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CHAPITRE VI

Le verbum cordis, qui, loin de dépasser l’ampleur de la forme intelligible, ne l’épuise pas, reste comme elle sur le plan de l’universel : il n’atteint pas le singulier. Cependant je connais Socrate et Platon, et je crois connaître autre chose que leurs noms, à savoir eux-mêmes. Comment cette connaissance est-elle possible? Ne consisterait-elle pas en une addition et une combinaison d’éléments universels : athénien, philosophe, homme d’état...? Ces différentes intentiones intellectae, réunies et étiquetées par le mot Platon, seraient tout le fond de la connaissance que je crois avoir de ce personnage. Peut-être. Mais si l’hypothèse se vérifie, on devra être franc, et déclarer que nous ne possédons aucune connaissance du singulier. C’est trop clair : accumulez tant que vous voudrez des conceptions universelles (universalia), vous n’en ferez jamais un singulier. Car « il est possible, en effet, que tous (ces concepts universels) réunis conviennent à plusieurs êtres ». Prenez le problème sous un autre biais : est-ce qu’en connaissant toutes les causes, j’obtiendrais par là de connaître l’effet ? Supposez que je sois instruit de tout l’ordre du ciel, que je connaisse les situations du soleil et de la lune qui déterminent une éclipse, et en général tout ce qui concourt à produire ce phénomène : en droit, cette conjonction de forces peut se réaliser autant de fois que l’on voudra, elle n’est pas cette éclipse particulière qui se réalise à tel moment unique et que je vois de mes yeux. Aucune connaissance universelle ne suppléera jamais à la connaissance du singulier (x). Si nous sommes privés de celle-ci, qu’on le dise franchement.

(x) Manifestum est quod quantumcumque adunentur aliqua universalia, nunquam ex eis perficitur singulare : sicut si dicam hominem album, musicum, et quaecumque hujusmodi addidero, nunquam erit singulare : possibile est enim omnia haec adunata

Bien entendu, les voies que nous savons fermées le demeurent. L'opération abstractive, telle que nous l’avons analysée, consiste à laisser de côté la matière individuelle, pour retenir la forme universelle : impossible donc que l’individualité des corps devienne l’objet direct de l’intellect (1). Essayons de regarder, avant l’abstraction, cette forme d’une chose sensible, cette table, ce chat, si vous voulez : ce n’est pas une forme à l’état d’universalité; elle ne constitue, avec la matière qui l’individue, qu’un seul être, lequel n’est échangeable avec aucun autre. Telle quelle, cette forme unique agira sans difficulté sur mes sens : par leur moyen sera produite en moi une image qui sera la « similitude » de la chose. Mais comment pourrait-elle devenir spirituelle de manière à pénétrer dans l’intellect ? Il faudrait qu’elle perdit ce qui précisément l’apparente aux organes des sens, à savoir qu’elle n’est échangeable contre rien et empêche tout échange : la matière est l’écran qui empêche la lumière cognitive de filtrer ailleurs que par un seul point. La similitude de la forme sensible est hors d’état de parvenir jamais jusqu’à l’intellect (2).

Cependant, encore une fois, nous avons une connaissance du singulier. Qu’est-ce à dire? Ne cherchons pas à cette question une réponse unique : elle serait trompeuse. Distinguons les domaines de ce qu’on appelle le singulier.

Rien de ce qui est matériel ne pénètre dans l’intellect, parce que le matériel est un singulier opaque qui bouche la faculté. Mais tout singulier n’est pas matériel. Ce n’est pas en tant que singulier qu’il s’oppose à l’intellect, mais en tant que matériel, parce que rien n’est pensé sinon immatériellement. Par conséquent, une réalité singulière et immatérielle, l’intellect, par exemple, n’a rien qui s'oppose à la pensée (3). Revenons encore une fois à l’acte intellectuel; distinguons-y

pluribus convenire... Nec ille qui cognoscit totum ordinem caeli, cognoscit hanc eclipsim ut est hic; etsi enim cognoscat eclipsim futuram esse in tali situ solis et Junae et in tali hora et quaecumque hujusmodi in eclipsibus observantur, tamen talem eclipsim possibile est pluries evenire. De anima, a. 20.

(x) Sum. Th. F2, q. 86, 2. 1.

(2) Cont. Gent. I, 55. Manifestum est quod homo per intellectum cognoscere potest naturas omnium corporum. Quod autem potest cognoscere aliqua, oportet ut nihil eorum habeat in sua natura; quia illud quod inesset ei naturaliter, impediret cognitionem aliorum... Si igitur principium intellectuale haberet in se naturam alicujus corporis, non posset omnia corpora cognoscere. Sum. Th. 12, q. 75, à. 2.

(3) Sum. Th. I°, q. 86, a. 1, ad 3.

les deux aspects que confondait Averroès, sa réalité d’opération psychologique et sa signification formelle de vérité. Sous prétexte que la pensée atteint l’universel, les disciples du Commentateur disaient que l’intellect est universel, donc qu’il n’y a pas de pensée individuelle, ni d’âme individuelle ni d’immortalité individuelle. Ils ne voyaient pas, avec leur logique grossière, en quel sens la science est la même en toi et en moi. Sans doute, elle est la même quand nous pensons en acte les mêmes objets, ce sont les mêmes vérités universelles : la science est la même par ce qu’elle sait, non par les « espèces » qui la réalisent, car il est bien sûr que j’ai ma science et que tu as la tienne, « C’est le même objet qui est pensé par moi et par toi : mais je le pense par un autre moyen, et toi par un autre moyen, c’est-à-dire par une autre species intelhigibilis; mon penser est autre, le tien est autre; autre est mon intellect, autre le tien ». Aussi, quand, au lieu de considérer des vérités universelles, je tournerai mon regard vers ma propre opération spirituelle, ou sur cette species qui me faisait atteindre l’universel, alors j’atteindrai un réel singulier. Tout sera singulier, et l’acte d’aperception, et son terme (x). Voulez-vous une autre preuve? Au lieu de prendre l’acte d’intellection, considérons l’opération de la mémoire. Naturellement, il ne s’agira pas de la mémoire sensible, celle qui saisit le hic et nunc dans la succession des moments corporels, la mémoire qui est liée au rythme du temps marqué par les astres ou par les horloges. De même que je me connais connaissant par une forme intelligible individuelle, je puis penser un objet que j’ai déjà pensé, et en sachant que je l’ai déjà pensé. Je fixe alors la forme intelligible, non pas dans le passé concret spatio-temporel avec ses nuances d’images sensorielles, mais dans un ordre universel qui s’étend à l'infini avant et après le présent. Dans cet ordre universel je place, à un endroit désigné, la forme intelligible en question : cet intelligible joue bien le rôle d’une individualité parmi d’autres individualités intelligibles (2). Saint Thomas, on le voit, affirme l'existence de deux mémoires, sensorielle et intellectuelle : la seconde diffère de la première en ce qu’elle substitue à la perception concrète ou à son image affaiblie un symbole abstrait, ou mieux, au delà du symbole qui tient encore à l’image, une forme purement spirituelle, Il en voit la preuve dans la nature de l’intellect. Rien de plus labile que l’image sensorielle, elle nous échappe au moment même où nous la voulons saisir: avant d’être

(x) De unitate intellectus, ed. de Maria, pp. 487-488. (2) Ver. q. 10, a. 3.

remplacée par une autre, elle a déjà changé; pourtant elle se fixe dans la mémoire. À plus forte raison l'expression intelligible, avec sa netteté invariable, doit-elle persévérer dans l’intellect. Malgré la difficulté que nous éprouvons à séparer le souvenir intellectuel du souvenir sensoriel, j’ai donc un motif indéclinable d’en affirmer la réalité : et par conséquent, au-dessous de la mémoire qui ressuscite le passé de mes sens, il y a une mémoire qui sait que ce passé a eu lieu (1). S

La réalité spirituelle est appréhendée par l’intellect en sa singularité, et dans la réflexion qui se retourne vers la forme intelligible, et dans l'acte de mémoire qui reconnaît une forme intelligible, En dehors de ces phénomènes d’introspection, l’intellect saisit encore le singulier dans la science. Le mathématicien, en effet, ne considère pas seulement des espèces, il considère les individus d’une même espèce : lorsqu'il suppose qu’une ligne est égale à une autre, lorsqu'il prouve qu’une figure est semblable à une autre, l’égalité et la similitude jouent entre. des individus : si un triangle et un autre triangle ont un angle égal compris entre côtés égaux... (2) Il est vrai qu’ici l'apparence couvre une réalité beaucoup plus complexe, Au fond, ces intelligibles sont singuliers en ce que nous les imaginons en l’absence de toute impression sensorielle : je dis : un triangle, parce que j’ai besoin d’en imaginer un, mais je devrais dire : tout triangle. La preuve en est que d’un triangle individuel ou d’une ligne individuelle il n’existe pas de définition : le mathématicien ne les pense jamais, même en leur singularité, que par leur nature universelle, Lorsque je ne vois pas de cercle, : je le pense en tant qu’il est cercle, non en tant qu’il est ce cercle. . Et la raison en est que la matière individuelle est insaisissable pour l’intellect (3). Cependant, ceci dit, le rôle du singulier n’est pas éliminé de l’intelligibilité mathématique. En effet, nous avons ici à notre disposition la matière intelligible. L’abstraction, nous l’avons vu plus haut, a le moyen de supprimer la matière sensible sans supprimer la matière intelligible. Dans celle-ci, qui est pour le mathématicien le continu, le volume, la surface, il place par hypothèse la forme du cercle ou du triangle, et cette forme en reçoit l’individualité (4).

(x) Ver. q. 10, a. 3; Sum. Th. I?, q. 70, a. 6; Cont. Gent. II, 74.

(2) Quod autem in mathematicis considerentur aliqua singularia, ex hoc patet, quia considerantur ibi plura unius speciei, sicut plures lineae aequales, et plures figurae similes. Dicuntur autem intelligibilia hujusmodi singularia, secundum quod absque sensu comprehenduntur per solam phantasiam, quae quandoque intellectus vocatur. Metaph. VII, lectio X. n° 1494 (ed. Cathala, p. 439).

(3) Zbid. n° 1495.

(4) Materia autem non solum est principium individuationis in singularibus sensibilibus, sed etiam in mathematicis. Materia enim alia est sensibilis, alia intel-

De la même manière sont engendrés les nombres en arithmétique : car les nombres sont formés d’unités de même espèce, autrement dit d’individualités, et chacun d’eux est une individualité. C’est la quantité qui, par sa division, donne lieu à une série de places distinctes, d’où à un ordre de parties qui, compté, devient l’ordre des nombres (1). Il est assez malaisé d’exprimer en formules tranchantes ce que recèlent ces analyses subtiles, La materia intelligibilis n’est pas un élément existant concrètement, c’est plutôt le symbole intellectuel de toute matière concrète : dans cette matière intelligible, les lignes individuelles et les cercles individuels n’entreront pas avec leur réalité sensorielle ou imaginative, Et cependant l’intellect n'hésite pas à tailler, dans cette matière, des individualités indéfinissables (2) et irreprésentables, lesquelles sont comme des projections des individualités sensorielles. Si saint Thomas avait poussé plus loin son analyse, il aurait décrit un schématisme fondé sur l’imagination et interprété par l’intellect (3).

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