‹ Species. VerbumChapitre 18 sur 72 · II. — LE PHANTASME · texte numérisé non relu

II. — LE PHANTASME

Une critique à priori, que nous aurions le droit d’appeler transcendantale, puisqu'elle concerne les conditions de la connaissance, a établi la nécessité d’une forme qui est organique sans être matérielle. Les faits justifient et vérifient la critique. La thèse que nous ne pouvons, en aucun cas que ce soit, penser sans images, est une des thèses thomistes les plus connues, et elle est connue surtout par les arguments de fait qui la fondent. Si des lésions cérébrales empêchent de penser, c’est qu’elles troublent ou suspendent l’usage de l’imagination et de la mémoire : un « frénétique » dit des folies, parce que chez lui le jeu des images est incohérent et furieux; un «léthargique » ne pense rien, parce que sa mémoire ne lui présente aucune occasion de penser (1). À cet argument négatif s’ajoute la constatation positive, répétée indéfiniment, que l’objet propre de notre intellect est la nature des corps, et que la nature des corps n’est réelle et connaissable (2) que dans les corps physiques. Absolument rien n’est susceptible d’être compris par nous en dehors des réalités physiques, à l’état d’être séparé. Nous pouvons bien voir un objet physique séparé d’un autre, mais nous ne connaîtrons jamais la nature de cet objet séparée de lui. Les intelligibles sont par leur être dans les formes sensibles, aussi bien les intelligibles mathématiques que les dispositions et les transformations des choses physiques. Aussi est-il impossible d’acquérir la science sans user des sens; impossible de ressusciter en soi la science acquise sans faire intervenir des images. Quand on contemple en acte, il faut toujours évoquer une image (3).

Mais la connaissance de ce qui est purement spirituel, de Dieu, des anges, comment serait-elle liée aussi à des images? Car si elle sort des images, elle matérialisera son objet. Oui encore, la thèse psychologique de la nécessité des images pour penser a pour consé-

(x) Sum. Th. I3, q. 84, 2. 7.

(2) Mais connaissable sous une autre forme, ci-dessus, p. 47 et suiv. (3) Comm. de anima, III, lect. 13.

quence la thèse métaphysique qu’on ne connaît Dieu que par ses effets, lorsque nous appliquons les procédés de négation, de causalité ou d’excellence : il faut avouer très humblement que nous connaissons Dieu par le moyen du phantasme d’un effet divin (1). Mais aussi l'existence d’une métaphysique, quoique liée aux images, prouve que la pensée n’est pas parallèle ni coextensive aux images : penser Dieu n’est pas uniquement penser les effets de Dieu, et par conséquent la notion que j’ai de Dieu a telle image beaucoup plus pour occasion que pour support. C’est ce qu’indique saint Thomas luimême lorsqu'il nous fait remarquer notre besoin perpétuel d'exemples concrets : lorsqu'on essaie de comprendre, on se forme des images par manière d’exemples, pour y regarder en quelque sorte ce qu’on s'applique à étudier (2). C’est pourquoi aussi, lorsque nous expliquons à qui ne comprend pas, nous lui proposons des exemples pour qu’il puisse se former des images de manière à comprendre. L'exemple n’est pas une image qui contienne le concept et l’engendre : s’il en était ainsi, l'exemple n’apprendrait rien de plus que ce qu’on sait déjà, puisqu'il serait simplement le concept individualisé. Et si l’exemple était une nouvelle image s’ajoutant à l’image propre du concept, sa présence ne prouverait nullement l’indispensabilité de l’image, puisqu'il serait une image superflue. Il semble donc que, selon saint Thomas, la nécessité de penser par images n’est pas du tout la nécessité de penser une image qui contienne la notion comme une chose en contient une autre. Le phantasma n’est pas essentiellement l’impression sensible où l’intellect n’a qu’à lire l’intelligible; il n’est pas nécessairement cause ou contenant, il peut n'être qu’un point d'appui.

Ne nous y trompons pas, en effet : rien de corporel n’a la puissance d’agir sur esprit, ou, dit saint Thomas, d’y marquer son empreinte (imprimere) (3). Un corps « n’agit jamais au delà de son espèce ». Entendez par là que toute action corporelle, quelque loin qu’elle se propage et en quelque direction qu’elle se propage, consiste en la propagation d’un ébranlement de nature déterminée; l’effet peut se propager et se multiplier, 1l reste le même effet à plusieurs exemplaires,

(1) In usu cognoscendi quamdiu in hac vita sumus, semper est nobis phantasma necessarium, quantumcumque sit spiritualis cognitio; quia etiam Deus cognoscitur a nobis per phantasma sui effectus in quantum cognoscimus Deum per negationem, vel per causalitatem, vel per excellentiam. De malo, q. 16, a. 8, ad 3.

(2) Format sibi aliqua phantasmata per modum exemplorum, in quibus quasi inspiciat quod intelligere studet.

Sum, Th. 12, q. 84, a. 7.

(3) Sum. Th. 14, q. 84, a. 6.

ce sont des unités multipliées. Tout autre est la pensée : au lieu d’éparpiller, elle concentre, puisqu'elle connaît l’universel. L'acte de penser reçoit sa détermination, sa species, d’un objet universel et immatériel, et par conséquent il dépasse à l’infini la forme et l’espèce de n’importe quel corps agissant. Aucun corps ne pense ni ne pensera jamais, puisqu'il est ainsi renfermé dans les limites de l’individualité. Et si aucun corps n’est capable de penser, à plus forte raison aucun corps n’est capable de faire penser : l’action d’un corps sur un esprit est inconcevable (1).

Après cette démonstration, nous éliminons à jamais la fiction d’images qui seraient une action du corps sur l'esprit. Le rôle du phantasma n’est pas celui d’une qualité corporelle qui altérerait l’âme : un seul rôle reste possible, celui d’une forme qui est vue. Nous savons que l’intellect est spirituel, mais nous savons aussi qu’il est vide : par lui-même, il ne connaît rien, mais il est apte à tout connaître. Les images, au contraire, sont des ressemblances des formes corporelles, et de formes déterminées, aptes à livrer l’intelligible latent en elles (2).. Elles livrent l’intelligible, disons-nous, elles ne l’imposent pas. Totale est la différence entre la couleur qui agit sur l’œil et l’image qui est en présence de l’intellect : la couleur est de même nature sur le mur et sur la rétine, la lumière agit sur l’organe, mais les images, ressemblances des individus, et existant dans des organes corporels, n’ont point le même genre d’existence que l’intellect, elles sont hors d'état d’agir sur lui. Ce sera donc une action de lintellect, une « conversion » sur les images, qui opérera une nouvelle « similitude » de la chose dont déjà l’image était une ressemblance, et c’est cette action qu’on désigne, quand on dit que l’espèce intelligible est abstraite des images. Bien entendu, il importe de nous défendre contre les illusions du langage : ne croyons pas que l’image est transférée dans l’intellect, comme un corps quitte une place pour en occuper une autre. Il n’y a pas de forme qui, numériquement la même, existerait d’abord dans l’image et serait transportée dans l’intellect, pas plus qu’il n’y a de forme qui, numériquement la même, existerait dans un corps brut et passerait dans l’image. Partout il y a activité créatrice (le mot évidemment n'étant pas pris au sens fort, ex mhilo). L'image, dit et répète saint Thomas, n’est pas le corps brut, mais sa ressemblance: la forme intellectuelle n’est pas l’image, mais sa ressem-

(x) Cont. Gent. III, 84. | É

(2) Anima intellectiva est quidem actu immaterialis, sed est in potentia ad determinatas species rerum. Phantasmata autem e converso sunt quidem actu similitudines specierum quarumdam, sed sunt potentia immaterialia.… Sum. Th. I, q. 79, a. 4, ad 4,

blance (1). Si la chose est connue, il est certain qu’elle n’est pas connue par Son action. Que l’image ne soit pas l’intelligible et qu’elle ne le renferme pas tel qu’il est pensé, les caractères de l’une et de l’autre le montrent clairement : l’image est la ressemblance d’un corps particulier, et par conséquent elle est divisible comme lui. Je suis libre de dissocier imaginativement, selon mon bon plaisir, les éléments de la représentation de cet homme. Ce que je pense de la nature de l’homme forme, au contraire, un tout indivisible (2).

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