‹ Species. VerbumChapitre 19 sur 72 · III. — Dr L’'IMAGE A LA PENSÉE · texte numérisé non relu

III. — Dr L’'IMAGE A LA PENSÉE

Nous savons que l’image est en présence de la pensée : présence immobile, elle « n’imprime » pas sur la pensée. C’est l’intellect qui accomplit l’abstraction des conditions matérielles et fait surgir la forme intelligible. Qu’est-ce à dire ? et de quelle manière nous représenterons-nous cette action spirituelle et spiritualisante, nous qui sommes faits pour connaître les corps? Le danger est si grand de se laisser prendre aux analogies corporelles, que nous devons d’abord exclure toute une série de soi-disant spiritualisations, lesquelles s’avéreront, si nous les examinons, être en réalité des matérialisations.

Puisque l’image est en présence de l’intellect et que celui-ci y voit l’intelligible, comment voulez-vous qu’il y voie sinon en éclairant ? N'est-ce pas par une irradiation qu’il agit? Tout se passera comme si l’œil émettait lui-même la lumière qui rend visible la couleur du mur; le phantasme du mur serait à son tour enveloppé de la lumière spirituelle sortant de l’intellect, grâce à quoi il deviendrait connaissable et « imprimerait » sur l’intellect comme les couleurs €impriment » sur la rétine. Hypothèse en apparence séduisante, puisqu'elle accorde à la pensée une efficace, mais hypothèse en réalité paresseuse, car elle se borne à transposer en termes spirituels les événements de la sensation, et cette transposition a-t-elle un sens ?

(x) Phantasmata, cum sint similitudines individuorum, et existant in organis corporeis, non habent eumdem modum existendi quem habet intellectus humanus, ut ex dictis patet, et ideo non possunt sua virtute imprimere in intellectum possibilem. Sed virtute intellectus agentis resultat quaedam similitudo in intellectu possibili ex conversione intellectus agentis supra phantasmata, quae quidem est repraesentativa eorum quorum sunt phantasmata, solum quantum ad naturam speciei. Et per hunc modum dicitur abstrahi species intelligibilis a phantasmatibus, non quod aliqua eadem numero forma quae prius fuit in phantasmatibus, postmodum fiat in intellectu possibili, ad modum quo corpus accipitur ab uno loco et transfertur ad alterum. Sum. Th. 18, q. 85, a. 1, ad 3.

+ (2) Comm. de anima, I, lect. 13:

Et elle est inutile, Vous avez beau plonger dans une lumière spirituelle le phantasme, il restera ce qu’il est. Cette lumière, il ne la pourra recevoir que selon sa nature, c’est-à-dire sensiblement et matériellement : il restera individuel, limité, et par conséquent il ne pourra pénétrer avec cette gangue dans l’intellect. Pour qu’il y puisse entrer, la condition sine qua non n’est pas qu’il y soit reçu (pure naïveté), mais qu’il soit rendu par l’abstraction apte à y être reçu (1). :

Mais quoi ? L'image ne recèle-t-elle pas ce que je pense, n'est-elle donc pas l’objet de la pensée, la forme de l’intellect? Non : encore une erreur matérialisante, Feignons provisoirement que l’image du mur, dont nous parlions tout à l’heure, devienne forme de l’intellect. L'image de ce mur, telle qu’elle frappe mes yeux, avec l’éclairement et la perspective déterminée par la place d’où j’observe, m’est particulière: elle diffère de celle que vous pouvez avoir au même moment, et même à supposer, par impossible, que l’éclairement et la perspective des deux images coïncident, les deux images gardent toujours en vous en et moi leur individualité : elles différeraient numériquement, «il y a une image de la pierre en vous, et une autre en moi » (2), elles n’engendreront donc pas une connaissance commune. Je puis bien voir des multitudes de murs, ou voir ce même mur des multitudes de fois : ces sensations seront des sensations multiples, elles ne constitueront pas la connaissance intelligible (3). Tant qu’elle restera image, l’image pourra bien être irradiée par une prétendue lumière intelligible : élle ne constituera jamais, pour notre intellect, une pensée.

Cependant, elle est indispensable pour penser : elle est même plus

(1) Secundus modus est ut illae species non sint acceptae a phantasmatibus, sed sint irradiantes super phantasmata nostra; puta si species aliquae essent in oculo irradiantes super colores qui sunt in pariete.. Si autem ponatur.. quod species intelligibiles illustrent phantasmata, et secundum hoc intelligatur.. sequitur... quod talis irradiatio phantasmatum non poterit facere quod phantasmata sint intelligibilia actu : non enim fiunt phantasmata intelligibilia actu nisi per abstractionem : haec autem erit magis receptio quam abstractio. Et iterum cum omnis receptio sit secundum naturam recepti, irradiatio specierum intelligibilium, quae sunt in intellectu possibili, non erit in phantasmatibus quae sunt in nobis, intelligibiliter, sed sensibiliter et materialiter; et sic non poterimus intelligere universale per hujusmodi irradiationem. De unitate intellectus (ed. de Maria, p. 483).

(2) C’est précisément l'hypothèse d’Averroès : l’intellect, unique pour toute l’espèce humaine, engendre des intellections diverses, selon les images diverses des divers hommes.

(3) Aliud est phantasma lapidis in me, et aliud in te... In uno autem intellectu a phantasmatibus diversis ejusdem speciei non abstrahitur nisi una species intelligibilis; sicut in uno homine apparet, in quo possunt esse diversa phantasmata lapidis, et tamen ab omnibus eis abstrahitur una species intelligibilis lapidis, per quam intellectus unius hominis operatione una intelligit naturam lapidis, non obstante diversitate phantasmatum. Sum. Th. Ï2, q: 76, a.-2.

qu'une condition, puisque nous réalisons des exemples pour comprendre. L’image sert à penser : ne la devons-nous pas dire instrument de la pensée? Saint Thomas compare souvent l’image et l’intellect avec la couleur et l’œil : l’image est pour l’intellect ce que la couleur est à la vue (1). Mais, outre que le moyen âge ignorait la nature ondulatoire et corpusculaire de la lumière, saint Thomas parle ici de la couleur, non de la lumière : or pour lui la couleur est, dans la vision, un objet de connaissance, non un élément agissant. Si le corps est requis pour l’action de l’intellect, ce n’est pas pour fournir un organe qui servirait à penser (2): par conséquent, l’image, liée à un organe et acte d’un organe, n’est pas plus que l’organe un instrument de la pensée. Dans la comparaison de tout à l’heure, l’intellect ne pense pas plus par l’image que la vision ne voit par la couleur : elle voit la couleur, elle ne voit pas par la couleur.

Pourtant, saint Thomas lui-même 4 écrit que les plantasmes reçus des choses extérieures sont, pour la pensée, quasi agentia instrumentalia (3), et ces mots ont donné lieu, dans la littérature néothomiste, à beaucoup de théories et de discussions. Lisons donc ce texte, et ne lui faisons pas dire plus qu’il ne dit. « Il y a des agents qui n'ont pas ce qu’il faut pour imposer leur forme, à moins qu’il ne survienne un autre agent : tel est le cas de l’objet extérieur pour l'intellect ». La présence d’une pierre ne me fera pas penser, et l’image de la pierre pas davantage. La couleur, par elle-même, ne fait rien, mais, si la lumière survient, la couleur meut les sens. L’action organique se propage jusqu’à l'imagination; mais celle-ci n’est pas passive comme les sens : elle est capable, par association et dissociation des images, d’en former de nouvelles. L'action organique se propage plus loin encore : «les images meuvent l’intellect possible », mais parce qu’elles ne sont pas intelligibles en acte, elles ne produisent pas la pensée, car « l’intellect n’est mu que par l’intelligible en acte ». Ne nous arrêtons pas à la contradiction formelle des deux énoncés : elle n’est que dans le langage, et le sens est obvie. L’image

(1) Sum. Th. 19, q. 75, a. 2, ad 3.

(2) Supra, p. 20 et suiv.

(3) Phantasmata... movent intellectum possibilem, non auteim ad hoc quod ex seipsis sufficiant, cum sint in potentia intelligibilia; intellectus autem non movetur nisi ab intelligibili in actu; unde oportet quod superveniat actio intellectus agentis, cujus illustratione phantasmata fiunt intelligibilia in actu, sicut illustratione lucis corporalis fiunt colores visibiles actu. Et sic patet quod intellectus agens est principale agens, quod agit rerum similitudines in intellectu possibili. Phantasmata autem quae a rebus exterioribus accipiuntur, sunt quasi agentia instrumentalia : intellectus enim possibilis comparatur ad res quarum notitiam recipit, sicut patiens quod cooperatur agenti : multo enim magis potest intellectus formare quidditatem rei quae non cecidit sub sensu, quam imaginatio. Quodlib. Sa:

ne « meut pas » l’intellect comme l’agent qui accomplit son œuvre propre, mais comme l’objet qui provoque un agent à accomplir son œuvre à lui. Si nous osions employer la terminologie d’un auteur bien éloigné du Thomisme, nous dirions que la motion de l’image est un « choc », elle déclenche la pensée. L’intellect agent, beaucoup plus que l’imagination, est capable « de former la quiddité de la chose qui ne tombe pas sous le sens » : lui seul, spirituel, accomplit l’œuvre spirituelle de la pensée. Si les images sont appelées, par rapport à cette œuvre, agentia instrumentalia, c’est uniquement en cela qu’elles provoquent l’éclosion de la pensée.

Il fallait exclure les fausses conceptions du rôle de l’image, et c'était assez facile, une fois bien comprise la pure spiritualité de l’intellect. Mais définir son rôle est proprement impossible, puisque nous sommes là en présence de la genèse même de la pensée. On pourrait essayer de décrire, du moins en suggérant par des comparaisons corporelles. Saint Thomas, qui n’a guère pratiqué ce genre, se contente de rapides indications. Il distingue un double rôle de l’image : avant la naissance de la pensée, et après. Avant que l’intellect ait reçu d’elle la forme intelligible, elle était « objectum movens », c’est-à-dire, si nous comprenons bien, qu’elle provoquait la pensée par un « choc » sensoriel ou imaginatif. Mais une fois que lintellect a reçu la species intelligibilis, il a besoin de l’image comme « instrument » ou comme « fondement » de cette species. À son ordre, en effet, se formera dans l’imagination le phantasme qui répond à la species et dans lequel elle resplendira comme dans un miroir. L'image sensorielle, dont le choc a provoqué la formation de la species, et qui l’avait en soi latente, l’entourait sans doute d’une gaine superflue. À peine née des images, la pensée a besoin, pour se soutenir elle-même, de se fabriquer des images plus adéquates (1).

Pour suggérer ce mystère de la pensée, nous avons semblé émettre des énoncés contradictoires : l’image n’agit pas sur la pensée — et pourtant l’intelligible est latent dans l’image. C’est que l’image ne provoque pas l’intellect, par un choc aveugle, à penser arbitrairement n'importe quoi. L’intellect rend les formes intelligibles en acte « en tant que similitudes de choses déterminées, d’après la connaissance qu’il a des phantasmes » (2). Le rôle du phantasme est d’orienter la pensée en une direction déterminée.

Ces dernières remarques nous suggèrent, ce dont nous pouvions

(x) Cont. Gent. I, 73.

(2) Ut similitudines determinatarum rerum ex cognitione phantasmatum. Ver. q. 10, a. 6, ad 7.

déjà nous douter, que l’image et la pensée, puisqu’elles ne sont pas sur le même plan, ne sont pas coextensives : elles ne se recouvrent Jamais. Quand je pense l’homme, je le pense selon la nature de son espèce. Cette nature est évidemment unique, quelque multiples que puissent être les diverses images d’hommes que je lui fais correspondre ou que les divers intellects humains lui font correspondre (1).

Images multiples, éparpillées aux hasards des instants; forme intelligible immuable, Non seulement il serait vain de chercher entre elles une coïncidence ou un parallélisme; ce que nous disions tout à l’heure, qu’elles ne sont pas sur le même plan, est à rectifier, car la pensée n’est absolument sur aucun plan. La succession temporelle mesure le mouvement de ce qui passe d’un lieu à un lieu et des changements corporels qui sont liés à ce mouvement : la succession et la transformation des images sont dans le temps. Mais l’intelligible n’a ni lieu ni instant, Nous croyons pourtant penser dans le temps, et nous ne nous trompons pas complètement, parce que la pensée sort des images qui se succèdent, et parce que nos opérations rationnelles, qui consistent avant tout à analyser et à synthétiser, appliquent aux choses du temps, par leurs images, les éléments intelligibles. C’est pourquoi notre raison se meut dans le passé et dans le futur. Mais quand nous saisissons le quod quid est, enlevant l’intelligible des conditions sensibles, nous ne comprenons ni dans le temps ni sous aucune condition de réalités sensibles (2). L’affirmation thomiste on le voit, est tranchante : l’opération intellectuelle est supérieure au temps, c’est-à-dire à la durée corporelle mesurée par le premier ciel. Bien entendu, la pensée n’est pas dans l'éternité, possession simultanée de toutes les richesses de l’être : elle a sa durée à elle, appelée aevum. Maintenant, cette affirmation thomiste est-elle la conclusion d’un raisonnement? ou exprime-t-elle une expérience psychologique ? D'une part, en effet, saint Thomas ne s'inquiète guère des constatations empiriques et préfère les tenir pour conséquences de principes

(1) Cont. Gent. II, 73.

(2) Palam est quod intellectuali operationi earum non admiscetur tempus. Sicut enim intelligibilia actu sunt absque loco, ita etiam sunt absque tempore; nam tempus consequitur motum localem, unde non mensurat nisi ea quae aliqualiter sunt in loco. Et ideo intelligere substantiae separatae est Supra tempus. Operationi autem intellectuali nostrae adjacet tempus, ex eo quod phantasmatibus cognitionem accipimus, quae determinatum respiciunt tempus,; et inde est quod, in compositione et divisione, semper noster intellectus adjungit tempus praeteritum, vel futurum, non autem intelligendo guod quid est: intelligit enim quod quid est abstrahendo intelligibilia a sensibilium conditionibus; unde, secundum illam operationem, neque sub tempore neque sub aliqua conditione sensibilium rerum intelligibile comprehendit; componit autem aut dividit applicando intelligibilia prius abstracta ad res, et in hac applicatione necesse est cointelligi tempus. Cont. Gent. II, 06.

universels. D’autre part, l’expérience de la pure durée spirituelle, à supposer qu’elle ait lieu, est mêlée nécessairement à l'expérience de la durée temporelle, puisque l’intelligible, saisi dans l’aevum, est toujours accompagné par l’image qui vient à sa place dans le temps. Néanmoins, nous avons conscience de penser comme nous avons conscience de sentir et d'imaginer, et quand l’intellection est accompagnée d’une lueur de réflexion, si fugitive soit-elle, ne doit-elle pas porter avec elle la connaissance de la région où elle se réalise? Mais la question est peut-être ici posée trop tôt pour recevoir une réponse,

Quoi qu’il en soit, l’évolution des images nous donne la connaissance du temps. Même quand nous accomplissons des opérations de composition et de dissociation, nous visons des vérités éternelles, et l’on pourrait soutenir que la pensée s’élève alors au-dessus du temps. Seulement, nous n’accomplissons ces opérations qu’en évoquant sans cesse des images, et c’est sous ce rapport que l’analyse et la synthèse intellectuelles requièrent le temps (1).

(1) Ex ea parte qua se ad phantasmata convertit, compositioni et divisioni intellectus adjungitur tempus. Sum. Th. 12, q. 85, a. 5, ad 2.

Page 1