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II. — VERBUM ET SPECIES INTELLIGIBILIS

Pleinement déterminé, possédé, maniable, rendu encore plus dense et résistant par son incorporation à une image, le verbe se laisse distinguer nettement de tout ce qu’on pourrait être tenté de confondre avec lui. Son caractère primordial est d’être l’objet immédiat de la pensée, primo per se intellectum (3). D'abord, il n’est pas la chose connue. Sans doute, à travers lui, c’est la chose qui est visée; mais tout le monde sait qu’elle est en dehors de l’intellect (4), et d’ailleurs bien souvent elle n’est connue qu’en puissance, Si cette unité se réalise où l’intelligible et l’intelligent sont le même, ce n’est évidemment pas entre mon intellect et la chose, mais entre mon intellect et ce qu’il exprime de sa connaissance. Personne assurément ne confond le verbe mental avec la chose qu’il fait connaître, mais beaucoup le confondent avec la species qui informe l’intellect. Bien plus, les modernes semblent ne pas soupçonner la nécessité de faire ici une distinction réelle : quand ils parlent de représentatif et de

(:) Cum intellectus humanus exeat de potentia in actum, similitudinem quamdam habet cum rebus generabilibus, quae non statim suam perfectionem habent, sed eam successive acquirunt. Et similiter intellectus humanus non statim in prima apprehensione capit perfectam rei cognitionem; sed primo apprehendit aliquid de ipsa, puta quidditatem ipsius rei.. et deinde intelligit proprietates et accidentia, et habitudines circumstantes rei essentiam. Sum. Th. ER RON Ce

(2) Et secundum hoc necesse habet unum apprehensum alii componere, et dividere, et ex una compositione et divisione ad aliam procedere, quod est ratiocinari. Ibid.

(3) Voir les textes du De potentia cités plus loin.

(4) Supra, p. 24 et suiv., p. 37 et suiv.

représenté, ils croient d’ordinaire nommer le recto et le verso d’un même état. Cependant, entre le principe de l’action et son aboutissement, il importe d'admettre la réalité d’une différence. L'opération ne peut être son terme : si le verbe mental n’est pas toujours une « construction » au sens de résultat extérieur à l’action, il est au moins, suivant l’expression de saint Thomas, quoddam constitutum. Le verbe « sort d’autre chose et il représente autre chose ». Seulement, ce dont il sort, c’est-à-dire la forme intelligible, n’est pas ce qu’il représente. Nous retrouvons encore une fois les deux aspects de l’opération intellectuelle : l’élan psychologique, émanation vitale, et la signification intelligible. Le verbe « naît de l’intellect par son acte, mais il est similitude de la chose pensée » (1). Concluons donc que le terme en quoi se réalise l’intellection, le primo et per se intellectum, est ce que l’intellect « conçoit en lui-même de la chose pensée, que ce soit une définition ou une énonciation » (2).

Le lecteur, habitué à la précision du langage thomiste, ne se trompera pas sur ces textes : il n’a pas oublié, en effet, que notre connaissance porte sur les choses. Si le verbe mental est le primo et per se intellectum, c’est en ce sens qu’il est présent dans l’âme, ne faisant

(1) Intelligens in intelligendo ad quatuor potest habere ordinem : scilicet ad rem quae intelligitur, ad speciem intelligibilem, qua fit intellectus in actu, ad suum intelligere, et ad conceptionem intellectus. Quae quidem conceptio a tribus praedictis differt. À re quidem intellecta, quia res intellecta est interdum extra intellectum, conceptio autem intellectus non est nisi in intellectu, et iterum conceptio intellectus ordinatur ad rem intellectam sicut ad finem; propter enim hoc intellectus conceptionem rei in se format ut rem intellectam cognoscat. Differt autem a specie intelligibili : nam species intelligibilis, qua fit intellectus in actu, consideratur ut principium actionis intellectus, cum omne agens agat secundum quod est actu : actu autem fit per aliquam formam, quam oportet esse actionis principium. Differt autem ab actione intellectus : quia praedicta conceptio consideratur ut terminus actionis, et quasi quoddam per ipsam constitutum. Intellectus enim sua actione format rei definitionem, vel etiam propositionem affirmativam vel negativam. Haec autem conceptio intellectus in nobis verbum dicitur : hoc enim est quod verbo exteriori significatur : vox enim exterior neque significat ipsum intellectum, neque speciem intelligibilem, neque actum intellectus, sed intellectus conceptionem qua mediante refertur ad rem. Hujusmodi ergo conceptio sive verbum, qua intellectus noster intelligit rem aliam a se, ab alio exoritur, et aliud repraesentat. Oritur quidem ab intellectu per suum actum : est vero similitudo rei intellectae. Cum vero intellectus seipsum intelligit, verbum praedictum, sive conceptio, ejusdem est propago et similitudo, scilicet intellectus seipsum intelligentis. Et hoc ideo contingit, quia effectus similatur causae secundum suam formam : forma autem intellectus est res intellecta. Et ideo verbum quod oritur ab intellectu, est similitudo rei intellectae, sive sit idem quod intellectus, sive aliud. Hujusmodi autem verbum nostri intellectus, est quidem extrinsecum ab esse ipsius intellectus (non enim est de essentia, sed est quasi passio ipsius), non tamen est extrinsecum ab ipso intelligere intellectus, cum ipsum intelligere compleri non possit sine verbo praedicto. Pot. q. Das:

(2) Hoc ergo est primo et per se intellectum, quod intellectus in seipso concipit de re intellecta, sive illud sit definitio, sive enuntiatio, secundum quod ponuntur

duae operationes intellectus. Pot. q. 9, a. 5.

qu’un avec elle, et achevant l’acte de connaissance en lui présentant son terme. Mais par lui la connaissance vise uniquement l’objet absent (1). Tandis que la species intelligibilis concourt formellement à la connaissance, en mettant l’intellect en acte, le verbe y concourt « comme instrument dont celui-ci se sert pour penser autre chose ». L’intellect pense par le verbe, en ce sens qu’ « il forme le verbe pour penser la chose » (2). Reprenant ici la comparaison avec le sens de la vue, nous dirons que, dans la vision intellectuelle, trois intermédiaires sont requis : l’intellect agent dispose à connaître, il équivaut à ce qu’est la lumière pour les yeux; par la species intelligibilis se réalise l’intellection, elle correspond à ce qui est dans l’œil l’image; dans le verbe mental la pensée s’achève, elle s’y reflète et s’y dessine, il équivaut au miroir dans lequel l’œil contemple l’objet vu (3).

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