APPAREILS D OBSERVATION
traités plus ou moins étendus dont on trouvera le détail dans la bibliographie que je donnerai plus loin, et je me bornerai, pour m'en tenir à l'Europe, à citer ici les noms de : Huber, Ebrard, Mayr, Lespès, Moggridje, Forel et Lubbock comme étant ceux des observateurs qui ont le plus contribué, par leurs recherches et leurs écrits, à nous initier aux étonnants mystères de la vie de ces peuplades industrieuses. Rien d’ailleurs, je le répète, de . plus attachant que cette étude, où le naturaliste passe de surprises en surprises, et qui lui dévoile tant de faits inattendus, tant de singularités curieuses. Mais il faut se garder, en étudiant ces petits êtres, de laisser trop de part à l'imagination surexcitée par la vue de si merveilleux instincts, ct de tirer des conséquences trop grandes de quelques rapports, plus apparents que réels, que certains points de la vie des fourmis peuvent avoir avec nos sociétés et nos institutions. La réalité nous offrira assez de merveilles pour que nous n’ayons rien à emprunter au domaine de la fiction, et le txbleau vrai que nous aurons à tracer est assez coloré par lui-même, sans qu'il soit besoin de le parer de nuances fantaisistes.
Je vais donc passer en revue, aussi complètement et aussi succinctement que possible, tout ce qu’on sait aujourd’hui des mœurs desfourmiseuropéennes,en fâchant d'éviter deux écueils : l'enthousiasme qui dénature les faits en cherchant à les poétiser, et le scepticisme qui ne se rend pas assez compte que, pour nos connaissances bornées,
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
1. — Appareils d'observation. — Avant d'entrer dans la vie intime de nos insectes, peut-être ne sera-t-il pas hors de propos de décrire sommairement les appareils au moyen desquels on peut pénétrer les secrets de leur intérieur ; car si l'observation sur place peut être intéressante et souvent indispensable, ce n'est, dans bien des cas, qu'en transportant chez soi ce petit peuple qu'on peut l'étudier avec fruit et surprendre,à toute minute, les détails de son existence. C'est à M. Forel, l'habile observateur suisse, que j'emprunterai les procédés qui vont suivre ef au moyen desquels on pourra répéter la plupart des études de mœurs que je développerai plus loin.
« Pour établir les grandes fourmilières de grosses fourmis, je me sers, dit cet auteur {1}, d'un appareil analogue à celui
d'Huber. C’est une grande boîte plate dont les deux grandes.
faces sont vitrées et distantes l’une de l’autre de moins de trois centimètres. Une grande feuille de fer blanc criblée de trous sépare encore cet espace en deux parties larges de moins de 1 centimètre 1/2 chacune. Deux volets extérieurs peuvent s'ouvrir et se fermer en s'appliquant contre les grandes faces de verre. Undes côtés étroits de cette boîte (qui doit reposer verti” calementsur un deses autres côtés étroits)peut s'ouvrir sur toute sa longucur. Un trou traverse le côté qu'on peut ouvrir. Un conduit de fer blanc s'engage depuis l'extérieur dans ce trou. Une mangeoire ou cage bien fermée en toile métallique un peu fine, munie d’un tube de caoutchouc gros et court, peut s'adapter au conduit de fer blanc. On peut faire à la mangeoire une autre ouverture qu'on bouche avec du caoutchouc. Cet appareil est ainsi très portatif et peu génant. On perce un trou
dans sa face étroite supérieure pour y verser de l’eau de temps.
en temps. Une modification avantageuse serait de remplacer
la feuille de fer blanc par une feuille en bois {moins bon con-
ducteur de la chaleur) percée de peu de trous, et de donner à cet appareil une très grande surface el une épaisseur encore un peu moindre. On peut observer ainsi les mœurs des fourmis
à travers le verre, dans leur intimité, car l’étroitesse de leur
boîte les force à se servir du verre comme paroi de toutes leurs cases. En mettant l'appareil au soleil, on leur permet d'y trouver deux températures différentes, grâce à la feuille médiane. On n'ouvre les volets que pour les observer. On les nourrit par la mangeoire. Une modification très simple de cet apparcil est une boîte en fer blanc de même forme, ayant ses deux grandes faces vitrées et distantes d’un centimètre au plus, sans feuille médiane, sans côté ouvrable. Un trou fait dans un des côtés sert à adapter une mangeoire. Cela convient à des fourmilières de petites espèces ; il faut être très prudent et éviter une trop forte chaleur, surtout le soleil. Deux feuilles de carton servent à couvrir le verre. »
(1).— Fourmis de la Suisse, page 251.
me. té:
L'auteur décrit ensuite ce qu’il appelle des arènes de gypse et dont l'emploi est excellent pour élever des fourmis de petite ou de moyenne taille. Cet appareil consiste simplement en une planche, sur laquelle on dispose une enceinte formée de gypse en poudre très fine et comprimée à sec avec les doigts, en forme de mur vertical un peu élevé. Ce mur est infranchissable pour les fourmis, car si elles veulent l’escalader, le gypse se désagrège sous leurs pattes, et elles retombent dans l’intérieur. Quand elles ont renouvelé plusieurs fois cette tentative d'évasion, elles en reconnaissent l’impossibilité et se résignent à s'installer dans leur nouvelle demeure. Au milieu de l’arène on place un peu de terre, recouverte d’un morceau de verre, qui lui-même est abrité par une feuille de carton qu’on enlève pour l’observation. Les fourmis établissent alors leurs galeries dans la terre, qu'il faut entretenir à un certain degré d'humidité. On doit avoir bien soin de ne pas mouiller le gypse car, dans ce cas, il devient compacte, et les fourmis le franchissent aisément.
Pour de petites fourmis peu nombreuses, on peut employer avec succès un simple bocal de verre à large ouverture, fermé par de la mousseline ou un bouchon de liége.
Quel que soit l'appareil dont on se sert, il faut l’approvisionner de substances nutritives, telles que du miel, du sucre, des confitures, des pucerons ou de petits insectes, et cette nourriture doit être fréquemment renouvelée pour éviter la moisissure.
2.— Nidsdes Fourmis.— Leur origine.— Leur mode de construction. — Migrations. — Avant de décrire les divers nids des fourmis et leur architecture, je voudrais pouvoir dire comment ils commencentet’par qui ils sont fondés. Malheureusement il règne encore à cet égard une grande incertitude, et la science est loin d’être fixée sur ce point important. Huber pensait qu’une © féconde s’établissait d’abord seule dans une retraite quelconque, y jetait les fondements d’un nid etsoignait elle-même ses premières larves, jusqu’à ce que l’éclosion de quelques ouvrières lui permit de se décharger sur elles des travaux d'intérieur. Cette opinion, acceptable pour la plupart des espèces, est complètement inadmissible pour les Polyerguset les Strongylognathus, que leur conformation buccale rend tout-à-fait impropres à de
semblables fonctions. Lepeletier et Ebrard ont supposé qu’une femelle fécondée est découverte, dans sa retraite, par une ou plusieurs ouvrières de son espèce qui s’allient à elle pour commencer un nouveau nid. M. Forel, sans se rallier d’une façon affirmative à cette hypothèse, semble cependant l’accepter comme probable. S'il m'est permis d'émettre ici mon avis personnel, je pense qu’il ne doit rien y avoir d’absolu à cet égard, et que ce qui se passe pour une espèce peut très-bien ne pas se passer pour une autre. Je pencherais,en général,pour l'opinion d'Ebrard et de Lepeletier, et je vais l’appuyer d’une petite observation qui, si elle n'a pas grand poids, ajoutera toujours un fait à ceux qui sont connus. J'ai plusieurs fois rencontré, à la fin de l'automne, dans les belles journées qui précèdent l’arrivée des froids, des femelles fécondes de Lasius niger et alienus, errant sur le bord des chemins et entraînant, éramponnée à une de leurs pattes, une ouvrière de leur espèce. Cette ouvrière se tenait immobile et pelotonnée, et quand je saisissais la femelle entre les doigts, elle ne làchait pas prise, mais il me fallait un certain effort pour la contraindre à abandonner son posie. J’ai dit que cette ouvrière était immobile et se laissait emporter passivement, ce qui exclut la supposition que, loin de suivre la femelle, elle cherchait à la retenir et à la ramener à la fourmilière, comme on l'observe souvent et corame l'ont rapporté Huber et d’autres naturalistes. Malheureusement le temps m'a toujours manqué pour suivre jusqu’au bout les allées et venues assez vagahondes de ces femelles ainsi chargées, mais je crois être en droit de supposer que, lorsqu'elles ont trouvé une retraite à leur convenance, elles s'y installent avec leur ouvrière, et que cette unique travailleuse peut suffire aux premiers besoins de la famille à naitre.
Quoiqu'il en soit, je pense, comme je l’ai déjà dit, qu'il ne faut pas trop généraliser et que de nouvelles études sont indispensables pour élucider la question de l’origine des fourmilières.
Si nous considérons maintenant les nids en eux-mêmes, nous en rencontrerons de plusieurs sortes et nous pourrons, avec M. F'orel, les classer en cinq grandes catégories que nous examine-
rons successivemenl.
Je dois tout d’abord prévenir que, dans l’esquisse générale des
procédés de construction qui va suivre, je ne cite que quelquesunes des espèces qui les emploient, mais que, dans la partie descriptive de cet ouvrage, je donnerai, après la description de chaque insecte, l'indication sommaire de son mode de bâtir,
toutes les fois qu’il me sera connu.
I.— Nips DE TERRE PURE.— (PI. 11 ct 1v). Ce sont les plus nombreux et cette architecture est commune à un grand nombre d'espèces. D'une façon générale, ces nids consistent en chambres et en galeries, ordinairement à plusieurs étages, séparés par des voûtes que soutiennent des murs ou des piliers,et ces excavations sont soit simplement minées dans le sol, soit maçonnées à sa superficie en forme de dômes de terre plus ou moins élevés, creusés eux-mêmes de galeries, et communiquant avec le dehors par une ou plusieurs ouvertures.
Les nids simplement minés sont souvent presque invisibles à l'extérieur, les fourmis emportant au loin les déblais provenant de la construction de leurs souterrains ; fréquemment ils sont établis sous des pierres qui en forment la couverture naturelle et les garantissent plus efficacement des causes extérieures de perturbation. Parfois les travailleuses, au lieu de disséminer la terre extraite de leurs galeries, la rassemblent au-dessus de leur habitation pour en former un ou plusieurs cratères ou entonnoirs, au fond desquels est une ouverture servant d'accès au labyrinthe intérieur. Tels sont les nids des Aphynogaster barbara et structor et de quelques autres Myrmicides. Mais, différant en cela des monticules élevés par les fourmis maçonnes, ces remparts de terre sont simples, pleins, et les parcelles qui les composent ne sont pas agglutinées entre elles mais simplement juxtaposées.
Ces divers modes de bâtir et d’autres que nous aurons à énumérer ne sont pas toujours particuliers à telles ou telles espèces et, selon les circonstances, les mêmes fourmis peuvent employer des procédés divers, bien qu’en général elles en aient un dont elles usent de préférence toutes les fois qu’elles peuvent le faire sans inconvénient.
Bien différentes de celles des abeilles ou des guépes, les constructions des fourmis sont très irrégulières, sans plan tracé d’avance, et leurs galeries forment un véritable labyrinthe où tout se croise et s’enchevêtre sans disposition géométrique. Cette.
irrégularité tient à ce que les ouvrières travaillent isolément, chacune à sa manière, et ne prenant conseil que de sa propre inspiration pour mener à bien la tâche qu’elle s’est imposée. Quand il y a association pour un travail commun, elle ne comprend généralement que de petits groupes rassemblés par l'initiative d'une ouvrière trop faible pour exécuter seule l’idée qu’elle a conçue.
Les instruments que les fourmis emploient dans leur travail sont leurs pattes et leurs mandibules. Les pattes, et surtout les antérieures, leur servent à fouir la terre et les aident aussi à pétrir et disposer les matériaux de leurs habitations. C’est avec leurs mandibules qu’elles divisent et transportent les matières premières qui forment la base de leurs constructions, et elles les emploient aussi soit comme truelle pour gâcher la terre humide, soit comme ciseaux, scies ou tenailles pour arracher ou diviser les brins d'herbes et les feuilles dont elles veulent se débarrasser ou se servir.
L'architecture et le mode d'opérer des fourmis mincuses el maçonnes ont été almirablement décrits par Huber. et Ebrard y a ajouté quelques observations intéressantes. Les espèces que ces auteurs ont étudiées sont la Formica fusca et le Lasius niger, et sans entrer dans des détails hors de proportion avec le plan de cet ouvrage, je crois devoir donner ici quelques extraits qu'une analyse ne saurait remplacer.
Huber fait d’abord remarquer, ce qui est très exact, que les nids d'espèces différentes ne sont pas construits dans le même système :
« Ainsi, dit-il, (1) le monticule élevé par les fourmis noir-cen- « drées (Formica fusca) offrira toujours des murs épais, formés « de terre grossière et raboteuse, des étages très prononcés et de « larges voûtes soutenues par des pilierssolides (21: on n’y trouvera « ni chemins, ni galeries proprement dites, mais des passages en « forme d'œil-de-bœuf ; partout de grands vides, de gros massifs « de terre, ct l’on remarquera que les fourmis ont conservé une
(1). Huber, les Fourmis indigènes, Genève, 1861, page 27.
(2). La F#.'fusea reconstruit pes de véritables piliers, mais seulement des murs percés de larges trous, et c'est l'intervalle de ces ouverture qui a été considéré par Huber comme des piliers.
« certaine proportion entre les piliers et la largeur des voûtes « auxquelles ils servent de supports.
« La fourmi brune (Lasius niger) se fait particulièrement remarquer par la perfection de son travail...... Cette fourmi, l’une des plus industrieuses, construit son nid par étages de 4 à 5 lignes de haut, dont les cloisons n’ont pas plus d’une demi ligne d'épaisseur, et dont la matière est d'un grain si fin que la surface des murs intérieurs en paraît fort unie. Ces élages ne sont point horizontaux : ils suivent la pente de la fourmilière, de sorle que le supérieur recouvre tous les autres, le suivant embrasse tous ceux qui sont au dessous de lui, et ainsi de suite, jusqu'au rez-de-chaussée qui communique avec les logements souterrains. Cependant ils ne sont pas toujours arrangés avec la même régularité,car les fourmis ne suivent pas un plan bien fixe; il semble, au contraire, que la nature leur a laissé une certaine latitude à cet égard, et qu’elles peuvent, selon les circonstances, le modifier à leur gré ; mais quelque bizarre que puisse paraître leur maçonnerie, on reconnait toujours qu’elle a été formée par étage concentrique.
« Si l’on examine chaque étage séparément, on y voit des cavités travaillées avec soin, en forme de salles, des lozcs plus étroites et des galeries allongces qui leur servent de communication. Les voûtes des places les plus spacieuses sont supportées par de petites colonnes, par des murs fort minces, ou enfin par de vrais arcs-boutants. Ailleurs on voit des cases qui n’ont qu’une seule entrée ; il en est dont l’orifice répond à l'étage inférieur ; on peut encore y remarquer des espaces très larges, percés de toutes parts et formant une espèce de carrefour où toutes les rues aboutissent. Tel est à peu près l'esprit dans lequel sont construites les habitations de ces fourmis ; lorsqu'on les ouvre, on trouve les cases et les places les plus étendues remplies de fourmis adultes ; mais on voit toujours que leurs nymphes sont réunies dans les loges plus ou moins rapprochées de la surface, suivant les heures et la température, car à cet égard les fourmis sont douces d’une grande sensibilité et paraissent connaître le degré de chaleur qui convient à leurs petits.
« La fourmilière contient quelquefois plus de vingt étages dans sa partie supérieure, et, pour le! moins, autant au dessous du
« sol. Combien de nuances de chaleur doit admettre une telle dis- « position et quelle facilité les fourmis ne se procurent-elles pas, « par ce moyen, pour la graduer ? Quand un soleil trop ardent « rend leurs appartements supérieurs plus chauds qu’elles ne le « désirent, elles se retirent avec leurs petits dans le fond de la « fourmilière. Le rez-de-chaussée devenant à son tour inhabita- « ble pendant les pluies, les fourmis de cette espèce transportent « tout ce qui les intéresse dans les étages les plus élevés, et c’est « là qu’on les trouve rassemblées avec leurs nymphes et leurs œufs « lorsque leurs souterrains sont submergés. »
Iuber cherche ensuite à savoir comment les fourmis s’y prennent pour construire leurs nids et, après avoir remarqué qu’une pluie douce est favorable à leurs travaux, il observe le Lasius niger en temps opportun etrend ainsi compte de son moded'opérer :
« (1) Dès que la pluie commença, je les vis sorlir en assez grand « nombre de leurs souterrains ; elles rentrèrent aussitôt mais « revinrent ensuite, tenant entre leurs dents des molécules de « terre qu’elles déposèrent sur le faîte de leur nid. Je ne concevais « pas, au premier abord, ce qui devait en résulter, mais je vis « bientôt s'élever de toutes parts de petits murs qui laissaient « entre eux des espaces vides. En plusieurs endroits, des piliers « placés à distance les uns des autres annonçaient déjà la forme « des salles, des loges et des chemins que les fourmis se propo- « saient d'établir : c'était, en un mot, l’chauche d’un nouvel
« élage.
« Chaque fourmi apportait entre ses dents une petite pelote de « terre qu’elle avait formée en ratissant le fond des souterrains « avec le bout de ses mandibules ; cette petite masse de terre « étant composée de parcelles réunies seulement depuis quelques « instants, pouvait aisément se prêter à l’usage que les fourmis « voulaient en faire ; ainsi, lorsqu'elles l’avaient appliquée à « l'endroit où elle devait rester, elles la divisaient et la poussaient « avec leurs dents, de manière à remplir les plus petites inégalités
(1) Huvber, loc. cit. p. 82.
de leur muraille. Leurs antennes suivaient tous leurs mouvements, en palpant chaque brin de terre, et quand ils étaient disposés ainsi, la fourmi les affermissait en les pressant légèment avec ses pattes antérieures : ce travail allait fort vite.
« Après avoir tracé le plan de leur maçonnerie, en plaçant çà et là les fondements des piliers et des cloisons qu elles voulaient établir, elles leur donnaient plus de relief, en ajoutant de nouveaux matériaux au dessus des premicrs. Souvent deux petits murs, destinés à former une galcrie, s'élevaient vis à vis l’un de l’autre et à peu de distance : lorsqu'ils étaient à la hauteur de #4 ou 5 lignes, les fourmis s’occupaient à recouvrir le vide qu'ils laissaient entre eux, au moyen d'un plafond de forme cintrée ; cessant alors de travailler en montant, comme si elles
avaient jugé leurs murs assez élevés, elles plaçaient contre l’arête
intérieure de l’un et de l’autre, des brins de terre mouillée, dans un sens presque horizontal, de manière à former au dessus de chaque mur un rebord qui devait, en s’élargissant, rencontrer celui du mur opposé ; leur épaisseur était ordinairement d’une demi-ligne. La largeur des galeries qui résultaient de ce travail était le plus souvent d’un quart de pouce.
« Ici plusieurs cloisons verticales formaient l’ébauche d'une loge qui communiquait avec différents corridors par des ouvertures ménagées dans la maçonnerie ; là c'était une véritable salle dont les voûtes étaient soutenues par de nombreux piliers; plus loin on reconnaissait le dessin d’un de ces carrefours dont j'ai parlé ci-dessus et auquel aboutissent plusieurs avenues. Ces places étaient les plus spacieuses : cependant les fourmis ne paraissaient point embarrassées à faire le plancher qui devait les recouvrir, quoiqu’elles eussent souvent deux pouces et plus de largeur : c'était dans les angles formés par la rencontre des murs, pis le long de leurs bords supérieurs, qu’elles en plagaient les premiers éléments, et de la sommité de chaque pilier s’'étendait, comme d'autant de centres, une couche de terre horizontale et un peu bombée, qui allait se joindre à d’autres parties de la même voûte, partant de différents points de la grande place publique.
« Cette foule de maçonnes arrivant de toutes parts avec la parcelle de mortier qu'elles voulaient ajouter au bâtiment, l’or-
dre qu'elles observaient dans leurs opérations, l’accord qui régnait entre elles, l’activité avec laquelle elles profitaient de la pluie pour augmenter l'élévation de leur demeure, offraient l'aspect le plus intéressant pour un admirateur de la nature.
« Cependant je craignais quelquefois que leur édifice ne püt pas résister à sa propre pesanteur, et que ces plafonds si larges, soutenus seulement par quelques piliers, ne s’'écroulassent sous le poids de l'eau qui tombait continuellement et semblait devoir les démolir ; mais je me rassurai en voyant que la terre apportée par ces insectes adhérait de toutes parts au plus léger contact, et que la pluie, au lieu de diminuer la cohésion deses particules, semblait l’augmenter encore. Ainsi, loin de nuire au bâtiment par sa chute, elle contribue donc à le rendre plus solide. Ces parcelles de terre mouillée, qui ne tiennent encore que par juxtaposition, n’altenïdent qu’une averse qui les lie plus étroitement et vernisse, pour ainsi dire, la surface du plafond qu’elles composent, ou les murs et les galeries restées à découvert. Alors les inégalités de la maçonnerie disparaissent ; le dessus de ces étages, composés de tant de pièces rapportées, ne présente plus qu'une seule couche de terre bien unie, et n’a besoin, pour se consolider entièrement, que de la chaleur du soleil.
« Ce n’est pas qu’une pluie trop violente ne détruise quelquefois plusieurs cases, surtout lorsqu'elles sont peu voutées ; mais les fourmis ne tardent pas à les relever avec une patience admirable. « Ces différents travaux s'exécutaient à la fois sur toutes les parties de la fourmilière qu’on vient de décrire ; ilsse suivaient de si près dans ses nombreux quartiers, qu’elle se trouva augmentée d'un étage complet en 7 à 8 heures. Car toutes ces voûtes, jetées d’un mur à l’autre, étant à la même distance du plan sur lequel elles s'élevaient, ne formèrent qu'un seul plafond lorsqu'elles furent terminées, et que les bords des unes atteignirent ceux des autres.
(1) « Les fourmis ne se contentent pas d'augmenter l'élévation de 'eur demeure, elles ereusent dans la terre des appartements
(1) Huber, loc. cit. p.38.
« plus spacieux encore, et les matériaux qu’elles en retirent sont « employés, comme nous l'avons déjà dit, dans leurs constructions « extérieures. Ainsi l’art de ces insectes consisie à savoir exécuter « à la fois deux opérations opposées : l’une de miner et l’autre « de bâtir, et à faire servir la première à l’avantage de la seconde; « ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu’on observe le même « esprit dans ces excavations que dans la partie du bâtiment qui « s'élève au dessus du sol. L’'humidité qui pénètre au El de leur « nid, les aide sans doute dans ces travaux. »
Huber rend compte ensuite de l'architecture de la Formica fusca et décritainsi les manœuvres d’une ouvrière qu’il put suivre assez longtemps :
« (1} Un jour de pluie je vis une ouvrière creuser le sol auprès « d'un trou qui servait de porte à la fourmilière : elle accumulait « les brins qu'elle avait détachés et en faisait de petites pelotes « qu’elle portait çà et là sur le nid ; elle revenait constamment à « la même place et paraissait avoir un dessein marqué, car elle « travaillait avec ardeur et persévérance. Je découvris d'abord « en cet endroit un léger sillon tracé dans l'épaisseur du terrain. « il était en ligne.droite et pouvait représenter l’'ébauche d'un « sentier ou d’une galerie; l’ouvrière, dont tous les mouvements « se faisaient sous mes yeux, lui donna plus de profondeur, « l'élargit, nettoya ses bords, et je vis enfin, sans pouvoir en « douter, qu'elle avait eu l'intention d'établir une avenue con- « duisant d'une certaine case à l'ouverture du souterrain. Ce « sentier, long de 2 à 3 pouces, formé par une seule ouvrière, « était ouvert au dessus, et bordé des deux côtés d’une butte « de terre ; sa concavité, en forme de gouttière, se trouva d'une « régularité parfaite, car l'architecte n'avait pas laissé dans cette « partie un seul atome de trop.
« Le travail de cette fourmi était si suivi et si bien entendu, « que je devinais presque toujours ce qu’elle voulait faire et le « fragment qu'elle allait enlever. :
« À côté de l'ouverture où ce sentier aboutissait, en était une « seconde à laquelle il fallait aussi parvenir par quelque chemin;
(1) Huber, loc. cit. p. 41.
la même fourmi exécuta seule cette nouvelle entreprise ; elle sillonna encore l'épaisseur du sol et ouvrit un autre sentier parallélement au premier, de sorte qu'ils laissaient entre eux un petit mur de 3 à 4 lignes de hauteur.
« Les fourmis qui tracent le plan d’un mur, d’une case, d'une galerie, etc., travaillant chacune de leur côté, il leur arrive quelquefois de ne pas faire coincider exactement les parties d'un même objet ou d'objets différents ; ces exemples ne sont pas rares mais ils ne les embarrassent point ; en voici un où l’on verra que l’ouvrière découvrit l'erreur et sut la réparer. « Là s'élevait un mur d'attente ; il semblait placé de manière à devoir soutenir une voûte encore incomplète jetée depuis le
bord opposé d’une grande case ; mais l’ouvrière qui l'avait
commencée lui avait donné trop peu d’élévation pour le mur sur lequel elle devait reposer; si elle eût été continuée sur le même plan, elle aurait infailliblement rencontré cette cloison à la moitié de la hauteur, et c'était ce qu'il fallait éviter. Cette remarque critique m'occupait justement, lorsqu'une fourmi arrivée sur la place, après avoir visité ces ouvrages, parut être frappée de la même difficulté, car elle commença aussitôt à détruire la voûte ébauchée, releva le mur sur lequel elle reposait et fit une nouvelle voùte, sous mes yeux, avec les débris de l’ancienne.
« C’est surtout lorsque les fourmis commencent quelque entreprise, que l’on croirait voir une idée naître dans leur esprit etse réaliser par l'exécution Ainsi,quand l’une d'elles découvre sur le nid deux brins d'herbe qui se croisent et peuvent favoriser la formation d’une loge, ou quelques petites poutres qui en dessinent les angles et les côtés, on la voit examiner les. parties de cet ensemble, puis placer, avec beaucoup d'adresse, des parcelles de terre dans les vides et le long des tiges ; prendre de toutes parts les matériaux à sa convenance, quelquefois même sans ménager l’ouvrage que d’autres ont ébauché, tant elle est dominée par l’idée qu’elle a conçue et qu'elle suit sans distraction. Elle va, vient, retourne jusqu’à ce que son plan soit devenu sensible pour d'autres fourmis.
« Dans une autre partie de la même fourmilière, plusieurs
brins de paille semblaient placés exprès pour faire la charpente du toit d'une grande case ; une ouvrière saisit l'avantage de cette disposition ; ces fragments, couchés horizontalement à demi-pouce du terrain, formaient, en se croisant, un parallélogramme allongé. L'industrieux insecte plaça d'abord de la terre dans tous les angles de cette charpente et le long des petites poutres dont elle ‘était composée ; la même ouvrière établit ensuite plusieurs rangées de ces matériaux les unes contre les autres, en sorte que le toit de cette case commençait à être très distinct, lorsqu’ayant aperçu la possibilité de profiter d’une autre plante pour appuyer un mur vertical, elle en plaça de même les fondements. D'autres fourmis étant alors survenues, elles achevèrent en commun lesouvrages que la première avait commencés. »
Un des plus curieux exemples de l'aptitude des fourmis, et en
particulier de la F. fusca, à tirer parti des circonstances extérieures et même à les modifier de la façon la plus ingénicuse,
est rapporté en ces termes par Ebrard {1) :
« Une fourmi appartenant à l'espèce des noires-cendrées, employa sous mes yeux un procédé multiple qui accuse les calculs les plus ingénieux. Lors d’une promenade à travers champs, au mois de juin, j'aperçus sur le sommet d'une fourmilière toute une ébauche d'un nouvel étage en construction. C'était des séries de galeries formées par deux murs opposés et micouverts, interrompues par de nombreuses cellules inachevées. Les extrémités supérieures des parois de plusieurs de ces salles formaient en dedans une saillie de trois millimètres, et cependant elles laissaient entre elles un espace découvert large de deux centimètres. Les fourmis noires-cendrées ne transportent jamais ni brins de bois, ni brins d'herbe, et ne se servent jamais de piliers en terre. Comment donc les ouvrières de cette habitation s'y prendraient-elles pour achever de couvrir les cellules commencées, avant que les matériaux formant le pourtour de la voûte inachevée, ne tombassent sous leur
(1) Ebrard : Nouvelles observations sur les Fourmis (Bibliothèque universelle et
revue Suisse, 18b1, page 467),
propre poids ? Tel fut le problème qui excita ma curiosité. L’après-dinée ayant été pluvieuse, je m'armai d'un parapluie et de patience, et j’allai m'asseoir près de la fourmilière.
« Le sol était mouillé et les travaux en pleine activité. C'était un va-et-vient continuel de fourmis sortant de leur demeure souterraine et apportant des morceaux de terre qu’elles adap-
taient aux constructions anciennes. Ne voulant pas disséminer
mon attention, je la fixai vers la salle la plus vaste. Une seule fourmi y travaillait. L'ouvrage était avancé et cependant, malgré une saillie prononcée en dedans de la partie supérieure des murs, un espace de 12 à 15 millimètres restait à couvrir. C'était le cas, pour soutenir la terre restant à placer, d’avoir recours, comme le font plusieurs espèces de fourmis, à des piliers, à de petites poutres, ou bien à des débris de feuilles
sèches ; mais l'emploi de ces moyens n’est pas, ai-je dit, dans.
les habitudes des fourmis noires-cendrées.
« Notre ouvrière, paraissant quitter un moment son ouvrage, se dirigea vers une plante de graminée peu distante, dont elle parcourut successivement plusieurs feuilles (feuilles linéaires, c'est-à-dire longues cet étroites).Choisissant la plus proche, elle alla chercher de la terre mouillée qu'elle fixa à son extrémité supérieure. Fille recommença cette opération jusqu'à ce que, cèdant sous le poids, la feuille s'inclinât légèrement du côté de la salle à couvrir. Cette inclinaison avait lieu malheureusement plutôt vers l'extrémité de la feuille, laquelle menaçait d© se rompre. La fourmi, parant à ce grave inconvénient, la rongea à sa base externe, de sorte qu’elle s'abaissa dans toute sa longueur au dessus de la salle. Ce n’était point assez : l’apposition n'était pas parfaite ; l’ouvrière la complèta en déposant de la terre entre la base de la plante et celle de la feuille, jusqu'à ce que le rapprochement désiré fut prodnit ; ce résultat obtenu, elle se servit de la feuille de graminée en guise d'arc-boutant, pour soutenir les matériaux destinés à former une voûte. »
Certaines fourmis, comme le Tapinoma erraticum et d'autres
espèces, construisent au dessus de leurs nids des dômes qui ne sont que temporaires, c'est-à-dire qu'ils ne servent qu’à procurer passagèrement à leurs larves la chaleur nécessaire à leur
existence, et qu'étant construits très-légèrement, ils sont abandonnés et s'écroulent d'eux-mêmes dès qu'ont cessé les circonstances qui avaient nécessité leur édification. Ces dômes ne se distinguent d’ailleurs des dômes permanents que par leurs petites dimensions, la simplicité et la fragilité de leur construction, et je me borne à les signaler sans m’étendre davantage sur leur architecture.
IT.— Nips GOMPOSÉS DE TERRE ET D'AUTRES MATÉRIAUX.— Ces nids sont minés en terre comme les précédents, mais leurs architectes emploient divers matériaux pour en construire la partie supérieure. Quelques espèces appartenant aux genres Camponotus, Lasius, Formica, Myrmica, etc., creusent leurs galeries à la base des vieux troncs et ulilisent dans leurs constructions tous les détritus, mousses, feuilles mortes, écorces, bois pourri, etc., qu’elles y trouvent en abondance. D’autres surmontent leur nid d’un dôme souvent considérable, formé de brindilles de bois, d’aiguilles de conifères, de fragments de feuilles, de petites pierres, etc., etc. La plus connue est la Formiea rufa qui élève dans nos bois ces dômes que chacun a remarqués et qui peuvent atteindre jusqu'à un mètre d’élévation et deux mètres de diamètre à la base. La Formica pratensis édifie aussi de semblables monticules, mais plus petits, et qu’elle place généralement le long des haies. D'autres espèces, appartenant surtout au genre Formica, font des nids analogues avec diverses modifications. Ne pouvant passer en revue tous ces différents nids, je dirai seulement quelques mots de ceux des F. rufa et pralensis, qui peuvent être considérés comme les types de ce genre de constructions et qui ont été aussi le plus souvent observés.
Les dômes élevés par ces espèces consistent, à leur état de perfection, en une base ‘de terre maçonnée en forme de cratère et surmontée d’un assemblage de matériaux divers, le tout pourvu de chambres et de galeries et percé de nombreuses ouvertures extérieures que les fourmis bouchent et débouchent à volonté. Comment s'y prennent ces industrieux insectes pour établir ces nids compliqués, c'est ce que va encore nous dire Huber, auquel il faut toujours recourir si l'on veut pénètrer les secrets des fourmis.
« Pour concevoir la formation du toit de chaume, écrit cet auteur {1}, voyons ce qu'était la fourmilière dans l’origine. Elle n'était, au commencement, qu'une cavité pratiquée dans la terre ; une partie de ses habitants va chercher aux environs des matériaux propres à la construction de la charpente extérieure ; ils les disposent ensuite dans un ordre peu régulier, mais suffisant pour en recouvrir l'entrée. D'autres fourmis apportent de la terre qu’elles ont enlevée au fond du nid, dont elles creusent l’intérieur, et cette terre, mélangée avec les brins de bois et de feuilles qui sont apportés à chaque instant, donne une certaine consistance à l'édifice ; il s'élève de jour en jour ; cependant les fourmis ont soin de laisser des espaces vides pour ces galeries qui conduisent au dehors ; et comme elles enlèvent le matin les barrières qu'elles ont posées à l'entrée du nid de la veille, les conduits se conservent, tandis que le reste de la fourmilière s'élève. Elle prend déjà une forme bombhée, mais on se tromperait si on la croyait massive. Ce toit devait encore servir sous un autre point de vue à nos insectes ; il était destiné à contenir de nombreux étages et voici de quelle manière ils sont construits. Je puis en parler pour l’avoir vu au travers d’un carreau de verre que j'avais ajusté contre une fourmilière.
« C’est par excavation, en minant leur édifice même, qu’elles y pratiquent des salles très spacieuses, fort basses, à la vérité, et d’une construction grossière ; mais elles sont commodes pour l'usage auquel elles sont destinées, celui de pouvoir y déposer les larves et les nymphes à certaines heures du jour. Ces espaces vides communiquent entre eux par des galeries faites de la même manière. Si les matériaux du nid n'étaient qu’entrelacés les uns avec les autres, ils céderaient trop facilement aux efforts des fourmis et tomberaient confusément lorsqu’elles porteraient atteinte à leur ordre primitif ; mais la terre contenue entre les couches dont le monticule est composé, étant délayée par l’eau des pluies et durcie ensuite par le soleil, sert à lier ensembletoutes les parties de la fourmilière,
(1). — Huber, loc. cit. p. 28.
de manière cependant à permettre aux fourmis d’en séparer quelques fragments sans détruire le reste ; d’ailleurs elle s'oppose si bien à l'introduction de l’eau dans le nid, que je n'en ai jamais trouvé {même après de longues pluies) l’intérieur mouillé à plus d'un quart de pouce de la surface, à moins que la fourmilière n’eût été dérangée, ou ne fut abandonnée par ses habitants. »
J'ai dit que le nid de nos insectes était percé d'un nombre
considérable d'ouvertures que les ouvrières ouvrent et ferment
selon les circonstances. Laissons encore, à ce sujet, la parole
Huber :
« Ces portes étaient nécessaires, dit cet observateur (1), pour laisser une libre issue à cette multitude d'ouvrières dont leurs peuplades sont composées. Non seulement leurs travaux les appellent continuellement au dehors, mais, bien différentes des autres espèces qui se tiennent volontiers dans leurs nids et à l'abri du soleil, les fourmis fauves semblent au contraire préférer vivre en plein air ct ne pas craindre de faire en notre présence la plupart de leurs opérations.
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« Les fourmis fauves, établies en foule pendant le jour sur leur nid, ne craignent pas d'être inquiètées au dedans ; mais le soir, lorsque, retirées dans le fond de leur habitation, elles ne peuvent s'apercevoir de ce qui se passe au dehors, comment sont elles à l’abri des accidents dontelles semblent menacées ? Comment la pluie ne pénètre-t-elle pas dans cette demeure ouverte de toutes parts? Ces questions si simples ne paraissent point avoir occupé les naturalistes. N'ont ils donc pas prévu les résultats auxquels ces fourmis auraient été exposées, si la sagesse qui règle l'univers n'eût pris soin de leur süreté ? Frappé de ces réflexions lorsque j'observai pour la première fois les fourmis fauves, je portai toute mon attention sur cet objet, et mes doutes ne tardèrent pas à se dissiper.
« Je m'aperçus que l'aspect de ces fourmilières changeait d’une heure à l’autre et que le diamètre de ces avenues spacieuses,
(1). — Huber, loc. cit. p. 19.
où tant de fourmis pouvaient se rencontrer à la fois, au miliew du jour, diminuait graduellement jusqu'à la nuit. Leur ouver-ture disparaissait enfin ; le dôme était fermé de toutes parts, et les fourmis retirées au fond de leur demeure. Cette première
observalion, en dirigeant mes regards sur les portes de ces: fourmilières, éclaircit infiniment mes idées sur le travail de: leurs habitants, dont auparavant je ne devinais pas précisé ment le but ; car il règne une telle agitation à la surface du
nid, on y voit tant d'insectes occupés à charrier des matériaux, dans un sens et dans un autre. que ce mouvement n'offre
d'autre image que celle de la confusion.
« Je vis donc clairement qu’elles travaillaient à fermer leurs. passages ; elles apportaient d'abord, pour cela, de petites pou-tres auprès des galeries dont elles voulaient diminuer l'entrée ; eiles les plaçaient au dessus de l'ouverture, et les enfonçaient même quelquefois dans le massif de chaume. Elles allaient ensuiteen chercher de nouvelles qu'elles disposaient au dessus. des premières, dans un sens contraire, et paraissaient en choi-
sir de moins fortes, à mesure que l'ouvrage était plus avancé; enfin ellesemployèrent des morceaux de feuilles sèches ou
d’autres matériaux d'une forme élargie, pour recouvrir le tout.
N'est-ce pas là, en petit, l’art de nos charpentiers, lorsqu'ils. établissent le faîte du bâtiment. La nature semble avoir pour-
tant devancé les inventions dont nous nous glorifions ; celle-
ci est, sans doute, une des plus simples. Voilà nos fourmis en
sûreté dans leur nid ; elles se retirent graduellement dans: l'intérieur, avant que les dernières portes soient fermées, et
il en reste une ou deux en dehors ou cachées derrière les
portes, pour faire la garde, tandis que les autres se livrent au
repos ou à différentes occupations, dans la plus parfaite sécu-
rité.
« J'étais impatient de savoir comment les choses se passaient
le matin sur ces fourmilières ; j'allai donc un jour, de très-
bonne heure, les visiter ; je les trouvai encore dans le même
état où je les avais laissées la veille ; quelques fourmis rôdaient
sur les dehors du nid, cependant il en sortait de temps en
temps quelques unes, par dessous les bords des petits toits
pratiqués à l’entrée des galeries, et j'en vis bientôt qui essayèe-
« rent d'enlever les barricades ; elles y réussirent aisément. Ce « travail les occupa pendant plusieurs heures, et je vis enfin les « passages libres de tout obstacle, et les matériaux qui les obsa truaient, répartis çà et là sur la fourmilière. «a Chaque jour, soir et matin, pendant la belle saison, j'ai revu
« les mêmes faits, à l'exception cependant des jours de pluie, où « les portes restent fermées sur toutes les fourmilières. Lorsque « le ciel est nébuleux dès le matin, les fourmis, qui paraissent « s’en apercevoir, n'ouvrent qu’en partie l'entrée de leurs avenues « et lorsque la pluie commence, elles se hâtent de les refermer ; « il paraît, d’après cela, qu’elles n’ignorent pas la raison pour laquelle elles construisent ces clôtures momentanées. »
III.— Nips SCGULPTÉS DANS LE BOIS. — (PI. IV) Ces nids sont creusés dans le tronc, les branches ou l'écorce des arbres, les bois coupés, les poutres, etc. Les grandes espèces, telles que leS Camponotus ligniperdus, herculeanus, etc. s'établissent dans le bois proprement dit, ct les fourmis plus petites (Leptothorax, Dolichoderus, Lasius brunneus, etc.) habitent plus particulièrement l'écorce. Malgré les modifications inhérentes à la nature du milieu qu'elles choisissent, les nids des espèces lignicoles se composent, comme ceux des mineuses, de chambres et de galeries séparées par des cloisons et soutenues par des piliers, mais ces cloisons et ces piliers sont toujours plus minces que ceux qu'établissent les fourmis terricoles, la matière étant plus résistante. M. Forel a remarqué que les parois des cases existent surtout dans le sens des fibres du bois, et les piliers dans le sens qui leur est perpendiculaire, ce qui augmente la solidité de l'édifice. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce genre de constructions et ne dirai rien non plus du mode d’opérer que chacun comprend et qui ne diffère pas de celui employé par tous les autres insectes perforateurs des substances ligneuses.
IV.— Nips DE CARTON. — Les fourmis exotiques pourraient nous fournir plusieurs espèces cartonnières, mais cette industrie n’a encore été constatée, à ma connaissance, que chez une seule de nos fourmis d'Europe, le Lasius fuliginosus, dont les nids ne se distinguent pas d’ailleurs, à première vue, des précédents,
sinon par la multiplicité des cases, des galeries et des étages dont ils se composent. Huber, qui a parlé de la fourmi fuligineuse, n’a pas su reconnaître son genre de travail et l’a confondu avec celui des espèces à nids sculptés dont il a été question dans la division précédente. La seule différence qu'il signale, sans pouvoir l'expliquer suffisamment, c'est que ses constructions ont toujours une teinte noirâtre et enfumée, particularité qui ne se remarque pas chez les ‘espèces véritablement sculpteuses, dont les nids conservent la couleur du bois dans lequel ils ont été creusés. C’est Meinert qui, le premier, (1) reconnut que l’habitation du L. fuliginosus est, non pas creusée dans le bois naturel, mais formée d’un carton composé de parcelles ligneuses agglutinées au moyen d’une substance sécrétée par les glandes mandibulaires et métathoraciques qui offrent, chez l’insecte qui nous occupe, un développement considérable. M. Forel a confirmé, par l'examen microscopique, la nature toute particulière de cette construction eta reconnu que le carton du L. fuliginosus, compose d’une agglomération de parcelles minuscules reliées entreelles sans aucune symétrie, ne pouvait se confondre avecla structure.et l’arrangement bien connu des fibres ligneuses que présentent toujours les parois des nids purement sculptés. Malheureusement toutes les tentatives de cet observateur pour se rendre compte des procédés de fabrication employés par les fourmis, ont échoué devant le refus constant de ses prisonnières de travailler en captivité.
Bien que les nids du L. fuliginosus soient presque toujours composés exclusivement de parcelles ligneuses, MM. Mayr et Forel ont reconnu que parfois ils pouvaient être formés de matières terreuses mélangées avec des grains de sable ou de petits cailloux, mais ce cas paraît être exceptionnel. Plus fréquemment cette fourmi se contente de simples nids minés en terre qu’elle sait aussi établir à la façon des autres espèces du genre.
V.— Nips pivers. — Cette division comprend tous les nids qui ne rentrent pas dans les catégories précédentes et dont l’énumé-
4) Meinert, Bidrag til de danske Myrers Naturhistorie, 1860,
ration pourrait être fort longue si je voulais en passer en revue toutes les variétés, et surtout si on connaissait la manière de vivre d’un plus grand nombre d'espèces. Je me bornerai à donner ci quelques indications principales.
Certaines espèces, comme le Lasius emarginatus, le Cremasogaster scutellaris, etc. profitent des fissures et des cavités des rochers et des vieux murs pour y établir leur domicile, en se bornant à boucher les ouvertures inutiles ou à établir des comnunications entre les différentes parties des cavités naturelles Ju accidentelles dont elles profitent. Nos maisons ne sont même as à l’abri des envahissements de ces familles ouvrières, et qui ra parfois trouvé des colonies de ces insectes établis dans les issures des planchers, dans les fentes des murs et même dans les joutres et les charpentes de son habitation ? Quelques espèces, riginaires des pays chauds et importées dans nos climats, vivent insi chez nous en comnensales, et les ménagères de Paris, de :yon et d’autres villes sivent tous les ennuis que leur cause parois l’envahissement du Monomorium Pharaonis, très petite ourmi qui niche dans les maisons, ravage les substances alimenaires et attaque même souvent les meubles ct les boiseries pour ; établir son domicile.
Quelques espèces de Leptothorax et le Colobopsis truncata établissent dans les galles vides, abandonnées par leurs preniers propriétaires, et les mousses, les bouses desséchées, les mas de détritus recèlent souvent une peuplade de Tapinoma, le Lasius ou de Leptothorax.
Certaines fourmis encore peu connues et généralement aveugles u presque aveugles, ont une vie extrêmement souterraine et ne e rencontrent qu’à la face inférieure de très grosses pierres forement enfoncées dans le sol, ou à l’extrémité la plus profonde de ieux ou de piquets fichés en terre. Les nids et les mœurs de ces spèces hypogées sont encore tout-à-fait inconnus et réservent, ans aucun doute, de nombreuses surprises aux observateurs de ‘avenir. La faune des insectes cavernicoles, qui s’est déjà enrihie de tant d'espèces curieuses depuis quelques années, n’a pas ncore de représentants chez les fourmis, mais il est presque ertain qu'il y a aussi, de ce côté, de nombreuses découvertes à
faire pour les myrmécologistes, et que bien des espèces, qui vivent ignorées dans ces profondeurs, verront le jour quand le zèle des explorateurs de grottes ne se bornera plus à la recherche presque exclusive des coléoptères, comme on l’a fait jusqu’à ce jour.
Notons, en passant, que les fourmis hypogées présentent souvent des formes étranges, se rapprochant de certains types qui ne vivent aujourd’hui que dans les contrées intertropicales, et qu'on serait tenté de les considérer, avec M. Emery, comme les derniers représentants d’une faune d’un autre âge, échappés, par leur petitesse et leur fuite dans les profondeurs du sol, aux causes de destruction qui ont fait disparaître tant d'animaux dont les
entrailles de la terre nous rendent, chaque jour, de nouveaux débris.
Bien qu’elles aient encore été peu observées, les fourmis exotiques pourraient, si nous interrogions les récits des naturalistes et des voyageurs, tels que Lund, Bates, Belt, Wallace ou Mac Cook, nous fournir aussi de nombreux exemples de curieuses nidifications. Nous verrions des Polyrhachis etablir leurs petites familles dans des nids en miniature construits à la surface des feuilles ; d’autres fourmis, comme les Oecophylla, nous montreraient leurs habitations composées de feuilles réunies en faisceau ou soudées par leurs bords ; d’autres encore, comme certains Dolichoderus, nous offriraient des nids, de substance papyracée, attachés ou suspendus aux branches, etc. etc. Nous en rencontrerions qui habitent la cavité des tiges de certaines plantes et qui savent en provoquer l'élargissement et faire naître de volumineux renflements ou galles vides, capables de loger une nombreuse tribu. En examinant les grosses épines creuses d’une espèce d’acacia du Nicaragua, nous les verrions servir de demeure à des myriades de Pseudomyrma bicolor qui se nourrissent du liquide sucré, distillé par des glandes spéciales, cratériformes, existant à la base des feuilles, etc. etc.
Enfin, pour terminer ce qui a trait aux nids de nos insectes, je signalerai l'existence de certaines espèces qui n’en construisent pas et qui, comme les Odontomachus, ou les Anomma par exemple, vivent errantes, profitant de tous les abris naturels qu'elles
à NIDS DES FOURMIS 53
rencontrent pour s’y loger momentanément pendant les haltes de leur vie vagabonde. Les Eciton d'Amérique, autres fourmis errantes, présentent une particularité des plus singulières. D'après Belt, quand ces fourmis s'arrêtent, les ouvrières se suspendent en essaim à une branche d'arbre, en ménageant une cavité dans l'intérieur de leur masse agglomérée, et c'est dans ce nid animé que se fait l'éducation des larves qu'elles transportent avec elles dans toutes leurs migrations.
VI. AGGLOMÉRATION DE NIDS. — CONSTRUCTIONS ACCESSOIRES. — Nous venons de passer en revue les habitations des fourmis et leur architecture, et nous avons vu leurs demeures, souvent trés spacieuses, occupées par les nombreux membres d'une même famille, mais là ne s'arrête pas leur instinct de sociabilité. Il peut se faire, en effet, que la multiplication des individus exige la fondation de nouvelles demeures, et l’agglomération de ces différents nids forme de véritables villes ou colonies dont tous les habitants vivent en bonne intelligence, ce qui leur donne une supériorité marquée sur l'espèce humaine. Ces colonies sont fréquentes et parfois considérables ; M. Forel a compté 200 nids dans une colonie de Formica exsecta, et il pense qu’elle devait en comprendre davantage encore (1). Toutefois, dans les cas les plus ordinaires, ces réunions ne se composent que de trois ou quatre nids, et presque toujours ces nids sont reliés entre eux par des canaux souterrains ou des chemins frayés qui les mettent en communication permanente. Ces cités ouvrières ne peuvent donc pas être confondues avec les assemblages fortuits de nids voisins mais isolés, et dont les habitants, loin d’avoir des rapports intimes les uns avec les autres, vivent en hostilité latente ou déclarée, bien qu'ils appartiennent à la même espèce.
Les canaux souterrains creusés par les fourmis n'ont pas tou-
(1) Une espèce voisine, du Nord de l'Amérique, la Formica exsecloides, Forel, forme des colonies encore plus considérables, car, d'après les observations de Mac Cook, elles peuvent comprendre jusqu’à 1600 nids et occuper une superficie de près de 50 acres. Si l’on ajoute que chacun de ces nids peut renfermer de 5000 à 500,000 individus, on est stupéfait du nombre formidable des habitants de ces cités animales qui laissent bien loin derrière elles nos villes les plus grandes et les plus peuplées.
: il en existe aussi, et même d’assez étendus, qui débouchent quelquefois à une distance relativement considérable de la fourmilière et qui ont pour objet, soit de protéger les pourvoyeuses pendant unc partie du trajet qu'elles ont à faire pour la recherche de leur nourriture, soit de conduire les fourmis aux racines occupées par les pucerons qu’elles élèvent, soit enfin de mieux cacher à leurs nombreux ennemis l’entrée de l'habitation en l’éloignant du centre de la fourmilière.
jours pour but de relier entre eux les nids multiples dont je viens de parler ;
Dans bien des cas, les conduits souterrains sont remplacés par des chemins à fleur de terre, recouverts d'une vote maçonnée.{!} Cette industrie est surtout pratiquée par certaines espèces de Lasius (niger, alienus, etc.) et par les Myrmica qui s’en servent principalement pour aller visiter leurs pucerons sur les 2rbres qui les nourrissent. Aussi arrive-t-il très fréquemment que ces chemins couverts, parvenus au pied de l'arbre ou de la plante, se continuent le long de la tige, en galeries maçonnées qui enferment les pucerons, et souvent même s’élargissent en forme de cases ou de pavillons servant de logement au petit bétail qui s’y trouve ainsi parqué à l’abri‘de ses ennemis. Parfois ces pavillons sont isolés sur la tige, sans galeries de communication avec le sol, et présentent seulement une petite ouverture pour l'entrée et la sortie des fourmis. Je n’'insiste pas davantage sur ces faits qui s’expliqueront plus tard quand je parlerai des relations des fourmis avec les Aphides et les Coccides.
D'autres espèces, et particulièrement les Formica rufa et pratensis, entretiennent de véritables routes pour faciliter leurs excursions, et ces chemins, bien reconnaissables, atteignent parfois 80 mètres de longueur. Les fourmis les établissent en creusant légèrement la surface du sol, en coupant les tiges et les herbes qu'elles rencontrent, en déblayant leur parcours des petites pierres, feuilles ou détritus qui entraveraient leur marche, et ces routes, une fois tracées, sont entretenues avec soin et ne
(1) Comme exemple de ceschemins couverts j'ai fait figurer (PI. IV fig. 5) d'après Mac Cook, un fragment d’une semblable construction établie par la F. exsectoides
dont j'ai parlé tout-à-l’heure.
different des nôtres, dit M. Forel, que parce qu’elles sont concaves en leur milieu et, par conséquent, submersibles en temps de pluie.
Souvent, ai-je dit, ces routes sont longues et nos voyageuses peuvent avoir besoin de repos, quand elles sont fatiguées, ou d’abris pour les garantir d’une averse inattendue. Que deviendront également celles qu'un motif quelconque aura attardées, et qui ne pourront pas rentrer pour passer la nuit à la fourmilière ? Soyons sans inquiétude car elles ont aussi leurs relais et leurs hôtelleries et elles ont su construire, de distance en distance, le long de leurs routes, de petits nids en miniature où les fatiguées se reposent, où s’abritent celles que la pluie surprend et où les attardées peuvent dormir en paix. N'est-ce pas un exemple merveilleux de prévoyance, et ne croirait-on pas entendre l'histoire
non de chétifs insectes, mais de peuplades humaines déjà avancées en civilisation ?
VII. FOURMILIÈRES DOUBLES. — Les fourmilières doubles, qu’il ne faut pas confondre avec les fourmilières mixtes dont je parle-
rai tout à l'heure, sont des nids paraissant habités par deux ou plusieurs espèces différentes et ennemies. Leur promiscuité est, d’ailleurs, plus apparente que réelle et peut ne provenir que d'une réunion accidentelle provoquée, à son insu, par l’observateur lui-même. C’est ainsi que, si l’on soulève une large pierre plate, il n’est pas rare de voir plusieurs espèces de fourmis mélangées et démontrant leur hostilité par les attitudes les moins équivoques ; mais, lorsque la pierre était en place, ces fourmilières différentes étaient parfaitement séparées par de petits murs mitoyens, et c’est l'enlèvement de la couverture qui a détruit les limites de leurs domaines respectifs. Il est cependant d’autres cas où la promiscuité peut paraitre plus évidente et où un examen attentif est nécessaire pour se convaincre qu'elle n'existe pas en réalité. L'exemple le plus fréquent et le plus curieux de ce genre de fourmilières doubles est fourni par le Solenopsis fugax, très petite espèce, qui parait commune dans toute l'Europe, et qui creuse, le plus souvent, ses galeries dans l'épaisseur des cloisons ‘des nids d’autres espèces plus grosses, comme les Formica fusca, pratensis, etc. M. Forel qui a beau-
coup étudié cette fourmi ct a publié, à son sujet, une notice fort intéressante, (1) compare son mode d’existence à celle des souris qui vivent dans les murs de nos habitations. Leurs galeries étant extrêmement petites, ne peuvent donner accès aux gros proprictaires du nid dont elles ont envahi les murailles, et c’est ce qui explique la possibilité de leur cohabitation, malgré le peu de sympathie réciproque des deux voisins. Pourquoi le Solenopsis fugax et parfois d'autres fourmis, comme les Leptothorax, les Tetramorium, etc, choisissent-ils les nids d'autres espèces pour y établir leur demeure ? c'est un problème qui n'est pas encore complétement résolu, et M. Forel a émis, comme simple conjecture, l'avis qu'elles pourraient vivre en parasites des débris du repas de leurs hôtes et particulièrement des matières sucrées que les fourmis laissent tomber parfois, en les dégorgeant dans la bouche de leurs larves et de leurs compagnes, et qui pénétreraient par capillarité dans le domaine des envahisseuses. Il paraît toutefois certain que le Solenopsis n'est pas toujours aussi inoffensif et que, ainsi que l’affirme Lubbock et comme le dit luimême Forel, dans ses « Fourmis de la Suisse » il s'attaque aux larves et aux nymphes de ses hôtes pour en faire sa nourriture. Quoiqu'il en soit, le parasitisme des Solenopsis n’est pas un fait constant, et souvent on en rencontre des fourinilières parfaitement isolées et vivant, sans aucune dépendance, dans un nid qui leur appartient en propre.
Comme transition entre les fourmilières doubles et les fourmilières mixtes, je signalerai le Formicoxenus nitidulus, Nyl. (2) qui vitconstamment et exclusivement dans les nids des
Formica rufa et pratensis, avec lesquelles il paraît avoir des relations amicales. Mais on ignore absolument la nature de leurs
(1) Bulletin de la Société Suisse d'entomologie, tome III, 1869, page 105.
(2) C'est cet insecte que j'ai cité (page 9) sous le nom de Stenamma Westwoodi, à propos de la structure des antennes dans les différents sexes. Je continuais alors une erreur dont l'origine remonte, je crois, à Nylander, et qui n’a été relevée par aucun des auteurs qui ont écrit après lui. Ce n'est qu'après l'impression des premières feuilles de ce livre que j'ai pu me convaincre de la confusion que je signale et que j'expliquerai plus tard en décrivant l’insecte lui-même. Il faut donc supprimer simplement ce que j'ai dit de la prétendue Stenamma, à la page précitée, et qui
n’a plus de raison d'être.
rapports et on ne sait pas non plus si les Formicoxenus se creusent des galeries spéciales à l'instar des Solenopsis, ou s'ils vivent tout à fait en commun avec leurs hôtes, à l'exemple de beaucoup d'insectes myrmécophiles.
La même incertitude règne sur le genre de vie du Tomognathus sublævis, dontl'ouvrière seule estconnue ct n’a été trouvée, jusqu’à ce jour, que dans les nids des Leptothorax acervorum ct muscorum.
VIII. — MIGRATIONS. — Pour terminer ce qui a rapport à la nidification des fourmis, je dirai un mot des migrations, c’est-àdire des cas fréquents où toute une fourmilière quitte son nid pour en fonder un autre dans le voisinage. J'ai déjà dit, en parlant des agglomérations de nids, qu'il arrive parfois, surtout dans les fourmilières trop nombreuses, qu'une partie de la population quitte la demeure commune pour établir une ou plusieurs succursales reliées à la métropole soit par un chemin, soit par un canal souterrain. Mais ce fait ne constitue pas, à proprement parler, une migration, puisque la fourmilière primitive n’est pas abandonnée, mais continue à coexister avec les nouvelles constructions. Les causes des migrations, ou déménagements complets d’une fourmilière, sont multiples et peuvent provenir soit de la mauvaise exposition du nid, de son manque de salubrité, du voisinage d'espèces ennemies, soit enfin de dérangements produits par l'hostilité des passants ou la curiosité trop indiscrète des observateurs. Quoiqu'il ensoit, quand la nécessité de changer de domicile a été reconnue, les ouvrières s'occupent de préparer le nouveau gite et, dès qu'il est suffisamment établi, elles y transportent leurs larves, leurs nymphes et même au besoin, leurs femelles, leurs mâles et leurs compagnes, quand elles ne peuvent g'en faire suivre en leur montrant le chemin. Il arrive parfois que le nouveau logement ne répond pasencore aux conditions désirées et, dans ce cas, un second ou même un troisième déménagement s'exécute de la même façon que le premier.
3. — Approvisionnement des nids. — Fourmis moissonneuses et agricoles. — Les fourmis amassent-elles des
provisions de grains pour l’hiver ? La question n'est pas neuve puisque, depuis près de 30 siècles, Salomon {1) l'avait résolue affirmativement. Après lui, Aristote, Pline, Esope, Aelien, Virgile, Horace et d’autres encore avaient eux-mêmes parlé des réserves des fourmis, et notre grand fabuliste La Fontaine en a fait le sujet d'une de ses compositions les plus populaires. Il semblait donc que les fourmis ne dussent jamais être dépossédées du don de prévoyance qui leur avait été si généralement accordé, quand Gould, Latreille et enfin Huber, dans ses admirables études sur les mœurs des insectes qui nous occupent, vinrent renverser l’'échafaudage de tant de siècles en déclarant fabuleux les récits des anciens sur les provisions des fourmis. L'autorité attachée aux grands noms de Latreille et d'Huber sembla traacher la question et, dès lors, les anciennes croyances furentabandonnées. Cependant, si Huber n'avait pas tort, la sagesse de Salomon n’était pas non plus en défaut, et tous deux n'étaient coupables que d'une trop grande généralisation. La divergence de leurs opinions venait tout simplement de ce qu'Huber avait fait ses observations dans une partie de la Suisse où les hivers sont rigoureux et les fourmis engourdies pendant la saison froide, et où n'existent pas d’ailleurs les espèces moissonneuses, tandis que les anciens observateurs habitaient des pays plus chauds où vivent les fourmis granivores et où elles conservent pendant l'hiver une certaine activité. Quant à La Fontaine, on sait que ses fables sont tirées en partie de celles d'Esope et la même explication lui est applicable.
Ce fut M. Lespès qui, le premier en Europe, (?) démontra que certaines espèces de fourmis accumulent dans leur nid des
(1) Vade ad formicam, 6 piger, et considera vias ejus, et disce sapientiam: Quæ cum non habeat ducem, nec præceptorem, nec principem, Parat in æstate cibum sibi, et congregat in messe quod comedat. Prov. cap. VI, 6, 7,8.
Quatuor sunt minima terræ, et ipsa sunt sapientiora sapientibus. Formicæ, populus infirmus, quipræparat in messe cibum sibi. Prov. cap. XXX, 24, 25
(2) Revue des cours scientifiques, N° du 17 mars 1866.
graines de diverses plantes dont elles se nourrissent pendant l'hiver. Il avait constaté ces faits dans le midi de la France, en étudiant les mœurs des Aphænogaster barbara et structor qui sont communs dans ces parages et se retrouvent dans toute l'Europe centrale et méridionale. Ces espèces, dit-il, « s'occupent « à ramasser des graines avec une activité merveilleuse ; elles « vont quelquefois très loin les chercher, mais elles se partagent « la besogne Y a-t-il, sur leur chemin, une plante à grandes « feuilles ou une pierre qui laisse un espace libre sous elle, ou « toute autre toiture, elles y établissent un dépôt. Celles qui « ramassent les graines les portent ou plutôt les traînent jusque « là ; d'autres les prennent en ce point et les portent jusqu’à « l'entrée de la maison ; une troisième escouade enfin les met « dedans, et quelquefois, quand le trajet est long, il y a deux ou « trois dépôts successifs sur la route. »
Il restait à résoudre une difficulté : la bouche des fourmis n'étant pas construite de façon à broyer desaliments solides, mais seulement à lécher des substances liquides, comment pouvaient elles tirer parti de-ces graines si péniblement amassées ? Lespès pensait que les fourmis en attendaient la germination et, qu’écrasant le germe avecleurs mandibules, elles léchaientla liqueur sucrée qui s'en échappait. Cette explication, d’ailleurs plausible, n’était pas tout à fait exacte, ainsi qu'il résulte des observations de Moggridge sur les mêmes insectes et de celles du Rev.Mac Cook sur une fourmi agricole et moissonneuse d'Amérique dont je parlerai tout à l'heure. La vérité paraît être que les fournis empêchent, au contraire, les grains de germer, en les maintenant dans des greniers dépourvus d'humidité, et que, lorsqu'elles veulent s’en nourrir, elles concassent ces graines avec leurs mandibules et, en en comprimant et grattant les morceaux avec ces mêmes organes, elles lèchent les liquides qu’ils contiennent et rejettent le résidu hors du nid.
En 1873, Moggridge, sans avoir connaissance des observations de Lespès, étudia, dans le midi de la France, les mêmes À. barbara et structor, et publia, sur les mœurs de ces insectes, une
étude complète et détaillée, {1} confirmant les faits que Lespès avait reconnus.
Il vit des escouades de fourmis grimper sur les plantes pour faire la cueillette des grains, soit en secouant les épis mürs , soit en arrachant les semences avec leurs mandibules et jetant à terre le produit de leur récolte ; d’autres fourmis les ramassaient et les portaient jusqu’à l'entrée de l'habitation, où elles étaient reçues par une troisième catégorie de travailleuses chargées de les emmagasiner dans des cases appropriées à cette destination. Quand les graines n'étaient pas assez mures pour se détaeher facilement de la plante mère, les moissonneuses cueillaient l’épi ou la silique, en coupant et tordant le pédicule, et ce lourd fardeau, porté ou trainé par une ou plusieurs ouvrières, prenait le chemin du nid pour être préparé et vidé à domicile.
Il ne faut pas croire cependant que les fourmis, si laborieuses qu'elles soient, ne sachent pas, à l’occasion, s’épargner un travail inutile, et que, malgré la pureté de leurs mœurs, elles ne substituent pas volontiers le pillage facile, au dur labeur de la moisson. Moggridge a vu, en effet, des fourmilières commodément établies à la porte des marchands de grains, et ces pillardes n'avaient qu’à puiser dans les sacs de blé, pour pourvoir abondamment leurs greniers. D’autres fois, des boutiques de grènetiers étaient mises en communication, par de longues galeries souterraines, avec des nids éloignés dont les habitants allaient, en toute sécurité et sans crainte d’être vus, fourrager dans les marchandises à leur convenance. Quelquefois aussi, c'est à d’autres fourmilières de leur espèce que les Aphænogaster barbara volaient leurs provisions péniblement amassées, et les assaillantes ne reculaient pas devant la violence, pour s'emparer des réserves que les assiégées défendaient grain à grain, en payant souvent de leur vie, une résistance désespérée.
Les amas de grains effectués par les Fourmis sont souvent plus considérables qn’on ne serait tenté de le croire de prime abord, ,
(1) Harvesting Ants and Trap-Door Spiders.
et peuvent porter un préjudice sensible au propriétaire du champ soumis à leurs déprédations.Il ya longtemps que l'observation en a été faite, puisque les commentateurs de la Mischna ont eu à s'occuper de cette question et à décider si les graines transportées devaient appartenir au propriétaire du terrain habité par les insectes pillards, ou à celui du sol producteur ; après une longue discussion, ils ont laissé au détenteur involontaire le bénéfice du doute, et Lubbock, qui rapporte le fait, ajoute que personne ne paraît avoir pris en considération le droit des fourmis.
La réhabilitation de certaines fourmis, sous le rapport de la prévoyance, avait précédé, dans l'Inde et dans le Nouveau- Monde, celles des espèces européennes. Dès 1829 en effet, le colonel Sykes constatait,à Poona, les mêmes habitudes chez une espè. ce indienne, le Pheidole (Atta) providens, Sykes, etses remarques furent publiées en 1836, dans les « Transactions » de la Société entomologique de Londres. Jerdon, dans le Journal littéraire et scientifique de Madras, en 1851, confirme les observations de Sykes sur le même insecte ou du moins sur une fourmi qu’il crut devoir rapporter à l'espèce décrite par cet auteur. Plus tard, en 1861, Darwin étonnait le monde savant en rapportant {1} les observations de Lincecum sur une fourmi du Texas, le Pogonomyrmex barbatus Sm., qui non seulement, d’après lui, récoltait des graines, mais semait même intentionnellement une espèce de graminée, et la cultivait soigneusement en arrachant toutes les autres plantes dans un certain rayon d’exploitation. Ces faits, publiés en détail par Lincecum lui-même en 1866 (2), semblaient si merveilleux, qu'un naturaliste bien connu par ses travaux sur les fourmis des Etats-Unis.le Rev. H.Mac Cook, entreprit un voyage au Texas pour controler les assertions de Lincecum. A son retour il publia, dans un ouvrage des plus curieux et des plus consciencieux, (3) le résultat de ses études sur le Pogonomyrmex barbatus, et les observations de Lince-
(1) Proceedings of the Linn. Soc. London. 1861. (2) Proceedings Acad. nat. sc. of Philadelphia. 1866.
(3) The natural History of the Agricultural Ant of Texas, Philadelphia, 4879, 1 vol in-8 av 24 pl.
cum se trouvèrent confirmées avec quelques restrictions. M. Mac Cook ne pense pas que cette fourmi sème elle même des graines d’Aristida oligantha, mais il affirme qu'elle ne laisse croitre sur son nid que cette seule graminée, coupant à leur racine, avec ses mandibules, toute autre plante sur un rayon de > à 6 pieds autour de la fourmilière. Quand les graines sont müres et tombées à terre, le Pogonomyrmex les recueille soigneusement et les emmagasine dans des greniers ou cavités spéciales de son habitation.
Deux autres espèces de Pogonomyrmex américains ont des mœurs analogues et, en certains points, identiques à celles du barbatus. Ce sont les P. crudelis, Sm. observé en Floride par Mistress Treat qui a publié à ce sujet une intéressante notice {1}, et P. occidentalis, Cresson, étudié récemment par M. Mac Cook qui vientde résumer ses observations dans un volume{?)formant le complément de ses recherches sur le P. barbatus etne le cédant en rien à cepremier ouvrage sous le rapportde l’intérêtet du charme pelarédaction.Il faut encore ranger parmi les fourmis moissonneuses,certainesespèces de Pheidole,telles quele P.providens,Sykes, dont j'ai parlé plus haut, le P. pallidula Nyl. d'Europe, qui, d'après Moggridge, amasse des graines dans son nid, et les P. megacephala F. et Pennsylvanica Roger, cités par Mac Cook comme ayant les mêmes habitudes.
On voit que nous sommes loin aujourd'hui des affirmations de Latreille, Huber et autres, et encore l’énumération que je viens de faire des fourmis prévoyantes n’a rien de limitatif el, sans compter celles que j'omets volontairement pour ne pas avancer de faits douteux, il est probable que le nombre s'en augmentera beaucoup quand on aura étudié les mœurs de quantité d'espèces encore inobservées jusqu’à ce jour.
J'ai rapporté lesobservations qui précèdent, bien qu'elles soient étrangères à mon cadre géographique, parce qu’elles complètent et confirment celles qui ont été faites sur nos fourmis moisson-
(4) The Harvesting Ants of Florida (Harper’s new monthly Magasine, 1878.)
{ û) The occident Ants of the american Plains, Philadelphia, 1882, in-8.
neuses du midi de la France, et aussi à cause ‘du grand intérêt qui s'attache à ces questions.
C’estencore pour la même raison que je dirai quelques mots des fragments de feuilles que certaines espèces d'Atlaaccumulent dans leur nid. Cesinsectes auxquels on a donné les noms vulgaires de fourmis découpeuses, fourmis à parasol, etc. viventen colonies très nombreuses et dépouillent entièrement de leurs feuilles les arbres du voisinage. Elles découpent ces feuilles en fragments arrondis qu’elles rapportent à la fourmilière en les élevant audessus de leur tête en forme de parasols ou plutôt de bannières, ce qui donne à leurs processions un aspect fort curieux.
Les opinions divergent sur l’usage de ces récoltes. D’après Belt qui a étudié l’Atta cephalotes ? au Nicaragua, ces amas végétaux formeraient de véritables couches qui,en se décomposant, favoriseraient le développement de certaines espèces de petits champignons dont les fourmis feraient leur nourriture.
Une observation récente de M. White, communiquée à la Société zoologique de Londres, donne à ces amas de feuilles une toute autre destination. D’après cetauteur, ces couches végétales en se décomposant, donnent lieu à une production de chaleur qui favorise l’éclosion des œufs que les fourmis déposent à leur surface. Quand les œufs sont éclos, les ouvrières se hâteraient de débarrasser leur nid des matières décomposées devenues inutiles et dont la présence pourrait même compromettre la sa. lubrité de leur habitation.
M. Mac Cook qui a étudié une espèce du mêmegenre au Texas, l'Atla fervens, et qui promet à ce sujet un mémoire détaille et nécessairement fort curieux, ne parait pas, d'après une communication faite en 1879 à l’Académie des sciences naturelles de Philadelphie, partager l'avis de ses devanciers. Il a constaté que les feuilles, que les fourmis découpent et rapportent dans leur nid, sont par elles transformées en un papier végétal disposé en forme de rayons grossiers et pourvus de cellules qui servent à l'habitation des larves et des nourrices. Cet usage toutefois ne semble pas exclusif et il se pourrait que ces provisions de feuilles servissent aussi, d'une manière quelconque, à l'alimentation des habitants de la fourmilière.
A propos de l’approvisionnement des nids, je devrais parler des pucerons que certaines espèces de fourmis réunissent dans leur habitation, mais je réserve cette question pour la traiter plus tard quand je parlerai, d’une façon générale, des relations des fourmis avec les pucerons et les gallinseetes.
4. — Soins donnés aux larves, nymphes et insectes parfaits. — Après avoir décrit l'habitation des fourmis et les procédés qu'elles emploient pour édifier leurs diverses constructions, après avoir parlé de leur économie et de leur prévoyance, pénétrons dans leur intérieur, et, au moyen des appareils d'observation indiqués plus haut, surprenons-les dans leur rôle de nourrices vigilantes et de servantes dévouées, puisque c'est sur
elles que des mères indifférentes vont se décharger complètement de l'éducation de leur progéniture.
« Là, dit Huber {1) en parlant de la Formica rufa, sont des « nymphes entassées par centaines dans des loges spacieuses ; « ici les larves, rassemblées, sont entourées d’ouvrières ; plus « loin on voit des œufs amoncelés ; ailleurs quelques ouvrières « paraissent occupées à suivre une fourmi beaucoup plus grande « que les autres ; c'est la mère, ou du moins une des femelles, « car il yen a toujours plusieurs dans chaque fourmilière ; elle « pond en marchant, et les gardiennes dont elle est entourée re- « lèvent ses œufs ou les saisissent au moment même dela ponte. « Elles les réunissent ct les portent en petits tas à leur bouche ; « on voit, en les regardant de près, qu’elles les tournent et re- « tournent sans cesse avec leur langue ; il paraît même qu’elles « les font passer, les uns après les autres, entre leurs dents, et que « tous ces œufs sont constamment mouillés. »
C’est par suite de cette manœuvre que les œufs, nourris sans doute par endosmose, s'accroissent comme je l’ai dit précèdemment, et atteignent bientôt une grandeur double de celle qu’ils avaient au début.
Pendant ce temps d’autres ouvrières lèchent, brossent et net-
(1) Huber, loc. cit. p 61.