I. — EXISTENCE DE LA SPECIES
Au moment où je pense, je suis ma pensée, Sans doute, je distingue ma pensée de mon corps, voire, avec moins de facilité, de mes sentiments. Mais en quoi mon intellect se distinguerait-il de son intellection au moment où il se connaît? Cependant, avant d’accomplir cette intellection, mon intellect ne connaissait pas telle chose ou peut-être même était en sommeil : c’est uniquement pour cette raison et de cette manière que l’intellect diffère de l’intelligible, parce qu'il est et quand il est en puissance, Mais aussi, quand il pense, c’est-à-dire quand il devient l’intelligible, il faut bien qu’il y ait en lui une cause qui le change, qui réalise cette unité. Cette cause, c’est la species intelligibilis (x).
Une cause de changement, intérieure à un esprit, ne peut être autre chose qu’une qualité agissante, une « forme ». Quand saint Thomas est pressé, il se contente de cet argument ontologique : toute action vient d’une forme (2). Quand il enseigne ex professo le fonctionnement de l’âme humaine, il se livre à des analyses plus profondes, lesquelles constituent des preuves de la réalité et de l'efficience de la forme intelligible, Nous croyons pouvoir énumérer quatre de ces preuves. Bien entendu, saint Thomas ne les propose pas comme des preuves de ce qui lui paraît indiscutable: mais s’il avait été contraint d'établir la réalité de la species intelhgibilis, il
(1) Sum. Th., I, 14, a. 2. Comm. de anima, III, lect. 8. (2) Illud quo intellectus intelligit, comparatur ad intellectum intelligentem ut forma ejus, quia forma est quo agens agit. Sum. Th., I4, q. 55, a. 1.
L’ € INFORMATION » DE L’INTELLECT 37 n'aurait eu qu’à mettre sous forme de preuves ce que contenaient ses analyses.
1) Première preuve, celle-ci moins directe et moins péremptoire, par analogie physique. La connaissance sensible est déterminée par une forme imprimée dans l’organe : d’où viendrait la connaissance intellectuelle, sinon d’une forme, celle-ci purement spirituelle, imprimée dans l’intellect? (1) Mais peut-être prenons-nous pour un argument ce qui, selon saint Thomas, ne serait qu’une comparaison ou une explication.
2) Tout autre sera la portée des arguments proprement psychologiques. D’abord celui qui se fonde sur l’autonomie et l’irréductibilité de la connaissance : elle n’est pas l’acte du connu, mais du connaissant. C’est moi qui pense, moi seul, et cette opération m'est tellement personnelle qu’il m’est aussi impossible de la transporter dans un autre que d’accueillir en moi la pensée personnelle d’un autre. Ma pensée n’est pas plus affectée par le connu qu’elle ne l’affecte; la présence du connu n’est même pas nécessaire, car on connaît sans cesse des choses absentes. Cet objet que je connais n’agit pas sur moi à la manière d’un moteur qui pousse ou qui tire, et la connaissance que j'en ai ne lui apporte aucune modification. Si la connaissance a rapport à l’objet, ce n’est ni en tant qu’il serait principe d’action, ni en tant qu'il serait sujet subissant. Par conséquent, le principe de l’intellection est dans l’intellect, dans sa nature à lui. Nous lappellerons forme, puisque son rôle est de faire agir lintellect, et que son action provient de quelque modification de Pêtre de l’intellect (2).
3) Plus profondément, l’existence de la forme intelligible nous est révélée par un fait certain, bien que la constatation en soit délicate : l'identité de l’intellect en acte et de l’intelligible, Ce fait est souvent rappelé à la manière d’un principe, ou comme un enseignement reçu
(1) Cont. Gent., I, 46.
(2) Operationes animae, sensibilis dico et intellectivae, non sunt tales ut in exteriorem materiam transeuntes, sed in operante persistunt, sicut intelligere et vellé. Velle enim et intelligere non sunt actus voliti et intellecti, sed intelligentis et volentis.. Harum igitur potentiarum operatio non terminatur ad res exteriores, neque sicut ad principium agens, neque sicut ad subjectum patiens, sed ad eos (je suppose qu’il faut lire : ad eas) terminatur sola relatio potentiae operantis; quae quidem relatio consequitur formam operantis per quam operatur : sicut imaginatio per formam relictam a sensu habet operationem propriam in imaginatione consistentem; ad rem vero exteriorem, quam imaginatur, habet relationem per formam qua informatur, et ex hac relatione contingit quod imaginando cognoscit rem imaginatam. Et similiter intellectus, per formam intelligibilem qua intelligit, refertur, quadam similitudinis rélatione, ad rem extra quam intelligendo cognoscit. Cont. Gent. I, 52 (liturae codicis
autographi).
du Philosophe (1). Mais quand il s’agit de scruter les replis de l’âme connaissante, c’est bien un fait que dégage l’analyse. L'acte de comprendre, nous l’avons vu — est un devenir intérieur qui aboutit à une expression. Ce devenir ne part pas de rien : nous-mêmes quand nous pensons, et que nous cherchons à saisir en pleine clarté notre pensée, nous nous rendons compte que ce progrès, puisqu'il va en avant, est déterminé par une poussée en arrière : le a parte post suppose le a parte ante. Sans doute, la pensée est une action mienne qui développe ce qui est mien : cependant l’objet connu, l’intellectum, n’est pas ce que fait ma pensée, mais ce qw la fait. Il le faut bien, puisque ma pensée est déterminée. Bien loin que s'opposent l’intelligens ut agens et l’intelligens ut passum, ils apparaissent, au regard de la réflexion, comme un seul principe. Connu et connaissant, lorsque de leur union est constitué l’unique, qui est le connaissant en acte, forment à eux deux un seul principe de cet acte qui est connaître, Qu'il eût fallu auparavant (auparavant n’a ici qu’un sens de priorité ontologique : nous sommes en dehors du temps) (2), l’action de l’intellect agent, et qu’à son tour la forme abstraite par lui atteigne l’intellect possible en état de passivité, c’est vrai : mais tout cela est accidentel par rapport au fait de connaître. Accidentel, parce que cela provient de notre condition humaine d’être lié à un corps et contraint de puiser la connaissance dans des images. Mais une fois réalisée l’union de l’intelligible et de l’intellect, l’intellection en sort comme l'effet sort de sa cause (3).
Un contact quelconque entre le connaissable et le connaissant ne suffit pas pour engendrer la connaissance : contact de juxtaposition dans l’espace, même contact spirituel d’images juxtaposées devant mon regard intérieur. Je sais, en effet, que rien n’est plus moi-même
(x) Par exemple, Cont. Gent., I, 54 (lit. cod. aut.). Intellectus in actu est intellectum in actu. Nam intellectus fit actu per speciem rei intellectae.
(2) Conceptio et partus intelligibilis verbi non est cum motu nec cum successione; unde, simul dum concipitur, est, et simul dum parturitur, distinctum est. Cont. Gent., IV, 11 (éd. Uccelli, p. 538; Rome, ex typog. polyg., 1878).
(3) Actio... intellectus non est sicut actio progrediens in materiam exteriorem, sed sicut actio consistens in ipso agente, ut perfectio ejus; et ideo oportet quod intelligens, secundum quod intelligit, sit actu; non autem oportet quod intelligendo intelligens sit ut agens, intellectum ut passum, sed intelligens et intellectum, prout ex eis est effectum unum quid, quod est intellectus in actu, sunt unum principium hujus actus qui est intelligere. Et dico ex eis effici unum quid, in quantum intellectum conjungitur intelligenti sive per essentiam suam, sive per similitudinem; unde intelligens non se habet ut agens vel ut patiens, nisi per accidens, in quantum scilicet ad hoc quod intelligibile uniatur intellectui, requiritur actio vel passio; actio quidem, secundum quod intellectus agens facit species esse intelligibiles actu; passio autem, secundum quod intellectus possibilis recipit species intelligibiles.… Sed hoc quod est
intelligere, consequitur ad hanc passionem vel actionem, sicut effectus ad causam. Ver: 48/1810:
que le principe de ma pensée. Que voulez-vous qu’il soit, sinon l’essence connue elle-même, ou sa similitude ? (1) D’une autre manière encore, lorsque se poursuit la croissance qui aboutit à l’éclosion de ma pensée, je me sens déterminé par un principe qui me détermine en m’enrichissant : le principe formel qui détermine l’intellect est au-dessus de lui, nobilior intellectu, puisqu'il en assure la perfection (2). Rien n’est plus certain, en effet, que cette dépendance de l’intellect par rapport au monde intelligible qui le met en acte. Il est vrai que cette dépendance, évidente quand il s’agit du jugement, a besoin d’être regardée avec plus d’attention quand il s’agit de ce qui est antérieur au jugement. On dirait que saint Thomas a voulu dépasser la doctrine augustinienne du jugement déterminé par les vérités éternelles, pour aller jusqu'aux éléments éternels de la vérité.
4) Le phénomène de la connaissance est un devenir, une « émanation » qui aboutit à une expression intérieure. Penser, c’est exprimer la forme intelligible dont l’intellect est gros : on y parvient de diverses manières, par des synthèses, par des analyses, en établissant des rapports (componendo vel dividendo, vel qualitercumque conferendo),. Une fois que l’intellect a réussi à se faire une définition, ou un modèle à réaliser par l’industrie, ou toute autre organisation conceptuelle, par elle il atteint l’objet qu’il souhaitait de connaître. Mais pour créer cette forme il avait évidemment des matériaux : il formait sur l’écran une image parce qu’à travers le prisme passait le faisceau lumineux, il n’exprimait que parce qu’il possédait une plénitude. L’émanation avait donc pour source l’intellect enrichi d’une ressemblance de l’objet connu : l’intellection se définit « une émanation de l’intellect mis en acte par une similitude de l’objet connu » (3).
(x) Sicut materia prima non potest agere aliquam actionem nisi perficiatur per formam; et tunc actio illa est quaedam emanatio formae ipsius magis quam materiae; res autem existentes actu possunt agere actiones, secundum quod sunt actu; ita intellectus possibilis noster nihil potest intelligere antequam perficiatur forma intelligibili in actu. Ver., q. 8, a. 6. Si l’on rapproche cette phrase du début, où la connaissance « stat in ipso agente ut perfectio ipsius », on a notre argument.
(2) Forma qua intellectus intelligit, cum sit intellectus perfectio, est nobilior intellectu. Ver. q. 8, a. 7.
(3) Ex hac specie intelligibili, qua primo intellectus informatur, procedit componendo vel dividendo, vel qualitercumque conferendo ad inveniendum aliquam formam intelligibilem, quae dicitur per intellectum formata; et hoc patet tam in intellectu speculativo quam practico : intellectus enim speculativus ex aliquibus communibus quae cognoscit, per hoc quod est eorum speciebus informatus, diffinitionem investigat, quamdam formam intelligibilem formans, quam accipit, quam essentiam diffinit. Similiter intellectus practicus formam artificiati excogitat ex aliquibus praeconceptis, quae per aliquarum specierum informationem cognovit. Sic etiam imaginatio informata speciebus a sensu secundum actum relictis, novam formam adinvenit componendo vel dividendo, quam nunquam sensu percepit, sicut montes auratos, vel chimeram... Sic igitur respectu secundorum cognitorum
L'existence de la species intelligibilis, son origine déjà connue, nous permettent déjà de préciser la relation entre la connaissance et les choses, D’une part, les choses, telles qu’elles se présentent aux sens, ne sont pas l’intelligible que nous allons penser; c’est lesprit qui dégage cet intelligible. D’autre part, sans les choses, nous serions, sans doute, capables de penser, mais nous ne penserions pas plus ceci que cela, nous ne penserions rien : il est trop clair que notre pensée est déterminée par l’action des choses. On peut résumer cette situation en disant que l’existence de l'espèce intelligible est due à l’activité de l’esprit, mais que sa détermination spécifique est due à l’action des choses (1). Pour qui se place au point de vue du comportement humain, ces affirmations sont indiscutables. « Il est vrai que notre esprit recoit la science des objets sensibles » (2), que l’intellect possible est mis en acte à la fois par l’objet sensible et par l’intellect agent. Mais ces affirmations, vraies pour le métaphysicien en leur généralité vague, sont précisées par l’épistémologue : c’est bien l’intellect agent qui crée les formes intelligibles; qu’elles soient déterminées spécifiquement, cela vient, non de l’objet immédiatement, mais des images (3).