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LE SINGULIER, LA FORME INTELLIGIBLE ET LE VERBE

Aucun doute donc : la pensée connaît le singulier. Mais en constatant la réalité de cette connaissance, nous nous obligeons à en chercher le comment, Or ce comment a tout l’air d’être un problème insoluble. Saint Thomas répète, avec encore plus d’insistance que M. Bergson, que l’intellect est fait pour connaître la nature des corps; qu’avant d’être mis en acte grâce à l’image d’un corps, il est table rase et ne pense pas; que toute connaissance a lieu à l’occasion du phantasme

ligibilis. Sensibilis.. Intelligibilis vero materia est, quae est in sensibilibus, non inquantum sunt sensibilia, sicut mathematica sunt. Sicut enim forma hominis est in tali materia, quae est corpus organicum, ita forma circuli vel trianguli est in hac materia quae est continuum vel superficies vel corpus. Zbid. 1496.

(x) Materia non est principium diversitatis secundum numerum, nisi secundum quod in multas partes divisa, in singulis partibus formam recipiens ejusdem rationis, plura individua ejusdem speciei constituit. Materia autem dividi non potest nisi ex praesupposita quantitate; qua remota, substantia omnis indivisibilis remanet; et sic prima ratio diversificandi ea quae sunt unius speciei, est penes-quantitatem. Quod quidem quantitati convenit in quantum in sua ratione situm quasi differentiam constitutivam habet, quod nihil est aliud quam ordo partium. Unde etiam abstracta quantitate a materia sensibili per intellectum, adhuc contingit imaginari diversa secundum numerum unius speciei, sicut plures triangulos aequilateros, et plures lineas rectas aequales. Boet. de Trin. q. 5, a 3. ad 3.

(2) Ci-dessus, p. 81.

(3) M. MaRITAIN a essayé de poursuivre en cette voie, dans Les degrés du savoir,

pp. 78, 273 et's.

corporel et par le moyen de la forme intelligible dégagée de ce phantasme. Toute notre connaissance a pour principe une forme intelligible venant d’un corps. La connaissance du singulier se réaliserait donc par une forme intelligible universelle, ou, ce qui est aussi bizarre, elle ne serait pas déterminée par une forme intelligible. C’est le problème de la réflexion qui se présente à nous. La réflexion sur nos opérations, sur nos dispositions, sur nos puissances, sur notre propre existence, est une question si importante qu’elle a droit à un chapitre à part. Nous allons seulement donner ici les indications indispensables sur le singulier corporel.

Nous constations, tout à l’heure, que l’arithmétique et la géométrie connaissent des éléments singuliers, car le jugement s’y rapporte à ce que perçoivent les sens, ou aux images qui en sont les succédanés (1). Ces éléments singuliers touchent le plan de l’universel sans ÿ pénétrer. L'intellect ne saurait les définir, puisqu’une définition en concepts les universaliserait; cependant, par une construction irréelle, « imaginaire » au sens mathématique, il découpe l'étendue intelligible en éléments singuliers. L’intellect est censé faire dans le volume et la surface ce que nous pouvons faire dans les corps avec nos mains ou avec notre imagination. Il faut donc qu’il sache ce que font les sens et l'imagination : il y a entre eux et lui une contiguité, une « continuatio ». Ce que nous révèle la psychologie des mathématiques, nous l’allons trouver partout dans la perception du monde extérieur et dans notre action sur lui.

De deux manières s’opère sans cesse cette « continuatio » : un double mouvement nous rapproche des choses individuelles, selon qu’elles arrivent à nous par l'intermédiaire des sens et des phantasmes, ou selon que nous agissons sur elles pour les transformer ou pour faire d’elles nos instruments. Or à l’un et à l’autre mouvement peut s'attacher la réflexion. Dans le premier cas, elle se retourne pour remonter en sens inverse le courant spirituel qui investit l’objet connu (2); au lieu de se fixer sur cet objet, elle revient sur l'opération

(1) Quaedam vero sunt quorum judicium non dependet ex his quae sensu percipiuntur, quia quamvis secundum esse sint in materia sensibili, tamen secundum definitivam rationem sunt a materia sensibili abstracta. Judicium autem potissimum de unaquaque re fit secundum ejus definitivam rationem. Sed quia secundum definitivam rationem non abstrahunt a qualibet materia, sed solum a sensibili; et remotis conditionibus sensibilibus, adhuc remanet aliquid imaginabile : ideo in talibus oportet quod judicium sumatur secundum id quod demonstrat imaginatio. Hujusmodi autem sunt mathematica. Boet. de Trin. q. 6, à. 2.

(2) Par « objet connu », il faut entendre, non la chose extérieure qui n’est pas dans l'esprit et de laquelle on ne saurait partir, mais la chose visée idéalement par l'expression intellectuelle, C'est-à-dire le verbum cordis ou intentio intellecta.

qui le pense; au-delà de cette opération, elle découvre dans l’intellect une présence qui le rendait apte à penser; au-delà enfin de cette présence intelligible, elle revient jusqu’à l’image grâce à laquelle a été constituée la forme intelligible, À ce stade, le mouvement intérieur de la pensée a dépassé son domaine propre et se heurte au domaine sensoriel et imaginatif, Ce n’est évidemment pas une connaissance proprement intellectuelle; néanmoins ce n’est pas purement un choc qui arrête, une barrière, une limitation. Nous savons fort bien qu’il y a là une connaissance positive. Un élément non intelligible touche le domaine de la pensée : en tant que tel, il n’est pas assimilable par les procédés de la science, puisqu’aucune forme intelligible ne le peut faire connaître. Si nous essayons de le saisir par les propres moyens de la pensée, nous n’avons pas d’autre ressource que de le remplacer par la notion de son rôle universel, Pour nous l’exprimer, nous lui substituons autre chose que lui, nous le considérons comme la cause d’une connaissance universelle. Reste cependant que la pensée sait qu’il est (1).

Le mouvement de l’action est l’inverse de celui de la connaissance. . Admettons, si l’on veut, qu’une délibération ait précédé l’action, et qu’elle ait avancé sur le plan du pur intelligible. Il faudra bien: qu’elle en descende : une action est toujours individuelle, et à supposer, contre toute évidence, qu’on se soit résolu d’abord à agir en général, il faudrait une seconde décision pour agir ici et maintenant. Or les principes concernant l’opérable ne peuvent être appliqués au singulier que par une puissance qui appréhende le singulier, D’une certaine manière, la pensée organisatrice de l’action atteint donc l’action concrète, la décision volontaire, la contraction musculaire, le mouvement des membres. La mention, faite en passant par saint Thomas, que la mens atteint le singulier par la « cogitative », celle-ci ayant pour organe « mediam cellulam capitis », ne dit rien sur le mécanisme de l'opération. Serions-nous trop hardi en supposant qu’au fond la connaissance d’une contraction musculaire ou du mouvement d’un membre est une connaissance d’images ? (2) Quoi qu’il en soit, à ce mouvement spontané peut s'attacher la réflexion pour le suivre

(x) Sed tamen mens per accidens singularibus se immiscet, inquantum continuatur viribus sensitivis, quae circa particularia versantur. Quae quidem continuatio est dupliciter. Uno modo in quantum motus sensitivae partis terminatur ad mentem, sicut accidit in motu qui est a rebus ad animam:; et sic mens singulare cognoscit per quamdam reflexionem, prout scilicet mens cognoscendo objectum suum, quod est aliqua natura universalis, redit in cognitionem sui actus, et ulterius in speciem quae est actus sui principium, et ulterius in phantasma a quo species est abstracta; et sic aliquam cognitionem de singulari accipit. Ver. q. 10, a. 5.

(2) La connaissance réflexive de l’acte volontaire ne sera examinée que plus loin.

en sens inverse de son déroulement naturel. Sans doute, il est plus difficile pour la réflexion de relier le terme de l’action organique à sa cause intellectuelle que de ramener la pensée spéculative vers ses origines sensorielles. Il n’est pourtant pas impossible de saisir là aussi la continuatio entre l’intellect et son terme singulier (x).

Nous ne sommes pas au bout de nos peines. Au fond, les précisions acquises jusqu'ici sont plus négatives que positives : 1) la connaissance de l’objet singulier n’est pas, à proprement parler, intellectuelle. 2) Entendez par là qu’elle ne consiste pas en ce que l’intellect, mis en acte par une forme universelle, en exprime un verbe. 3) Il y a bien une forme universelle, mais son rôle est occasionnel : elle renvoie la réflexion au phantasme dont elle est née. Arrivés là, nous trouvons un élément positif : la « continuatio » entre l’intellect et le phantasme. Or, puisque ce contact n’est pas un simple choc, mais une connaissance, il est bien difficile de ne pas conclure, avec M. Régis Jolivet, que la connaissance du singulier dans le phantasme est une intuition (2). Assurément, la vie directe, normale, dirait-on, de l’intellect humain fait pour connaître les corps, est une activité d’abstraction : si elle ne consiste pas toujours à tirer des jugements d’autres jugements, elle consiste au moins à tirer d’une forme intelligible un concept. Activité immanente, l’intellect vit plutôt en soi. Mais il y a aussi en nous, éparses, fuyantes, mourant aussitôt que nées, des lueurs de vue directe. La vue du phantasme est une de ces lueurs.

Mais est-ce simplement une vue? L’intellect, activité qui travaille à tout s’assimiler, ne cherche-t-il pas à en exprimer un verbe? Il le faut dire, car connaître Pierre et Paul est beaucoup plus que connaître le phantasme qui est leur signe : je formule, en effet, des jugements tels que « Socrate est un homme », Mon intellect, qui forme cette proposition, connaît ce singulier qui est Socrate (3). Or un tel jugement appartient au domaine de la connaissance élaborée; il est, en effet, le résultat de la division et de la composition, ses éléments ont été

(x) Alio modo secundum quod motus qui est ab anima ad res, incipit a mente, et procedit in partem sensitivam, prout mens regit inferiores vires; et sic singularibus se immiscet mediante ratione particulari, quae est potentia quaedam individualis quae alio nomine dicitur cogitativa, et habet determinatum organum in corpore, scilicet mediam cellulam capitis. Universalem vero sententiam quam mens habet de operabilibus, non est possibile applicari ad particularem actum nisi per aliquam potentiam mediam apprehendentem singulare, ut sic fiat quidam syllogismus, cujus major sit universalis, quae est sententia mentis; minor autem singularis, quae est applicatio particularis rationis; conclusio vero electio singularis operis. Ver. TO 46. : ,

(2) L'intuition intellectuelle et le problème de la métaphysique, pp. 25-26. Archives de philosophie, volume XI, cahier II. Paris, Beauchesne, 1934.

(3) Sum. Th. I, q. 86, a. 1.

travaillés et liés, et par conséquent ce singulier qui est le sujet du jugement doit être une sntentio intellecta. Seulement, cette intentio intellecta ne peut être l’efflorescence directe d’une forme intelligible; si elle existe, elle ne peut être que le résultat d’une construction : elle serait à l’intentio intellecta universelle ce que sont, chez Descartes, les idées adventices aux idées innées. Les commentateurs de saint Thomas ont cru que leur maître admettait l’existence de ces concepts pour le singulier (1). Saint Thomas ne l’a pas dit expressément; mais si, comme nous le verrons, il distingue ailleurs toutes sortes de concepts construits, rien ne s’oppose à ce qu’il explique par une construction le concept du singulier. Une brève allusion du commentaire sur le IVe livre des Sentences indique peut-être comment se construit le concept d’un être singulier. « L’intellect, qui connaît le singulier, le connaît d’une autre manière que le sens. Le sens, en effet, connaît le singulier par une forme en quelque sorte matérielle, aussi par cette forme-là sa connaissance ne peut s'étendre au delà du singulier : mais l’intellect connaît le singulier par la forme immatérielle, qui peut être le principe de la connaissance de l’universel et du singulier » (2). Qu’est-ce à dire, sinon que le concept du singulier est un concept relationnel, rattachant l’image de Socrate à l’intentio intellecta de l’homme ?

(1) Du moins Jean de Saint-Thomas et Sylvestre de Ferrare. Cajétan estime que le singulier n’est connu que par une inférence qui en forme un concept « étranger ». Voir JOLIVET, loc. cit., pp. 27-32.

(2) IV Sent., d. 50, q. 1, a. 3, ad 3. Intellectus qui singulare cognoscit, alio modo cognoscit quam sensus. Sensus enim singulare cognoscit per formam quodammodo materialem, unde per illam formam non potest se extendere ejus cognitio ultra singulare. Sed intellectus singulare cognoscit per formam immaterialem, quae potest esse principium cognoscendi universale et singulare.

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