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III. — APPLICATIONS

Nous avons maintenant à noter les applications de cette doctrine. Elles sont innombrables, puisqu’elles sont l’œuvre de l’activité de lesprit, laquelle, selon saint Thomas, est infinie : non potest intellectus noster aliquid intelligere, quin possit plura intelligere (2). Aucun terme ne saurait être assigné aux réseaux de relations que nous constituons sur le réel et pour connaître le réel. Nous n’énumérons donc que quelques-unes des applications les plus importantes.

En un sens, nous le savons déjà, notre capacité de progrès infini est le résultat de la faiblesse de notre intellect (3). Parce que celui-ci ne procède que par discours pour aller du connu à l'inconnu, parce qu’il ne peut jamais isoler ses conceptions des produits des sens et de l’imagination, il reste extrêmement loin de l’immobilité et de l’indéfectibilité de l'intelligence angélique. Étant hors d'état de recevoir directement la vérité de Dieu ou de voir les quiddités par elles-mêmes, « nous les connaissons par le moyen des accidents et des effets » (4). Affirmation sans restriction, et qui semble heurter violemment une thèse bien connue de la métaphysique thomiste : «aucune puissance cognitive ne connaît quoi que ce soit sinon sous la raison de son objet propre. Or l’objet propre de l’intellect est tout ce qui est dans la substance de la chose » (5). Le philosophe n’a pas à s’embarrasser ici dans la contemplation à priori d’un intellect en soi; regardons ce que nous sommes en fait : toute notre con-

(x) Texte cité, p.104.

(2) Sum. Th. I2, q. 86, à. 2.

(3) Cum (angeli) ipsas rerum naturas seu quidditates intueantur per seipsos… Nos autem quidditates rerum ex accidentibus et effectibus cognoscimus. Conti. Gent. IT, 91. Voir ci-dessus, p. 74 et suiv.

(4) Voir note précédente.

(s) Nulla virtus cognoscitiva cognoscit rem aliquam nisi secundum rationem proprii objecti... Proprium autem objectum intellectus est quidquid est in substantia rei. Cont. Gent. III, 56.

Mo, E

naissance a pour origine les sens. On peut bien dire, par conséquent, que si nous connaissons les choses indirectement, c’est « par accident », car toute sensation est accidentelle, et ni la nature de l’intellect ni la nature de la vérité n’exigent que notre connaissance se réalise par des éléments fugaces (1). Ainsi, la connaissance des essences est médiate : elle n’est obtenue que par réflexion, et par des raisonnements portant sur les données sensibles (2).

2) Attribuer un caractère générique à une espèce, attribuer un caractère spécifique à un individu est combiner des éléments : c’est donc l’œuvre de l’intellect « composant et divisant ». Cette composition, qui prend ici la forme du jugement attributif (praedicatio), peut paraître bien loin de la connaissance immédiate. Néanmoins, non seulement elle se fonde sur elle, mais elle ne vaut qu’en tant qu’elle essaie d’imiter et de restituer, par l’artifice de la composition, « l'unité elle-même des éléments dont l’un est dit de l’autre ». C’est le caractère le plus général (le genre par rapport à l’espèce, l’espèce par rapport à l'individu), qui possède le motif en vertu de quoi se fait l'attribution (ratio praedicabilitatis), mais ce n’est pas lui qui porte l’unité, car la direction de l’attribution (intentio praedicabilitatis) va au principe auquel on attribue et qui constitue l’unité de la chose. Les innombrables jugements qui détaillent les propriétés d’un objet sont bien l’œuvre de l’activité libre de l'esprit : ils sont cependant liés à la connaissance immédiate par les lois immanentes de cette connaissance, lois déterminées par les formes intelligibles (3).

3) Après le sujet concret, l’espèce. — Bien que la forme intelligible ait dans l’intellect une existence à laquelle n’adhère plus rien d’indi-

(x) Quod accidentia magnam partem conferunt ad cognoscendum quod quid est, hoc est per accidens, in quantum cognitio intellectus oritur a sensu, et sic per sensibilium accidentium cognitionem oportet ad substantiae intellectum pervenire. Ibid.

(2) La question de la connaissance des essences est traitée pour elle-même plus loin au ch. X.

(3) Predicari tamen convenit generi per se, cum in ejus diffinitione ponatur. Predicatio enim est quiddam cum completur per actionem intellectus componentis et dividentis, habens fundamentum in re ipsa unitatem eorum quorum unum de altero dicitur. Unde ratio predicabilitatis potest claudi in ratione hujusmodi intentionis que est genus, que similiter per actum intellectus completur. Nichilominus tamen id cui intellectus intentionem predicationis attribuit, componens illud cum alio, non est ipsa intentio generis, set potius illud cui intellectus intentionem generis attribuit, sicut quod significatur hoc nomine animal. Sic ergo patet qualiter essentia vel natura se habet ad rationem speciei, quia ratio speciei non est de hiis que conveniunt ei secundum absolutam suam considerationem, nec eciam de accidentibus que consequuntur ipsam secundum esse quod habet extra animam ut albedo et nigredo, set est de accidentibus que consequuntur eam secundum esse quod habet in intellectu, et secundum hunc modum convenit eciam sibi ratio generis et differencie. De ente et essentia. III, ed. Roland-Gosselin, p. 29. Kain, 1926.

viduel, elle reste propre à faire connaître une multitude d’individus. Une première fois, je l’ai tirée de tel phantasme. Une seconde fois, je la rapporterai à un autre phantasme, à un nouveau sujet individuel où j'en retrouverai les marques; une troisième fois à un nouveau phantasme et à un nouvel individu, et ainsi de suite, tant que je voudrai. La même forme est celle d’une multitude indéfinie. C’est précisément dans cette relation de la forme intelligible à une multitude indéfinie que je découvre la notion d’espèce et que je l’attribue à la forme en question. Le concept d’espèce sort donc d’une relation, ou, pour mieux dire, il est une relation condensée, il est la prise de conscience par moi de l’application répétée d’une relation. Nous pourrons dire que l’espèce s’ajoute à la nature selon l’existence qu’elle a dans l'intellect, Cependant, bien qu’elle soit le produit de la réflexion intellectuelle, elle n’en garde pas moins une valeur objective, car la relation entre la forme intelligible et les sujets individuels est régie par une loi de structure du monde physique et par une loi de l'intellect (1).

4) L’espèce étant connue par la relation entre la forme intelligible et les individus qui la réalisent, le genre doit être connu d’autre manière : autrement il se confondrait avec l’espèce, puisqu'il condenserait exactement la même relation. Bien entendu, il ne sera pas connu par la matière première, laquelle est indéterminée et ne peut rien faire connaître. Puisque ni l'individu ni la matière ne sont aptes à fournir la notion du genre, reste la forme, Remarquons que, par rapport à la matière, la substance est un tout, la quantité une mesute, la qualité une disposition : par exemple, le bois, genre dont le lit est une espèce, renferme en soi la matière, lui fournit une grandeur et des propriétés. Sans être la forme, le bois joue donc un rôle analogue à la forme, il est sa condition, il est puissance par rapport à elle. Nous arrivons ainsi à concevoir le genre par analogie avec la forme. — Mais nous pouvons accéder au genre par un procédé moins indirect et qui donnera au genre un contenu précis que le premier procédé n'aurait jamais offert. Le monde nous présente une hiérarchie de participations inégales à l’Acte Pur : être, vivre, connaître, penser. La matière reçoit l’être, l’être peut recevoir la vie, la vie peut recevoir

(x) Relinquitur ergo quod ratio speciei accidat humane nature secundum illud esse quod habet in intellectu. Ipsa enim natura humana in intellectu habet esse abstractum ab omnibus individuantibus; et ideo habet rationem uniformem ad omnia individua que sunt extra animam, prout equaliter est similitudo omnium et ducens in omnium cognitionem in quantum sunt homines. Et ex hoc quod talem relacionem habet ad omnia individua, intellectus adinvenit rationem speciei et attribuit sibi. De ente et essentia, III (ed. Roland-Gosselin, p. 28).

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