I. — INTELLIGIBLE ET MATIÈRE
La pensée connaît le monde. Sans doute, elle est en lui. Cependant, il ne nous semble pas que notre intellect soit immergé dans les choses ni même qu’il les touche. Selon toute apparence, il y a un intermédiaire entre les corps et la connaissance intellectuelle. Quel est cet intermédiaire, et pourquoi y en a-t-il un? Il nous faut revenir en arrière, rappeler certaines constatations déjà faites et certains principes déjà admis.
On se rappelle qu’un être peut se parfaire de deux manières. Il peut être soi pleinement dans la propre sphère de son espèce physique, mais alors il manque de ce qu'ont les autres. 11 peut acquérir ce qu’ont les autres, mais jamais dans leur réalité propre : la pleine réalité d’un objet ne pénètre pas dans un autre selon ce qu’elle a de délimité et de fermé (secundum determinatum esse); pour qu’elle passe en une autre chose, il faut qu’elle se dépouille de ce qui l’enfermait. Et puisque les formes et les perfections sont immobilisées et closes par la matière, elles doivent sortir de la matière pour devenir connaissables. Le connaissant, quel qu’il soit, est donc à un certain degré immatériel (1). Les sens des animaux exercent une fonction spirituelle et il y a dans l’animal un principe supérieur à la matière. Nous-mêmes connaissons par les sens comme les animaux, et même nous ne connaissons rien que par les sens. Les corps agissent sur nos organes : mais comment ? Ce n’est pas le corps en tant que fermé sur
(x) Ver. q. 2, a. 2.
soi, en tant que passif et immobilisé, en raison de la débilité de son être : la matière ne saurait être principe d’action. Les choses n’agissent sur nous que par leurs formes : ce que nous en éprouvons peut donc être appelé « similitude » en ce sens métaphorique d’une détermination de l'effet par la cause : à chaque cause son effet propre. Cette ressemblance de la chose, imprimée dans le sens, épurée en plusieurs phases, parvient jusqu’à l’intellect en tant que « similitude » de la forme (1).
Mais alors, direz-vous, quelle différence y a-t-il entre les sens et l’intellect ? Les uns et l’autre ne sont-ils pas en présence de la forme ? N'est-ce pas, dans les deux cas, l’intelligible qui est présent ? —- Vous oubliez qu’agent et patient doivent être du même genre. N'importe quoi, en effet, ne fait pas n’importe quoi, un être agit selon ce qu’il est, et il n’agit pas sur n’importe quoi, car un être agit selon ce qu'est le terme de son action, Là donc où manque toute proportion entre un agent et un patient hypothétiques, il n’y a en vérité ni agent ni patient : l’action est impossible. Or entre l'esprit et le corps manque cette proportion qui les mettrait dans un même genre et qui vient précisément de la matière. C’est pourquoi s’intercale la connaissance sensible entre les corps et l’inteliect : pour les sens, en effet, les formes, bien que déjà sans matière, gardent quand même des conditions matérielles. Par elles s’opérera le passage entre le corps et lintellect, puisque ces formes s’offrent sans matière à l’intellect et pourtant se présentent en lui en leur singularité et en leur limitation (2). Ainsi les conditions subjectives de la connaissance intellectuelle exigent que la forme soit saisie dans la matière et déjà hors d’elle.
Nous allons voir que les conditions objectives ne l’exigent pas moins. C’est encore, en effet, une constatation indéfiniment répétée, que les choses ne sont pas du tout identiques à leurs natures connues par nous. Les corps physiques (naturalia), une pierre, par exemple, n'est pas la nature de la pierre que je pense. Les « mathematica » ont bien leur espèce dans la matière : le cercle, par exemple, est une roue. Cependant, à la rigueur, le cercle n’est pas la roue, car la roue est en bois, et le cercle n’est pas en bois : la forme mathématique n'inclut pas une disposition de qualités (materia sensibilis), elle n’est que quantité (materia intelligibilis). Ainsi l’intellect voit dans les choses des natures, physiques, mathématiques (métaphysiques aussi, bien qu'ici saint Thomas n’en parle pas), qui se distinguent d’elles GE
(:) Vertqe/erss.
(2) Ver. q. 8, a. 0.
(3) Comm. de anima. II, lect. 8.
Concluons que, de par les conditions objectives de l’intelligible se distinguant des choses, aussi bien que de par les conditions de spiritualité pure de l’intellect, la rencontre de celui-ci et des choses ne se fera que sur une forme individuelle et limitée sans pourtant être de la matière. Cette forme est le phantasma.