IV. — ESPÈCES D’ABSTRACTION
Si l’intellect agent est la forme aux multiples fonctions : séparer la forme de la matière pour rendre la forme intelligible, promouvoir le jugement, la première fonction est celle dont l’autre dépend et elle constitue l’abstraction. À son tour, cette fonction créatrice de l’intelligible n’est pas simple. Saint Thomas distingue des espèces d’abstraction. Mais le principe selon lequel il les distingue n’est pas
(DNVer., 2. 0,4, 1, ad 3.
(2) Sum Th., Ie II, q. 109, a. 1.
(3) In intellectu humano lumen quoddam est quasi qualitas vel forma permanens, scilicet lumen essentiale intellectus agentis. Ver., q. 12, a. 1. La propriété qu’a l’intellect agent de rendre intelligible en acte est appelée lumen. Ver., q. 10, a. 6, ad 1. De même, De spirit. creat., a. 10. Ailleurs, la terminologie change : S. Thomas oppose les species intelligibiles, grâce auxquelles fit apprehensio rerum, au lumen intellectuale, grâce auquel perficitur judicium de apprehensis. De malo, q. 16, a. 12. Quand un ange en illumine un autre, il ne lui infuse pas de nouvelles species, mais l’ange illuminé, par le moyen de celles qu’il possédait déjà, est en mesure d’étendre sa connaissance. Ver., q. 9, a. 5.
partout le même. Essayons de voir si ces classifications de l’abstraction sont irréductibles. Cette recherche est importante, car elle nous permettra de prévoir des domaines peu explorés quant à la structure de la forme intelligible et quant à l’activité de l'esprit.
Nous avons la notion d'homme; tirons-en la notion d’animal qu’elle renferme, voilà une abstraction. Maintenant, tirons la forme hors de la matière sensible, le cercle mathématique hors de la roue, voilà une autre abstraction. Dans le premier cas, en laissant de côté le caractère rationnel de l’homme, j’ai substitué une notion nouvelle à une autre : l’animal n’est pas l’homme. Dans le second cas, la matière et la forme, désormais isolées, subsistent séparément dans l'intellect, le cercle et l’airain (1). La première abstraction, que saint Thomas appelle abstractio universalis a particulari (2), brise l'union du tout et des parties : par exemple, dit saint Thomas, elle considère la nature essentielle en dehors de ses parties accidentelles, l’homme sans son pied ou son doigt. Il est clair que le même nom recouvre deux opérations passablement différentes : séparer l’animalité de l’humanité et séparer l’homme de son doigt. Dans le premier cas, on tranche entre des éléments essentiels, et dans le second cas, entre des éléments essentiels et des éléments accidentels. Mais les deux cas coïncident dans leur opposition à la première abstraction qui, au lieu de rompre l’union entre les parties et le tout formel, rompt l'union entre la matière et la forme. Encore convient-il de ne nous pas méprendre sur la nature de la première et de la seconde abstraction. Celle qui sépare forme et matière ne sépare pas la forme substantielle : que pourrait bien signifier celle-ci si on prétendait la comprendre sans la matière qui seule la réalise? L’abstraction ne sépare pas, même idéalement, la forme substantielle de la matière, mais la figure de la quantité. Quant à l’abstraction qui prend le tout à part des parties, on serait tenté de croire qu’une autre abstraction est possible, le procédé inverse, qui prendrait à part une partie. Or ce serait une illusion, car aucune partie, en tant que telle, n’a de sens que par le tout : si le doigt n’était pas le doigt d’un être animé, il ne serait pas un doigt, mais un corps chimique. L’abstraction n’a donc pas la puissance d’isoler les parties d’un tout corporel, mais celles d’un tout intelligible; je suis en droit par exemple, de regarder à part, dans l'espèce, certains éléments spécifiques, ou la ligne dans le triangle (3).
C’est à la suite de ces analyses délicates que le Docteur Angélique
(x) Sum., Th. Ia, q. 40, a. 3.
(2) Texte de la note précédente. De même Boet. de Trin., q. 5, a. 3. (3) Boet. de Trin., q. 5, a. 3.
distingue la triple activité intellectuelle quant à la distinction créatrice des notions : l’activité qui forme les quiddités des choses, en les enlevant de la matière sensible, et c’est l’activité qui est à la base de la métaphysique; celle qui, à l’intérieur même d’une notion intelligible, en sépare d’autres, et saint Thomas attribue encore cette activité à la métaphysique; enfin celle qui laisse l’accidentel. pour retenir l'essentiel, laquelle appartient à toutes les sciences. Cette conception de la science paraîtra peut-être empiriste. Remarquons du moins que l’abstraction qui saisit la forme à part de la matière diffère absolument de celle qui prend l’essence en laissant l'accident. Or, en quoi différeraient-elles, si l’une et l’autre consistaient à laisser un superflu pour garder un reste déjà donné par l'expérience ? C'est donc que l’action de l’intellect-agent est créatrice plutôt qu'isolatrice.
Un autre texte de la Prima Pars donne un tout autre partage de l’abstraction : per modum compositionis et divisionis — per modum simplicitatis. Le choix des noms était assez difficile, ils n’indiquent pas clairement la nature des opérations qu’ils désignent; une explication des exemples sont donc nécessaires. L’abstraction désignée par son rapport à l’analyse et à la synthèse consiste à comprendre qu’une chose n’est pas dans une autre : elle constate donc les résultats d’une analyse réelle et pose les éléments en vue d’une synthèse réelle, Celle qui est désignée par son rapport à la simplicité consiste à comprendre une chose sans en considérer une autre, bien qu’elles puissent être inséparables (1). La première est évidemment toujours légitime, puisqu'elle ne touche pas aux articulations de l’être. Mais la seconde, qui ne craint pas de regarder à part, dans un être, certains éléments intelligibles, et d’en laisser d’autres ? Car c’est rompre l’unité essentielle de l’être. L’erreur serait réelle et définitive, si l’on considérait un objet autre qu’il est en réalité Mais l’abstraction per modum simplicitatis n’accomplit pas cette faute : elle considère l’objet non autre, mais autrement qu’il est (2).
On voit aisément que les abstractions wmiversalis a particulart et formae a materia font partie l’une et l’autre de l’abstractio per modum simphicitatis, laquelle consiste à dissocier l’intelligible en éléments premiers. Nous pourrions dresser déjà un tableau de la classification des espèces d’abstraction, si la séparation de la forme et de la matière ne donnait pas lieu elle aussi à des distinctions importantes. On sait que la
(x) Sum Th., 13, q. 85, a. 1, ad 1.
(2) Jbid.
matière peut être envisagée à un point de vue universel, la chair, les os, et à un point de vue individuel, cette chair, ces os. Lorsque nous formons l’idée d'homme, nous ne considérons plus cette chair, ces os (matière individuelle), mais nous retenons la chair, les os, car la matière sensible commune fait partie intégrante de la nature humaine. Garder la forme avec la matière commune, sans la matière individuelle, est ce genre d’abstraction que nous appellerons physique. Maintenant, opérons dans l'essence une section horizontale plus profonde : enlevons les strates superficielles de la matière sensible individuelle et de la matière sensible commune, autrement dit, les qualités sensibles, chaud, froid, dur, mou, etc., et fixons-nous sur la strate de la matière intelligible, qui est la substance soumise à la quantité, Les nombres, les dimensions, les figures, peuvent fort bien être étudiés en dehors des qualités sensibles, mais non en dehors de la substance soumise à la quantité : sans doute, il ne s’agit pas de cette substance quantitative (l’individuel a déjà été éliminé), mais en général de la substance quantitative. Ce genre d’abstraction est l’abstraction mathématique. Une dernière fois, opérons une section horizontale encore plus profonde, au dessous de la matière intelligible. Il ne nous restera que l’être, l’un, la puissance, l’acte, et autres éléments, lesquels peuvent être étudiés absolument en dehors de toute matière. Nous voici à l’abstraction métaphysique (1).
Le monde forme un tout : physiquement ou intelligiblement, les choses se touchent et soutiennent les unes avec les autres de multiples rapports. Sur ce tout, deux opérations séparantes peuvent s’exercer : l’une, par exemple, extrait les carreaux d’un pavage, tandis que l’autre trace des lignes sur un bloc de granit pour le scier ensuite. Telles sont les deux genres fondamentaux de l’abstraction. L’une isole dans le tout du monde des objets qui réellement existent pour soi, l’autre s’attaque aux formes, et, à la manière d’un réactif violent, pénètre jusqu’au cœur des formes pour faire jaillir les éléments de l'être et de la représentation. L’une de nos études les plus intéressantes et les plus malaisées sera celle de cette dissociation de l’intelligible.
() Sum. Th., 18, q. 85, a. 1, ad 2. M. MARITAIN interprète les trois degrés d’abstraction d’une manière beaucoup plus complexe. L’abstraction physique saisirait déjà l’être, et pourrait ainsi engendrer les concepts de la philosophie de la nature avec ceux des sciences physiques; l’abstraction mathématique donnerait lieu, par ricochet, à la génération d’êtres de raison qui, à leur tour, s’appliqueraient aux données physiques pour constituer les sciences empiriométriques. (Les degrés du savoir, pp. 265-302. Philosophie de la nature, pp. 15-209. Science et sagesse, pp. 73- 115). Cette interprétation n’est pas exclue par les textes de S. Thomas, mais ils ne Pimposent pas non plus : il semble même plus naturel d'admettre que seule la troisième abstraction pense explicitement l'être.
Nous disons « dissociation », parce que la langue ne nous fournit pas de mot propre : car qui s’imaginerait que l’intelligible est fait de strates superposées qu’on laminerait à la manière d’ardoises ?
Maintenant nous sommes en mesure d’établir le tableau synoptique des espèces d’abstraction.