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V. — La forma intellecta, PRINCIPE DE LIBERTÉ

Que les expressions de la pensée se multiplient au delà de toute mesure, c’est sans doute le résultat de la faiblesse de l’intellect,si nous regardons son rang par rapport à ce qui le surpasse. Mais, dans le monde corporel où Dieu nous a placés, c’est le principe de notre liberté, et, par conséquent, de l'ascension de notre vie morale. En effet, à exprimer sa richesse, l'intellect la rend maniable, donc utilisable pour l’action : « la forme pensée, par laquelle la substance intellectuelle opère, est de l’intellect lui-même, en tant que conçue pour lui », et en quelque sorte engendrée par la pensée. On le voit par la forme artificielle : l’artisan la conçoit, la travaille par sa pensée, et opère par elle (3). Agir par ce qui est de sa propre substance, par ce qu’on a travaillé et adapté soi-même, donc par ce qui dépend tota-

(x) Ista pluralitas notionum contingit ex hoc quod res, quae Deus est, superat intellectum nostrum. Intellectus enim noster non potest una conceptione diversos modos perfectionis accipere : tum quia ex creaturis cognitionem accipit, in quibus sunt diversi modi perfectionum secundum diversas formas; tum quia hoc, quod in Deo est unum et simplex, plurificatur in intellectu nostro, etiam si immediate a Deo reciperet. I Sent. d. 2, q. 1, a. 3.

(2) Sum. Th. I®, q. 13, a. 11 et 12.

(3) Forma intellecta, per quam substantia intellectualis operatur, est ab ipso intellectu, utpote per ipsum concepta, et quodammodo excogitata, ut patet de forma artis, quam artifex concipit et excogitat, et per eam operatur. Cont. Gent. II, 47.

lement de soi, c’est évidemment être libre. Cette liberté, remarquonsle, n’est pas une spontanéité instinctive, l'écoulement nécessaire d’un élan vital, puisque nous créons nous-mêmes les instruments de notre action, que nous nous organisons nous-mêmes et en quelque sorte nous créons nous-mêmes en créant nos conceptions. Nous nous en rendrons mieux compte en considérant l’inspiration et le terme de lPémanation spirituelle,

Ce verbum cordis, cette forme pensée (forma excogitata) est le principe qui dirige mon action, et qui, à la lettre, la meut. Par exemple, j'écris les uns après les autres les mots que j'imagine pour communiquer ma pensée, ou je range mes livres selon un ordre conçu à l’avance. J’agis d’après une forme, je la réalise, mais parce que je vois dans cette réalisation un plaisir, ou une utilité, ou une convenance, ou un bien. Si je meus, c’est donc qu’intérieurement je me suis mu : la forme que je réalise au dehors, je l’ai mobilisée sous l'influence d’une autre forme supérieure, et celle-ci à son tour sous l'influence de la forme suprême du Bien (x).

C'est là en dernière analyse, qu’est la source la plus profonde de la liberté, celle qui fait d’elle un libre arbitre. La notion universelle du Bien, selon laquelle je me décide pour chaque bien déterminé, est le principe de ma liberté précisément en ce qu’elle engendre la tendance la plus profonde et la plus nécessaire de ma nature : de même que la déficience de mon intellect est le ressort de son progrès infini, la nécessité, venant de la conception du Bien, qui est au cœur de ma nature, est le principe de ma liberté. Il y à, en effet, en moi, une inclination qui m’entraîne, celle de la forme du Bien, mais il n'y en à qu'une : quelle que soit donc la forme particulière, la conceptio intellecta exprimée par moi pour agir, mon vouloir a la capacité de la suivre et de la réaliser : elle ne m’entraîne pas malgré moi, mais par ailleurs, rien ne s’oppose à elle, sinon ma capacité de produire d’autres conceptions et de les suivre. La « forma apprehensa » (2) du Bien universel me rend ainsi capable de former chaque verbum cordis particulier et de m’orienter vers lui, aussi bien que de me réserver et d’aller au delà de lui. Mais nous ne pourrions davantage poursuivre l’exposé de cette doctrine, sans entrer dans la théorie du jugement (3).

(1) Forma apprehensa est principium movens secundum quod apprehenditur sub ratione boni vel convenientis... Si judicans ad judicandum seipsum moveat, oportet quod per aliquam altiorem formam apprehensam se moveat ad judicandum : quod quidem esse non potest nisi ipsa ratio boni vel convenientis per quam de quolibet determinato bono vel convenienti judicatur. Cont. Gent. II, 48.

(2) Texte cité à la note précédente.

(3) Ne pas oublier que la species intelligibilis, et, par conséquent, aussi le verbe est jugement, p. 46. On trouvera la théorie du libre arbitre engendré par la forme

Il convient cependant de faire au moins allusion à l’erreur, conséquence de la liberté dans l’expression et dans l’usage des intentiones intellectae. L'objet propre de l’intellect est la nature de la chose : il en possède la similitude, et à travers cette similitude il la vise. Si l'opération a lieu réellement, elle n’est pas susceptible de fausseté : « aucune puissance cognitive ne se trompe sur son propre objet. », on voit ou on ne voit pas, et dans les deux cas l’erreur est impossible. Par nature de la chose, quidditas rei, il faut entendre, non seulement l’essence saisie en son intimité, mais les différents aspects de l’essence, tels que l’abstraction les détaille. Les causes de l’erreur seront donc toujours autres que la nature de la faculté. Or on n’en peut trouver d’autres que notre activité brouillonne : c’est notre liberté qui, plus ou moins directement, intervient pour substituer à une forma apprehensa une autre forme, ou une image, ou une relation, ou en majorant ou en diminuant ce qui est réellement saisi, selon une option, consciente ou inavouée, en faveur d’un bien réel ou apparent. Un chapitre de la Somme contre les Gentils (111, 108) donne un exposé complet de nos fautes intellectuelles, qui sont des fautes morales plus ou moins graves (1).

du Bien dans le Saint Thomas d’ Aquin du P. SERTILLANGES, tome II, et dans les articles de M. Jean LaAPoRTE, Le libre arbitre et l'attention selon saint Thomas. Revue de Métaphysique, 1931, p. 61-73; 1932, p. 201-224, et 1934, P. 25-57.

(x) Voir RoLAND-GossEeLiN. La théorie thomiste de l'erreur, dans les Mélanges thomistes (Le Saulchoir, Kain, 1923).

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