I. — LA PRIMAUTÉ DE LA PENSÉE
La connaissance, réalité purement spirituelle, se présente à nous au-dessus d’une réalité organique, qui paraît à la fois plus solide et moins cohérente. Saint Thomas, avec son amour bien connu pour les essences fixes, pour les choses immuables, ne va-t-il pas attribuer la primauté au physique? Non, car tout ce qui est imparfait dérive du parfait, et les formes existant dans les choses sont imparfaites. Elles existent, en effet, particularisées, elles ne réalisent pas la plénitude commune de leur essence. Comment donc existeraient-elles par elles-mêmes, puisque leur existence est beaucoup moins que leur nature; qu’elle est, non pas une surabondance ou une plénitude, mais un manque ou une absence? Il est clair qu’elles dérivent de formes parfaites et non particularisées. Jusqu'ici, nous sommes dans le Platonisme : la pierre physique suppose l’Idée de la pierre. Mais ce qui suit nous fait dépasser le Platonisme : « or de telles formes ne peuvent être que des formes pensées », puisqu'on ne trouve pas de formes en leur universalité ailleurs que dans l’intellect. Ne lisens pas plus loin cette démonstration, qui ailleurs aboutirait à Dieu, et qui va servir ici à préciser la nature des anges. Regardons-en seulement la portée épistémologique : le monde où nous vivons est un mélange d’intelligible et d’une réalité qui, si elle n’est pas en soi inintelligible, résiste du moins à notre intellect à nous. Cet intelligible devenu incommunicable, opaque, dépend évidemment de l'intelligible communicable et diaphane que nous connaissons. L'un est au-dessus de l’autre et en est la raison. Mais que pourrait être un intelligible qui
ne serait pas connu ni connaissant ? Ainsi la Pensée est nécessairement le premier existant et la raison de tout (1).
L'analyse de l’être concret, sous ses deux aspects d'essence universelle et d’existence singulière, suppose, comme condition a priori, la Pensée vivante, L'analyse du devenir aboutit à la même condition première. « Tout agent agit pour une fin ». Cet axiome a été tant de fois répété par l’Aquinate, que les modernes en oublient le sens authentique. Il signifie que toute transformation tend vers un terme fixé : aucun événement, considéré en lui-même, n’est imprévisible. Si, en uncas donné, n'importe quoi sortait de l’état de choses précédent, la production d’un événement plutôt que d’un autre serait sans raison d’être, inintelligible. Pour l’intellect, l’inintelligible n’est pas. D'ailleurs, autant que nous le pouvons constater, tout changement s’oriente bien vers un terme déterminé. Mais que le devenir soit dirigé vers ce qui n’est pas encore, que le futur prédétermine le changement présent, c’est là une adaptation de l’agent qui n’a pas sa raison en lui (s’il n’est pas spirituel) et qui ne peut être réalisée que par un intellect (2). Ainsi la possibilité même de l’action en général n’est possible que par la pensée : le mécanisme est incompréhensible s’il n’est pas monté par l'Esprit. La Pensée est antérieure à tout.