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II. — THÉORIE GÉNÉRALE

Des faits précédents, révélés par l’analyse des procédés de l’esprit, la théorie se dégagerait d’elle-même. Mais nous n’avons pas à y mettre notre soin, car saint Thomas l’a lui-même expressément formulée. Au lieu de parler en général de la correspondance entre intellect et réalité, nous dirons que dans la réalité quelque chose peut correspondre à l’intellection de deux manières : 1) immédiatement, lorsque nous concevons la forme d’un objet existant; 2) médiatement, quando videlicet aliquid sequitur actum intelligendi, et intellectus reflexus supra ipsum considerat illud (1). Saint Thomas a choisi très volontairement des expressions indéfiniment extensives, bien que le procédé soit indiqué en termes parfaitement précis. L'acte de penser peut s’irradier de toutes manières, et l’intellect, par un retour sur soi, considère ces irradiations. Tantôt, et c’est le cas le plus simple, il trouvera, dans l’acte de pensée, lui-même et l’âme entière. Il y trouverait aussi, nous l’avons vu, la contiguité du phantasme. Il trouve aussi, dans la forme intelligible, des éléments qu’il circonscrit, et se retournant sur l'opération par laquelle il circonscrit, il détermine un nouveau complexe, lequel à son tour s’irradie ou se circonscrit davantage. Par exemple, je puis considérer dans le cheval les traits plus généraux qui font de lui un animal; puis je réfléchis sur cette opération par laquelle j’ai regardé dans la species du cheval les traits les plus généraux, et cette détermination de traits plus généraux, je la regarde comme étant le genre. Il est évident que, dans le monde concret, l’arbre de Porphyre n’existe pas : à l’opération par laquelle je conçois le genre ne correspond pas une chose de la nature qui soit « le genre ». Est-ce à dire pourtant que sur ce point nos conceptions soient arbitraires et que je manque à la loi interne de la pensée qui lui impose de tendre au vrai, au vrai qui est ce qui existe? Nullement. A cette considération de l'esprit, ici, à l’idée du genre, la chose correspond médiatement, c’est-à-dire par l’intermédiaire de l’intellection de la chose (2), ou, plus précisément, à l'intellection qui engendre cette considération répond une chose, Le cheval existe, une forme intelligible lui correspond. Dans cette

(x) Pot. q. 1, a. tr, ad 10.

(2) Unde res respondet illi considerationi intellectus mediate, id est mediante intelligentia rei.. Huic intellectui quo intellectus intelligit genus, non respondet aliqua res extra immediate quae sit genus; sed intelligentiae, ex qua consequitur ista intentio, respondet aliqua res. Ibid.

PPS COTON ENT DO Ne

forme intelligible je circonscris des caractères communs à d’autres animaux : c’est un genre, et en rapprochant ce genre d’autres genres, je conçois le genre en général. Ni un genre, ni « le genre » n’existent dans la nature, mais comme ils sont concus selon une loi immanente à la forme intelligible du cheval, ils correspondent au cheval.

De même lorsque nous concevons les attributs de Dieu, Ce qui est réel ici, c’est la dépendance des créatures par rapport à Dieu. Mais comme je ne puis pas penser une relation asymétrique sans être porté à la penser aussi en sens inverse, lorsque je vois en Dieu l’origine de l’ordre du monde, je le conçois, par rapport à cet ordre, comme sage. La relation du monde à Dieu est réelle; celle de Dieu au monde ne l’est pas, car Dieu ne dépend pas du monde; mais la relation de raison entre Dieu et le monde sortant de la relation réelle entre le monde et Dieu, elle correspond médiatement à la chose, elle est fondée dans la réalité (1).

L’ « intentio » nouvelle correspond médiatement à la chose parce qu’elle se constitue selon une loi immanente à la forme intelligible de la chose. Cette loi immanente est même apparue comme une nécessité : non potest (intellectus) intelligere aliquid relatum alteri, nisi e contrario reintelligat relationem ex opposito. Pourtant cette nécessité n’est pas une nécessité apodictique comme celle que les trois angles d’un triangle valent deux droits; après avoir parcouru la relation asymétrique de a à b, je ne suis pas contraint de parcourir la voie de b à a. Mais si je n’y suis pas contraint, il subsiste pour moi une possibilité nécessairement ouverte, et je puis prouver par une démonstration apodictique qu’elle est nécessairement ouverte. Là dessus reposera en partie la logique des êtres de raison, et pourrait reposer toute une logistique.

Mais à manipuler les « intentiones » qui « suivent » les formes intelligibles, à bâtir avec elles des « considérations » et des démonstrations, je les ai exprimées en « verbes »; elles sont des « formes », et saint Thomas emploie ce mot pour désigner les conceptions que nous avons des divers attributs de Dieu (2).

Nous venons de découvrir un domaine immense de l’épistémologie thomiste. La connaissance directe des formes intelligibles n’est qu'un

(x) Ex hoc ipso quod non potest (intellectus) intelligere aliquid relatum alteri, nisi e contrario reintelligat relationem ex opposito, ideo intelligit in Deo quamdam relationem principii, quae consequitur modum intelligendi, et sic refertur ad rem

mediate. Ibid. F LS (2) Texte cité, p. 108. Rem simplicissimam, quae Deus est, propter ejus Incom-

prehensibilitatem, intellectus noster cogitur diversis formis repraesentare. Pot. 1, 4.01, ad 12.

commencement. Les formes intelligibles ont une structure, des éléments : in objecto suo non solum cognoscit rationem veri, secundum quam est ejus objectum, sed omnem rationem quae est in eo (1). Et parce que l’intellect s'applique à discerner les éléments de cette structure, pourront naître à l'infini de nouveaux concepts qui ne seront ni arbitraires ni inutiles, parce qu’ils seront engendrés selon les lois de l’intelligible et de l’intellect.

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