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I. — CONNAISSANCE DES ACTES, DES PUISSANCES, DE LA NATURE DE L’AME

Nous pourrions nous dispenser, après tout ce qui a été dit sur l’objet direct de l’intellect, d’établir la nature réflexive de la connaissance de l’âme par elle-même. Cependant le raisonnement sophistique : « je suis présent à moi-même, donc je me connais directement », semble à première vue si plausible, qu’en prouver la fausseté n’est pas superflu.

Si nous saisissons notre être directement, par cela qu’il est présent en acte à notre conscience, notre être doit toujours être connu en acte, car jamais cette présence ne cesse. Or une telle assertion est contredite par les faits. — Ensuite, cette connaissance directe de l’âme présente à elle-même serait, de toutes les connaissances, la plus immédiate, la plus naturelle, Rien n’en saurait troubler le jeu : pour que le fonctionnement d’une activité soit dévié, il faut l’intervention d’une cause extérieure : autrement, d’où viendrait l’aberrance ? Elle serait sans raison. D’ailleurs, qu’est-ce qui pourrait s’intercaler entre l’âme présente et son regard intérieur ? L’erreur serait impossible dans cette vision sans réflexion et sans réfraction. Or sur ce point

(x) De causis, lect. 15.

LA CONNAISSANCE RÉFLEXIVE 89

les erreurs sont fréquentes et monstrueuses : la plupart des gens n’ont sur la nature de leur être spirituel que des notions fausses. — Si nous connaissions notre âme directement, nous pénétrerions notre propre nature : de cette science profonde et riche, nous tirerions des conséquences; nous serions en mesure de construire une science de l’âme au moins aussi fournie et étendue que la mathématique, laquelle est déduite de notions assez imparfaitement connues, comme l’espace et le nombre. Or en fait l’idée d’âme n’est pas pour nous un principe qui nous permettrait de connaître autre chose. — Tout concourt donc à montrer que nous n’atteignons l'essence de notre âme par aucun procédé direct. Lorsqu’Augustin enseigne que l’âme se connaît, telle qu’elle est présente à elle-même, nous nous inclinons devant sa grande autorité, et à juste titre, mais il veut dire simplement que nous nous connaissons existants, présents à nousmêmes, non que nous sachions distinguer notre âme ou en discerner les attributs (1). Il y a donc lieu, pour le problème qui nous occupe, de séparer absolument deux questions : comment l’âme sait-elle qu’elle existe? Comment connaît-elle sa nature ?

Puisque l’intellect est placé, dans la hiérarchie des réalités intelligibles, à un degré aussi bas que celui de la matière dans la série des réalités corporelles, puisqu’en un mot il est « tabula rasa », puissance pure, il n’a rien en lui qui le rende connaissable, et c’est pourquoi il porte le nom d’intellectus possibilis. Son unique capacité en cet état est celle de connaître, non celle d’être connu, à moins qu’il ne reçoive une influence qui l’actue. Puisqu’il n’est pas intelligible, il faut qu’il le devienne : c’est pourquoi les Platoniciens croyaient qu’il reçoit l'influence de réalités intelligibles séparées. En fait, étant donné sa situation en ce monde, l’intellect se meut dans la sphère des choses corporelles : c’est grâce à elles que l’intellect agent extrait des phantasmes les species qui déterminent l’intellect possible. Une fois mis en acte, celui-ci possède assez de réalité pour se connaître soi-même : il ne se connaît donc pas par son essence, mais par son acte (2). Mais n'oublions pas l’adage : idem est intellectus et quod intelligitur. A la lettre, je suis ce que je connais, mon intellect ne se distingue pas de la species au moment où elle l’informe : par conséquent, il se connaît par elle comme je connais mon corps par Ses traits lorsque je les regarde dans le miroir (3). Seulement, voir les

mo

(:) Cont. Gent. HT, 46.

(2) Sum. Th. 12, q. 7 arte =

(3) Verbum illud Philosophi (idem est intellectus et quod intelligitur) universaliter verum est in omni intellectu. Sicut enim sensus in actu est sensibile. in actu

traits de mon corps n’est pas en voir l’intérieur; ce n’est même en voir que la surface antérieure éclairée; de même, à connaître l’âme par son acte d’intellection, on ignore d’elle presque tout. Je possède donc, de mon âme, suivant ses actes, toutes sortes de connaissances fragmentaires, qu’il est possible de classer : connaissance des opérations, des puissances, de l’existence de mon âme, de ce que mon âme a de commun avec les autres âmes, de l’existence de mes dispositions et de leur nature,

D'abord, l’âme individuelle se connaît en ce qu’elle a de propre, c’est-à-dire en son individualité, Ne croyons pas, en effet, qu’à me connaître connaissant, je ne me saisisse absolument qu’à l’intérieur des limites de l’objet connu : s’il en allait ainsi, je ne serais qu’une succession de species intelligibiles, et aucune unité de conscience ne surgirait ni n’organiserait les intellections éparpillées. La saisie actuelle de la species est, en effet, entourée, comme d’un halo, par la connaissance habituelle de mon âme. S’il n’y avait que la présence d’une species, immobile, limitée, exclusive, il n’y aurait pas connaissance de moi. N'oublions pas le mouvement de reditus, circulatio, conversio : l’intellect informé se saisit lui-même. C’est parce que l'essence de l’âme est présente à soi, que l’âme est capable d’accomplir l'opération de la conversio, « L'âme se voit par son essence, c’est-à-dire : par cela que l’essence en est présente à soi, elle est en mesure de procéder à l’acte de la connaissance d’elle-même... A cela suffit la seule essence de l’âme, qui est présente à l'esprit : d’elle, en effet, sortent les actes dans lesquels elle-même se perçoit actuellement » (1). Texte dificile, que les commentateurs auront de bons motifs pour faire servir à leurs théories personnelles. Qu’avons-nous ici au juste, comme objet de connaissance, l’intellect actué par la forme intelligible, ou le verbe qui exprime l’intellection? Et il faut avouer que les expressions ex hoc quod... ex ea enim ont l’air de joindre les articulations d’un raisonnement : devrions-nous admettre alors que seul l’acte d’intellection est saisi, et que l’existence de l’âme en est tirée par une inférence ?

En fait, saint Thomas distingue connaissance actuelle et connaissance habituelle : « on perçoit qu’on a une âme, qu’on vit, qu’on existe, en cela qu’on sent, qu’on pense, qu’on exerce d’autres fonctions

propter similitudinem sensibilis, quae est forma sensus in actu; ita intellectus in actu

est intellectum in actu propter similitudinem rei intellectae, quae est forma intellectus

in actu. Et ideo intellectus humanus, qui fit in actu per speciem rei intellectae, per

eamdem speciem intelligitur sicut per formam suam. Sum. Th. 127q. 87; a rad: (L)1Ver aq ro 28

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