IV. — LA FORME INTELLIGIBLE EST INCONSCIENTE
Ce qui détermine le regard, ce qui en arrière le constitue et l’oriente ne peut être l’objet du regard. Le parallélisme, si souvent institué, entre la perception visuelle et la connaissance intellectuelle, suggère que la forme intelligible est inconsciente aussi bien que l’image rétinienne. Ce n’est là, il est vrai, qu’une analogie, mais tout la confirme quand on essaie de scruter les conditions de l’intellection.
La forme dont jusqu'ici nous avons parlé est le principe de l’acte de penser (2). Or cet acte aboutit à créer une autre forme, celle-ci comme « inventée », comme « produite » par l’acte d’intellection. Cette seconde forme n’est plus ce qui fait penser, mais ce qui est pensé et ce par quoi l’être pensant agit. C’est bien grâce à la première forme, par laquelle il est mis en acte, que l’intellect obtient la quiddité des choses, qu’il analyse et synthétise; et la quiddité formée dans l’intellect, de même que l’analyse et la synthèse, sont une réalisation (operatum), mais réalisation par quoi nous connaissons l'extérieur. La seconde forme constitue donc un second instrument pour connaître (3).
(x) Ver. q. 10, a. 4.
(2) Forma quae est intelligentis in quantum est intelligens. Ver. q. 3, a. 2.
(3) Forma in intellectu potest esse dupliciter. Uno modo ita quod sit principium actus intelligendi, sicut forma, quae est intelligentis in quantum est intelligens; et haec est similitudo intellecti in ipso. Alio modo ita quod sit terminus actus intelligendi, sicut artifex intelligendo excogitat formam domus; et cum illa forma sit excogitata per actum intelligendi, et quasi per actum effecta, non potest esse principium actus intelligendi, ut sit primum quo intelligatur; sed magis se habet ut intellectum, quo intelligens aliquid operatur. Nihilominus tamen forma praedicta est secundum quod intelligitur : quia per formam excogitatam artifex intelligit quid operandum sit; sicut in intellectu speculativo videmus quod species, qua intellectus informatur ut intelligat actu, est primum quo intelligitur; ex hoc autem quod est effectus in actu, per talem formam operari jam potest formando quidditates rerum et componendo et dividendo; unde ipsa quidditas formata in intellectu, vel etiam compositio et divisio, est quoddam operatum ipsius, per quod tamen intellectus venit in cognitionem rei exterioris; et sic est quasi secundum quo intelligitur. Ver. q. 3, a. 2.
Or cette seconde forme, qui est par nous fabriquée, et par conséquent pleinement en notre pouvoir, nous pouvons facilement la regarder en elle-même. Terme de l'opération, livrée maniable à la réflexion, elle fait connaître et est connue en même temps : qua intelligit et cointelligitur simul. Mais il n’en est pas de même de la première, dont le rôle est d’être uniquement le principe de l’opération : celle-ci n’est que la cause, non l’objet de la connaissance (r). Elle ne tombe donc pas sous le regard de la conscience, puisqu'elle est le principal facteur de ce regard. Comment alors est-elle connue ? Est-ce par un raisonnement transcendental, aboutissant à découvrir les conditions à priori du connaître? Sans doute, la métaphysique fait des raisonnements de cette sorte. Mais la réflexion ne pourrait-elle saisir, dans la forme inventée et fabriquée, la présence de la forme qui cause et dirige la fabrication ? Le problème est très délicat : nous le reprendrons quand nous étudierons la seconde forme ou verbum.
Pareillement le problème de la mémoire intellectuelle doit être réservé pour plus tard. Quand on se souvient, on exprime ce qu’on se souvient, et par conséquent le souvenir intellectuel est toujours une forma excogitata, il n’est jamais la pure species intelligibilis.
(x) Cont. Gent. I, 52. Una (forma) qua intelligit tantum... alia qua intelligit et cointelligitur simul... (operatio intelligentis).
CHAPFTRE IV