III. — L’INTELLECT AGENT. LE « LUMEN INTELLECTUALE
Mais prenons-y garde : prendre en séparant, c’est une opération que l’intellect fait perpétuellement, mais qui varie beaucoup. Ce qui est pris varie, et la manière de le prendre. Dans toute science, on commence en laissant de côté les connaissances accidentelles et en gardant seulement celles qui tiennent par elles-mêmes (per se) : cette dissociation de l’universel et du particulier est commune à toute science. On s’aperçoit qu’elle est une séparation de jugements. Il y a une manière de trancher qui pénètre beaucoup plus avant, et qui mérite seule, selon saint Thomas, le nom de « séparation », et elle n’a lieu que dans « la science divine ou dans la métaphysique ». Elle consiste à opérer une séparation entre des connexions nécessaires, donc encore entre des jugements. Reste la troisième manière de trancher : elle n’isole pas des jugements, elle forme les natures sur lesquelles portent les jugements, et puisque les quiddités forment le domaine de la métaphysique, elle s’exerce aussi dans ce domaine (2). Cette action formatrice de l’intellect est celle dont nous avons à nous occuper.
Quelque actif que soit l’intellect, il n’agit que s’il y a une cause ou une occasion, et il vise autre chose que lui. D’une manière qu’il faudra préciser plus tard, la forme intellectuelle a son origine ailleurs que dans l’intellect. Lorsque celui-ci conçoit la quiddité d’une chose subsistant hors de l’âme, une communication s’opère à partir de cette chose qui existe par elle-même : d’elle notre intellect reçoit « de quelque manière » la forme, laquelle forme intelligible existant dans notre intellect « vient » (progreditur) « en quelque manière » de la chose extérieure (3). Mais à peine avons-nous essayé d’exprimer
(x) Sum. Th., 1%, q. 85, a. 1.
(2) Sic igitur in operatione intellectus triplex distinctio invenitur. Una secundum operationem intellectus componentis et dividentis, quae separatio dicitur proprie; et haec competit scientiae divinae, sive metaphysicae. Alia secundum operationem quae format quidditates rerum, quae est abstractio a materia sensibili, et haec competit metaphysicae. T'ertia secundum compositionem universalis a particulari; et haec competit etiam physicae, et est communis omnibus scientiis : quia in omni scientia praetermittitur quod est per accidens, et accipitur quod est per se. Boet. de Trin., q. 5, a. 3 (à la fin du corpus articuli).
G) Poteau 2er
ce fait primitif indéniable, que l’expression nous a trahi et nous devons y apporter des réserves.
Première réserve. Nous disions que la forme « vient » (progreditur) de la chose, C’est une image qui risque de tromper les naïfs : bien entendu, le monde sensible ne se transporte pas dans notre âme (1) : si la forme qui va nous faire penser est la forme de la chose, il est clair qu’elle n’est pas la même numériquement que la forme de la chose, elle ne l’est que spécifiquement (de là, sans doute, le nom de species qu’on lui donne d’ordinaire; autrement dit, elle lui est semblable, non identique. En effet, si réellement la forme physique coïncidait avec la forme intelligible, elle devrait posséder des dimensions dont pourtant elle serait privée (2).
Deuxième réserve. Le mot « progreditur » était imprécis : le mot « forma » ne le serait-il pas aussi ? Forma progreditur : est-ce à dire que, la matière enlevée, la forme soit un résidu qui, tel quel, s’offre à l'esprit? Saint Thomas, il est vrai, emploie, quand il parle de l’abstraction, des expressions qui concernent des objets déjà constitués : on croirait que l'opération consiste à enlever une écorce pour isoler un noyau solide préexistant. Il se demande, par exemple, comment nous y prenons ce qui est séparé des sens, soit les substances immatérielles, soit les objets mathématiques. De ce qui est conjoint dans la réalité, répond-il, nous pouvons très bien connaître l’un sans l’autre, pourvu du moins que l’un ne fasse pas partie de la nature de l’autre. Ici, nulle difficulté. Mais lorsque les éléments sont inséparables, comme le camus et le nez, nous les pouvons néanmoins considérer isolément, quoique nous ne les puissions supposer ni connaître séparés. C’est le cas des objets mathématiques, qu’on peut regarder à part de la matière sensible, bien qu’ils ne puissent exister sans elle (3). Saint Thomas parle ici comme si l’abstraction trouvait son objet constitué, et comme si toute l'initiative de l'esprit consistait à mettre provisoirement entre parenthèses ce qui de soi est inséparable. Mais lui-même nous a dit combien il est difficile de parler des opérations spirituelles (4) : nous n’avons pas d'autre moyen que d’employer des mots qui sont faits pour désigner des actions matérielles. Lui et ses lecteurs le savaient, et c’est pourquoi il ne prenait pas garde à l’impropriété de comparaisons dont ses écoliers comprenaient
(x) Ci-dessus, pp. 14 et 16.
(2) Quodhb., VIII, 3, ad 2.
(3) Comm. de anima., NII, lect. 12.
(4) De rebus simplicibus loqui non possumus, nisi per modum compositorum, a quibus cognitionem accipimus. Sum Th., I, q. 3, a. 3, ad 1.
le sens exact. L'opération abstractive se présente à nous sous l’image d’une séparation tranchante, parce que nous avons l'habitude de séparer les corps et les morceaux des corps, mais ce n’est là que Îa condition de l'opération intellectuelle. Au fond, le rôle essentiel de l’intellect est de faire exister du spirituel, comme l’ont révélé nos premières analyses (1). L’intellect est une efficace (virtus) immatérielle active, capable de faire les autres choses semblables à ellemême, c’est-à-dire à les faire immatérielles. De même, il n’y avait pas de couleurs dans l'obscurité : la lumière les fait surgir. Dans la nuit, les couleurs n’étaient qu’en puissance, à la rigueur elles n’existaient pas : la lumière les fait exister. Ainsi la « lumière intellectuelle » fait exister l’intelligible (2).
Essayons, pour pénétrer ce mystère, de comparer entre eux quelques-uns des textes où saint Thomas parle du lumen intellectuale. Le mot et l’idée sont empruntés à l’expérience physique; saint Thomas le laisse entendre clairement (3). La fonction de la lumière qui éclaire nos yeux est double : elle les rend capables de voir, et elle donne au visible l'actualité qui lui manquait. La lumière intelligible aura donc deux fonctions analogues, et nous la définirons par les deux caractères, à supposer qu’ils soient toujours simultanés : ipse vigor intellectus ad intelligendum, vel id quo aliquid fit nobis notum. En réalité, nous savons par expérience que les deux fonctions sont indépendantes l’une de l’autre. Lorsque le maître livre au disciple un fait ou un principe pour l’aider à comprendre, lorsque surtout il le conduit pas à pas progressivement du simple au complexe, il lui communique une facilité, donc une force qu’il n’aurait pas s’il était seul. A l’inverse, le signe sensible qui conduit à une connaissance intelligible (les Sacrements), n’apporte pas à l’intellect une force supplémentaire, mais une forme, une species. Dans l’enseignement, l’aide fournie, le « medium » qui transmet instrumentalement la lumière de l’intellect agent, consiste en une série de jugements proposés ou suggérés (4). Ainsi la notion de lumen intellectuale recouvre à la fois l’évolution progressive des jugements et l’acquisition de l’intelligible. Remarquons que « l’objet connu, en tant que tel, possède en soi la lumière intellectuelle à l’état de participation, et c’est en vertu de cette lumière qu’il a de quoi fortifier l’intellect » (5). On reconnaît ici
(x) Ci-dessus, p. 25.
(2) Comm. de anima, III, lect. ro.
(GA Per ar 0 ar.
(4) Ver., q. 9, a. 1, ad 2.
(5) Tbid.
l'application d’une loi énoncée par Aristote : tandis que les objets sensibles intenses fatiguent nos organes corporels et mettent assez rapidement ceux-ci hors d’état de percevoir, les objets intelligibles sont pour l'intellect une force et une joie, et la contemplation, par elle-même, pourrait être une joie éternelle. Encore faut-il que l’action de l’intelligible, pour être efficace, soit proportionnée à la connaissance à acquérir et à la vigueur que possède déjà l’intellect. Par exemple, le métaphysicien, le « naturalis », le médecin usent, chacun dans sa science, de principes d’inégale ampleur : ce qui serait un secours pour le médecin empêcherait le métaphysicien de comprendre, et réciproquement (1).
En somme, la lumière intellectuelle apporte à l’opération une efficacité qui s’exerce par la progression d’une série de jugements ou dans la création du spirituel, en fournissant des formes intelligibles. Exerçant une activité en vue d’un acte déterminé, il faut aussi qu’en elle-même elle possède une structure déterminée; elle est donc, elle aussi, une forme. Saint Thomas le dit en toutes lettres : l’intellect humain possède une certaine forme, à savoir la lumière intelligible, qui de soi est capable de connaître certains intelligibles, ceux à la connaissance desquels nous pouvons parvenir par les choses sensibles (2). La lumière intelligible par excellence est donc ce que saint Thomas appelle ailleurs l’intellect agent (3).