre glorification ou notre malédiction.
A l'œuvre donc ! la chose en vaut la peine.
8o SOYEZ DES HOMMES
Sans parler de notre intérêt personnel qui est ici en jeu, l'intérêt et l'avenir de la société le demandent. Notre pa^'s a besoin d'hommes de caractère, aux mœurs intègres, capables de se dévouer généreusement à la chose publique, et forts pour résister au mal qui menace de nous submerger. L'Eglise de Dieu a besoin de tels hommes pour accomplir sa mission sur la terre et pour construire dans les cieux cette [bienheureuse cité, où elle doit nous enchâsser un jour comme des pierres vivantes, après que nous aurons été polis par les épreuves et les angoisses.
C'est l'austérité de la vie que je vous demande et vous m'accuserez peut-être de cruauté ! Ne craignez pas; ces épines, dont je veux entourer votre jeunesse comme d'une haie protectrice, sont plus apparentes que réelles, et s'il y a un peu de souffrance, les roses qui s'y épanouissent sont d'un coloris si frais et d'un parfum si délicat qu'elles nous dédommagent amplement.
Quand il s'agit d'acquérir des biens matériels, nous ne craignons pas les pénibles travaux, et pour notre grandeur morale, la seule véritable puisqu'elle ennoblit ce qu'il y a de plus élevé en nous et qu'elle ne passe pas, nous ne serions pas capables d'un effort ? Je ne veux pas le croire. J'ai delà jeunesse une meilleure opinion. Je sais, que malgré des lâchetés et des défaillances, il y a en elle d'immenses ressources pour le bien.
La connaissance de soi-même.
La connaissance de soi-même.
Le premier soin d'un ouvrier qui veut produire une œuvre d'art, c'est, après avoir fortement conçu son plan, d'étudier la matière qu'il aura à façonner et les outils dont il devra se servir. Nous devons agir de même si nous voulons mener à bonne fin l'œuvre capitale de notre formation morale. Avant de nous mettre au travail, essayons de nous connaître, de scruter les profondeurs de notre être moral, afin de voir ce qu'il y a en lui de mal à faire disparaître, de défauts et de vices à extirper ou dont il y a lieu de se garder ; afin aussi de constater le bien, vertus et qualités, à conserver et à fortifier si on les possède, ou à acquérir si on en est dépourvu.
La connaissance de soi-même est donc d'une souveraine importance, et cependant, les hommes qui s'ignorent sont légion. La plupart vivent aussi étrangers à eux-mêmes que le sont à nous certaines régions de l'Afrique ou de l'Océanie que nous ne connaissons que de nom. Alors ne se connaissant pas, ils n'ont nullement le désir de se
cultiver^ de travailler à leur perfection, et même, si en un jour d'enthousiasme pour la vertu ou dans une heure de sincérité ils en avaient conçu le dessein, comment pourraient-ils mener à bien cette difficile entreprise ?
Cette ignorance de soi-même est le mal de tous les temps. Pascal nous en donne la raison : 'M « ly'homme se fuit, dit-il, parce qu'il se craint » (i). On a peur en s' étudiant de découvrir trop de laideur dans sa conscience, et comme on veut vivre sans déplaisir dans sa propre compagnie, on trouve plus simple de fermer les yeux et de se décerner sans examen un brevet de sainteté ou tout au moins d'honnêteté.
Dans une comédie, quelqu'un ayant dit cette banahté : « Je ne vais que chez les gens que j'estime, )) un homme d'esprit lui répond : « Si on n'allait que chez les gens qu'on estime, il y a des jours où l'on ne pourrait pas rentrer chez soi » (2). De plus, quand on se connaît, on mesure mieux toute la grandeur de la tâche à accomplir. On prévoit qu'il y aura de rudes sacrifices à faire, et comme instinctivement notre nature a horreur de l'effort et de la peine, on aime mieux ne pas voir. Les malades agissent souvent ainsi. Ils évitent de s'éclairer sur leur état, afin de s'épargner les soucis d'un traitement médical que
(i) Pascal. — Pensées.
(2) F. COPPÉE. — La Bonne Souffrance, p. 253.