‹ Species. VerbumChapitre 10 sur 72 · IT. — COMMENT L'INTELLECT REÇOIT LES FORMES · texte numérisé non relu

IT. — COMMENT L'INTELLECT REÇOIT LES FORMES

Nous vivons dans un monde de corps, nous sommes nous-mêmes des corps; les corps sont le premier objet qu’atteigne la pensée

(1) Omne quod est imperfectum derivatur ab aliquo perfecto. Nam perfecta naturaliter sunt priora imperfectis, sicut actus potentia. Sed formae in rebus particularibus existentes sunt imperfectae, quia particulariter, et non secundum communitatem suae rationis. Oportet igitur quod deriventur ab aliquibus formis perfectis et non particulatis. Tales autem formae esse non possunt nisi intellectae, cum non inveniatur aliqua forma in sua universalitate nisi in intellectu, et per consequens oportet eas esse intelligentes, si sint subsistentes. Sic enim solum possunt esse operantes. Cont. Gent., I, 44. Ce raisonnement ne suppose pas les preuves de l’existence de Dieu par le mouvement ou par la contingence, etc.; il vaut absolument. La primauté de la Pensée est bien un des fondements du Thomisme.

(2) Omne agens agit propter finem, quia omnia optant bonum. Actio autem agentis, ad hoc quod sit conveniens fini, oportet quod ei adaptetur et proportionetur, quod non potest fieri nisi ab aliquo intellectu, qui finem et rationem finis cognoscat, et proportionem finis ad id quod est ad finem; aliter convenientia actionis ad finem casualis esset.….. Impossibile est, id quod agit ex naturae necessitate, sibi ipsi determinare finem : quia quod est tale, est ex se agens; et quod est agens vel motum ex se ipso, in ipso est agere vel non agere, moveri vel non moveri... et hoc non potest competere ei quod ex necessitate movetur, cum sit determinatum ad unum. Unde oportet quod omni ei quod agit ex necessitate naturae, determinetur finis ab aliquo quod sit intelligens. Pot., q. I, a. 5.

humaine, ils sont son objet naturel. C’est là une thèse si souvent et si tranquillement affirmée par saint Thomas qu’il est inutile d’y insister, Mais quelque plongée dans le monde corporel que soit la pensée humaine, elle n’y est pas submergée, et à vrai dire elle le domine plus qu’elle n’en est dominée. Car aucun corps n’a ce qu’il faut pour agir sur l’esprit. Rien, en effet, n’est capable d’agir en dehors de sa propre sphère (nihil agit ultra suam speciem), c’est-à-dire en dehors des conditions de son activité. Or la forme corporelle est matérielle et individuée, tandis que l’acte d’intellection recoit son espèce de son objet universel et immatériel. Comme nous l'avons vu, le fait d’entendre est purement spirituel, il est au delà de l'espèce et de la forme de quelque corps agissant que ce soit (1). La connaissance intellectuelle ne sera donc pas le résultat d’une action des corps sur l’esprit, mais d’une action de l’esprit sur les corps. Nous n’avons d’ailleurs qu’à regarder en nous-mêmes l’évolution de notre propre pensée, pour voir comment notre intellect reçoit les formes. Quand il s'opère dans un corps un changement profond, la nature nouvelle ou la qualité nouvelle que reçoit ce corps y entre à titre strictement individuel, Il n’est même pas besoin de faire appel à cette notion de changement substantiel, à laquelle nos contemporains auraient trop d’objections à faire : considérons le monde physique tel qu’il est, avec ce qu'il présente d’intelligible, Ces caractères intelligibles, tels qu’à travers la perception ils s’offrent à la pensée, sont strictement individuels, ils sont violemment « contractés » à la mesure d’un individu qui exclut tout ce qui n'est pas lui. Au contraire, la forme intellectuelle est indemne de pareille « contraction », elle est possédée en sa nature commune et universelle, elle est présente « secundum rationem suae communitatis ». Concluons que l’être doué d’intellect ne reçoit pas les formes en raison de sa matière, mais en une raison et selon une mesure absolument opposée à la matière (2). C’est dire que l’intellect se donne lui-même la forme qui l’éclaire, il n’est pas passif dans la production de cette forme. Le signe de cette activité productrice, c’est le passage que sans cesse nous opérons du concret à l’abstrait : la forme engagée dans la matière était inconnaissable; dès qu’elle en est extraite, et, par conséquent, que d’individuelle elle est devenue universelle, elle est objet de

pensée (3).

Sa dignité est incommensurable par rapport à l'existence humble

(1) Cont. Gent. III, 84.

(2) De spirit. creat., a. 1.

(3) Cont. Gent., I, 44.

et « contractée » des formes corporelles. « Plus quelque chose est simple et abstrait, d’autant plus il est, de par soi, noble et haut. Et c’est pourquoi l’objet de l’intellect est au-dessus de l’objet de la volonté » (1). L'unité, la simplicité sont assurément la première œuvre et la première marque de la pensée; à cette simplicité le Docteur Angélique joint le caractère abstrait et semble l’identifier avec elle. La suite de notre étude nous découvrira la portée de l” « abstrait », qu’il serait imprudent de confondre avec le résidu très pauvre que ce terme désigne dans notre langage philosophique courant. Notons dès maintenant que le reliquat vide laissé par une suppression progressive des données sensibles ne serait plus qu’un rien pour l'esprit. Or, « l’intellect et l’intelligible sont d’un seul et même genre, comme la puissance et l’acte ». Autrement dit, l’intelligible en acte est la plénitude de la pensée, il est la pensée même en sa vie et en sa richesse. Dieu n’appartient pas au genre de l’intelligible, puisqu'il est au-dessus de tout genre; mais il est le principe de l’intelligibilité. En fait donc, ce que nous appelons abstrait est fondé dans la Vérité de Dieu et s’offre à notre esprit avec cette richesse qui est la présence spirituelle. Seulement nous manquons de notions et de mots pour exprimer cette présence diaphane; et comme nous ne possédons l’intelligible que s’il est exempt et séparé de la matière, nous le désignons plutôt par le procédé négatif que par le procédé positif (2). Mais ne confondons pas le réel avec les procédés du langage qui en rappellent la genèse en nous plutôt que la nature.

Voulons-nous savoir ce qu’est l’intelligible, et si nous le possédons ? Il n’est que de regarder l’ « intelligere », car l’intellect est en acte, quand il peut accomplir sa propre opération. Ce n’est pas là définir l'acte de comprendre (le définir n’est pas possible, puisqu'il est luimême le présupposé de toute définition), mais en prendre conscience. En général, on possède une forme, quand on est en mesure d’exercer l'opération de cette forme. En ce qui concerne celle qui est le principe de l’intellection, celui qui ne la possède pas ne pense pas; celui qui a l’habitus de la science la possède en un état intermédiaire entre la passion pure et l’acte plein, car il est en mesure d’agir quand il veut, et de faire passer cette forme à « l’acte second » (3). Puisque l’intelligible, fruit de l’abstraction, est notre pensée même en acte, regardons-la pour savoir ce qu’elle est.

La nature des choses corporelles, nous l’avons déjà vu, est ce que

(1) Sum. Theol., 12, q. 82, a. 3.

(2) Per remotionem quam per positionem. Boet. de Trin., q. 2, a. 2, ad 4. (3) Comm. de anima, III, lect. 8.

nous connaissons naturellement d’abord. Dans le langage thomiste, ces natures portent le nom logique de « quiddités » (réponses à la question « quoi ? ») Telles que nous les visons, elles sont les choses elles-mêmes : il est trop clair que, lorsque nous pensons d’un premier jet ou même que nous raisonnons sans faire œuvre de réflexion expresse, nous ne distinguons jamais une réalité de notre représentation de cette réalité : ce sont les choses que notre pensée a directement pour terme. Si nous distinguons les natures des choses, c’est beaucoup moins pour les opposer à nos représentations qui en seraient les signes, que pour les opposer aux objets qui les réalisent. N’importe qui discerne dans un corps sa nature qui lui est commune avec les autres corps de même espèce, et les particules matérielles qui réalisent cette nature; le philosophe de la physique, le « naturalis » discerne donc la res et le quod quid est ejus. Mais le « naturalis » ne fait que commencer l'inventaire de l’intelligible : aussi bien que les « naturalia », les « mathematica » ont dans la matière leurs formes. Enlevez par la pensée les qualités sensibles, reste la grandeur continue qui les portait. De même que la couleur sensible de cette table diffère de la nature de cette couleur, la grandeur de cette table, objet de l'imagination, n’est pas la nature mathématique dont traite le savant. En poursuivant l’analyse on découvrirait, au delà des natures mathématiques, l’être et ses propriétés universelles. Ainsi la connaissance d’un corps, d’une pierre, par exemple, qui sous un aspect, est assez simple pour être appelée « indivisibilium intelligentia », est, sous un autre aspect, complexe, et résoluble en portions. Devrons-nous attribuer à l’intellect la connaissance de tous ces éléments ? La question se pose : si les objets mathématiques sont en eux-mêmes objets de l'imagination, qui sait si d’autres éléments de la nature corporelle ne sont pas du domaine de cette puissance? Cependant, c’est un fait que nous comparons entre eux l’universel et le particulier, nous rapportons les natures universelles aux sujets particuliers qui les réalisent : or comparer, instituer des rapports, suppose un principe d'unité. C’est donc l’intellect qui connaît les natures métaphysiques, mathématiques, physiques, l’être, la grandeur, la qualité, et les réalisations singulières de ces natures : reste à savoir s’il connaît tout cela par une seule espèce d’opération. Concluons que l’objet de l’intellect est la « quidditas rei », telle qu’elle est dans les choses, mais appréhendée d’une autre manière que celle où elle existe dans les choses sensibles (1). Et puisque les objets physiques n'ont pas

(x) Comm. de anima, III, lect. 8.

la capacité d’agir par eux-mêmes sur l'esprit pour y prendre une existence spirituelle, nous devons attribuer à l’intellect lui-même cette opération qui consiste à tirer, de la matière individuante, l’espèce universelle (1).

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