UNIVERSALITÉ ET INDIVIDUALITÉ DE LA SPECIES
L'objet naturel et direct de l’intellect est la structure intelligible des corps, la forme qui est, de soi, universelle, et entraîne des relations nécessaires. Par suite de l’impression de cette forme peuvent être aperçues autour d’elle, comme une frange, des réalités individuelles, le phantasme, l'opération spirituelle, l’âme. Reste quand même que l’intellect a, pour objet direct, l’universel; qu’il ne voit rien que par la présence de la forme universelle, et en tant que luimême est actué et en quelque sorte universalisé (puisqu'il ne fait qu’un avec elle) par cette forme. Comment la species, possédant un contenu universel, causant la connaissance de l’universel, mettant l'intellect en acte d’universalité, ne serait-elle pas totalement et de toute manière universelle ? Il y là un sérieux problème, qui a passionné toute la philosophie occidentale du xrtre siècle. Laissant de côté la doctrine averroïste et les argumentations de saint Thomas dirigées à la ruiner, nous nous bornerons à étudier ce point précis : la species est-elle, sous un certain aspect, individuelle, et comment cela est-il possible ?
Peut-être, dira-t-on, nous aurions pu nous dispenser d’écrire ce chapitre, parce que les incompréhensions averroïstes appartiennent à un passé mort. Nous croyons que c’est là une erreur : en prenant des apparences très différentes de jadis, la question de l’individualité de la species est aujourd’hui aussi actuelle qu’au xIr1° siècle, N'y
a-t-il pas des systèmes idéalistes qui refusent de considérer la connaissance intellectuelle comme appartenant à la conscience individuelle empirique ? En tout cas, à examiner le problème de l’individualité de la species, nous éclaircirons la doctrine thomiste.
Comme la plupart des grands problèmes philosophiques, ce problème est moins un problème unique qu’une série de problèmes, lesquels se posent sur divers plans en termes analogiques. 1) Si les species sont individuelles, elles prolifèrent dans un même individu, ou elles sont suscitées par l'influence d’un individu sur un autre (conversation, enseignement, etc.). Leur propagation et génération est une génération de formes matérielles. À une philosophie de l'esprit on a substitué un matérialisme (1). 2) Si toute species est localisée dans un intellect individuel et y a sa place dans l’espace et le temps, chacune d’elles correspond à un objet particulier d’intellection. De chacun de ces objets connus, lorsqu’ils ont des traits de similitude, il sera possible d’extraire par abstraction une conception commune, Mais à leur tour, ces conceptions communes, étant adhérentes à des intellects singuliers localisés hic et nunc, donneront lieu à la formation d’une nouvelle conception commune, et ainsi de suite, sans qu’on puisse jamais arriver à l’intelligible définitif (2). 3) Le rôle de la species est d’engendrer l’opération immanente de la connaissance, opération qui lui est nécessairement conforme. Or si la species est une apparition accidentelle individuelle, elle engendrera une intellection qui lui correspondra, à savoir individuelle, La connaissance universelle est impossible (3). 4) L’intelligible, en tant que tel, est l’universel dégagé de tous les accidents individuels qui le couvrent : il est le terme de l’abstraction, et par conséquent ce dont on ne peut rien abstraire. Par là il exclut toute multiplicité, car partout où 1l y a des éléments multiple:, il y a des unités dont on peut laisser de côté l’existence pour en abstraire la nature. L’intelligible est donc radicalement un, et par conséquent l’intellect aussi, puisque l’intellect est fait pour l’intelligible et n’est mis en acte que par lui (4).
Ces difficultés, qu’on pourrait accumuler presqu’à l'infini par les objections des averroïstes ramassées par saint Thomas, sont
(x) Le reproche de matérialisme, que font aujourd’hui au Thomisme les penseurs idéalistes, n’est-il pas inspiré par cet argument? De unitate intellectus, p. 484 (ed. de Maria).
(2) De unitate intellectus, p. 486.
(3) De anima, à. 3, obj. 17.
(4) De anima, a. 3, obj. 7.
au fond la même difficulté qui se répète quatre fois, sur le plan de la psychologie, sur celui de la logique, sur celui de l’épistémologie, sur celui enfin de la métaphysique, et c’est là qu’elle prend toute sa signification en évoquant le rêve impérieux de Parménide : «il n’y a rien, il n’y aura rien en dehors de l’être, puisque le Sort l’a contraint à être un tout immobile » (1). L’intelligible est un par son universalité; il ne peut y avoir qu’une species, puisque son universalité est son unité,
I. Mettons-nous d’abord sur le terrain de la psychologie individuelle, Selon la doctrine que nous avions adoptée, à une même réalité intelligible correspondent ou au moins peuvent correspondre, dans les divers intellects, des formes intelligibles identiques par l'espèce et distinctes par le nombre. Elles sont des exemplaires multiples d’un même type, comme des moutons et des chiens sont des exemplaires du type mouton et chien. Le même type idéal se multiplie en se réalisant dans la matière. Et ce spectacle est encore plus frappant, si nous observons le professeur ou l’auteur suscitant chez l'élève ou le lecteur des species qui reproduisent sa propre pensée. Le mécanisme de la naissance d’une species intelligible semble être absolument le même que celui de la naissance d’une forme corporelle. Mais alors l’universel est individuel, l’acte est puissance, lesprit est matière, contradiction intolérable.
La solution consiste d’abord à séparer de la psychologie empirique ce qui n’est pas de son ressort : l’intelligible, objet de la contemplation intellectuelle, n’est pas du tout la species, il est seulement vu par elle. Sept siècles avant Husserl, saint Thomas procède ici comme les Logische Untersuchungen : le théorème mathématique n’est pas Îles les opérations mentales du mathématicien, car il les règle au lieu de dépendre d’elles, et c’est lui que connaît le mathématicien; celui-ci ne tient pas compte de ses propres opérations en tant qu’elles sont les siennes, mais en tant qu’elles sont vraies. Selon la célèbre formule, la species est « id quod cognoscitur », non « id quo cognoscitur ». La difficulté provient d’une sorte de Platonisme instinctif à l'intelligence humaine : ou l’intelligible universel est la connaissance même, il est
| Ja species — ou il existe en soi indépendamment de toute connaissance.
Il importe de sortir de ce dilemme trompeur. Notons que, dans les choses les plus concrètes, par exemple, en moi, personnage singulier,
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je puis contempler des aspects universels : ainsi, dit saint Thomas, cette ligne tracée dans la matière sensible, je la connais comme ligne géométrique sans rapport avec la matière sensible. Comprendre lPuniversel est simplement comprendre le genre et l’espèce en les isolant de leurs principes individuants, c’est voir dans les choses concrètes la structure intelligible qui y est présente immanente : aucune contradiction entre ceci, que l’universel ne subsiste pas en dehors de l’âme, et cela que l’intellect, en comprenant les universaux, comprenne des réalités existant en dehors de l’âme. Si la structure intelligible est saisie dénudée des notes individuelles, nous le devons à l’état spirituel de la species intelligible reçue dans l’intellect. Or rien absolument n’exige que toutes les formes intelligibles d’un même objet soient numériquement identiques; et c’est même impossible, car alors l’objet serait connu par une opération intellectuelle unique, unique pour un même individu à travers les phases de sa vie, unique pour les individus qui composent l’humanité. La seule unité à maintenir est celle de l’objet connu, unum intellectum : or la seule condition requise pour qu’il soit connu par toutes sortes d'individus est que les formes intelligibles soient toujours la similitude de lui seul, ce qui est toujours possible, même si les species sont numériquement distinctes et nombreuses autant qu’on voudra (x).
Mais à séparer radicalement le prohlème psychologique du problème épistémologique, a-t-on réussi à se tirer d’affaire ? Avons-nous, d’une
(x) Est ergo dicendum secundum sententiam Aristotelis, quod intellectum quod est unum, est ipsa natura vel quidditas rei. De rebus enim est scientia naturalis et aliae scientiae, non de speciebus intellectis. Si enim intellectum esset non ipsa natura lapidis quae est in rebus, sed species quae est in intellectu, sequeretur quod ego non intelligerem rem quae est lapis, sed solum intentionem quae est abstracta a lapide. Sed verum est quod lapidis natura, prout est in singularibus, est intellecta in potentia, sed intellecta in actu per hoc quod species a rebus sensibilibus mediantibus sensibus usque ad phantasiam perveniunt, et per virtutem intellectus agentis species intelligibiles abstrahuntur, quae sunt in intellectu possibili. Hae autem species non se habent ad intellectum possibilem ut intellecta, sed sicut species quibus intellectus intelligit; sicut etiam species quae sunt in visu, non sunt ipsa visa, sed ea quibus visus videt; nisi inquantum intellectus reflectitur supra seipsum, quod in sensu accidere non potest. Si autem intelligere esset actio transiens in exteriorem materiam, sicut comburere et movere, sequeretur quod intelligere esset secundum modum quo natura realiter habet esse in singularibus, sicut combustio ignis est secundum modum combustibilis. Sed quia intelligere est actio in ipso intelligente manens... sequitur quod intelligere sit secundum modum intelligentis, id est secundum exigentiam speciei qua intellectus intelligit. Haec autem cum sit abstracta a principiis individuantibus, non repraesentat rem secundum conditiones individuales, sed secundum naturam universalem tantum. Nüihil enim prohibet, si aliqua duo conjunguntur in re, quin unum eorum repraesentari possit etiam in sensu sine altero... Sic igitur intellectus intelligit naturam universalem per abstractionem ab individualibus principiis. Est ergo unum quod intelligitur a me et a te: sed alio intelligitur a me, et alio a te, id est, alia specie intelligibili; et aliud est intelligere meum, et aliud tuum; et alius intellectus meus, et alius tuus. De unitate intellectus, p. 487 (ed. de Maria).
part, un monde intelligible d’essences universelles, qui n’existent pas en tant que telles — et des species individuelles, lesquelles appartiennent à la psychologie empirique et ont pour rôle de viser le monde intelligible ? Dilemme dont les deux cornes sont fausses, car le monde intelligible existe dans les choses sensibles; et, ce qui nous intéresse davantage, les species, tout en appartenant jusqu’à un certain point à la psychologie empirique, appartiennent quand même au: monde spirituel, La solution dernière consiste à déceler et à rejeter l'erreur inconsciente d’Averroès. Le philosophe arabe a cru que l’individualité, en tant que telle, exclut l’intelligibilité, alors que seule la matière individuelle est réfractaire à notre connaissance spirituelle. La thèse d’Averroès n’est vraie qu’en ce qui concerne le monde des corps auquel d’ailleurs nous sommes spontanément adaptés : et encore là, autour des essences universelles des objets physiques, nous percevons une frange qui est à la fois individuelle et spirituelle. C’est ainsi, nous l’avons vu, que nous connaissons nos propres actes spirituels, et même que nous les connaissons dans ce lieu et dans cet instant où nous nous voyons nous-mêmes percevoir et posséder une forme intelligible (x).
Concluons que la production des species ne ressemble en rien à la génération des formes corporelles; elle n’est pas mêlée de matière; la multiplicité de ces formes ne les empêche pas du tout de correspondre à un même objet intelligible, puisqu’elles le font connaître sans être connues elles-mêmes (2). Rien ne s’opposerait même à ce qu’une species singulière fit connaître un objet singulier, puisque la connaissance du singulier spirituel ne nous est pas, malgré les difficultés de la vie présente, totalement refusée.
(1) Unde et intellectus meus quando intelligit se intelligere, intelligit quemdam singularem actum; quando autem intelligit intelligere simpliciter, intelligit aliquid universale; non enim singularitas repugnat intelligibilitati, sed materialitas. Unde cum sint aliqua singularia immaterialia. nihil prohibet hujusmodi singularia intelligi. Zbid., p. 488.
(2) Ex hoc autem apparet quomodo sit eadem scientia in discipulo et doctore. Est enim eadem quantum ad rem scitam, non tamen quantum ad species intelligibiles quibus uterque intelligit; quantum enim ad hoc individuatur scientia in me et in illo; nec oportet quod scientia quae est in discipulo, causetur a scientia quae est in magistro, sicut calor aquae a calore ignis, sed sicut sanitas quae est in materia, a sanitate quae est in anima medici. Sicut enim in infirmo est principium naturale sanitatis, cui medicus auxilia subministrat ad sanitatem perficiendam, ita in discipulo est principium naturale scientiae, scilicet intellectus agens, et prima principia per se nota… Magister eodem modo inducit ad scientiam quo inveniens per se ipsum scientiam acquireret, procedendo scilicet de notis ad ignota.. Scientia causatur in discipulo non secundum virtutem magistri, sed secundum facultatem addiscentis. Ibid. p. 488.
IT. Le jeu de l’abstraction s’exerce sur tout, et jamais, semble-t-il, il ne se heurte à une donnée qui l’arrête définitivement. Les Scolastiques en ont décrit, peut-être avec excès, les produits toujours nouveaux et ont cru à sa fécondité inépuisable. La species, elle qui précisément recueille les fruits de l’abstraction et rend possibles les abstractions futures, serait-elle la seule réalité sur laquelle l’abstraction ne morde pas ? Si les species sont l’héritage d’intellects individuels, si chacune d’elles enclot en ses limites singulières une res intellecta, comment, de ces species et de ces res intellectae, l’intellect ne pourrait-il dégager des aspects communs ? Cette nécessité semble évidente. Seulement elle entraîne des conséquences redoutables et, à vrai dire, elle supprime la possibilité de la connaissance : aucune species, aucune res intellecta ne sera l’intelligible, elle ne sera qu’un des individus d’une espèce; et, comme cette espèce à son tour ne sera qu’un individu d’une autre espèce, le mouvement se prolongera toujours sans aboutir jamais. Car il ne va pas d’un objet connu à un autre objet connu : par hypothèse, il se prolonge sur la ligne du même objet, les opérations abstractives se multiplient sans que le terme soit jamais atteint.
C'est la nature de l’abstraction qui est ici en question, et, plus précisément, le rôle de la forme intelligible dans l’opération abstractive. — Remarquons d’abord qu’à l'argumentation précédente nous pourrions opposer une fin de non-recevoir, en établissant à priori l’évayxh otñva : l’intelligible se fixe forcément dans une species, et dans une species individuelle. Accordons provisoirement que seul lintelligible universel existe, et qu’il n’y a ni intellect singulier ni species singulière : le monde intelligible formera encore un tout, les opérations abstractives, toutes enchaînées en une mutuelle dépendance, s’exerceront dans l’unité d’un même intellect; chaque forme sera individuée dans cet unique intellect; ou, si l’on veut que toutes les formes se fondent, par leur union mutuelle, les unes dans les autres, elles constitueront encore davantage une unité individuelle. La réalisation absolue de tous les intelligibles coïncidera avec la parfaite individualité de l’intellect total. Cette preuve par l’absurde établit donc que Findividualité de la species ne s’oppose nullement à la pleine intelligibilité de son objet, et que par conséquent, si elle peut faire rebondir l’abstraction en d’autres directions, elle ne lui permet pas de se répéter sur la même ligne (r).
Mais la preuve par l’absurde contraint sans convaincre. Aussi
(1) Isti autem qui ponunt hujusmodi formas immateriales, quas dicunt esse
devons-nous écarter les nuages pour examiner le problème en pleine lumière, Voyons clairement que la res intellecta ne se comporte pas, par rapport à l’intellect possible, comme étant la species qui le met en acte : c’est bien cette spectes qui est le principe formel par lequel l’intellect pense, mais ce n’est pas elle qui est le terme de l’intellection (1). La res intellecta, ou intellectum, a un rôle tout opposé : qu’elle soit la quiddité simple, qu’elle soit un énoncé obtenu par analyse et synthèse, elle est constituée par une opération de l’intellect, laquelle suppose la species par quoi l’intellect est en acte. Nous le déclarons donc : à se placer sur le plan de la connaissance humaine, à compter les opérations psychologiques, les res intellectae se multiplieront autant qu’on voudra dans les âmes individuelles et avec les instants. Mais si nous nous plaçons sur le plan de la vérité objective, la res intellecta est une. Non pas que les essences existent quelque part dans l’espace comme des objets corporels : les quiddités, bien que pensées abstraitement, n’existent que concrètement. L’universalité, qui consiste dans la généralité et l’abstraction, n’est réalisée que par les lois de la pensée (2). | Ainsi c’est uniquement l'opération intellectuelle qui individue et multiplie la res intellecta. En elle-même, en tant que terme idéal de l'intellection, elle demeure toujours une. Vous direz peut-être qu'ici peut s’exercer l’abstraction; que, du terme pensé en tant que terme pensé, on peut abstraire ce terme en tant que vérité pure. C’est, en effet, incontestable, Mais à cela aucune difficulté ne s'oppose : rien ne nuit ici à l’universalité, puisque c’est le terme idéal qui est pensé, non les moyens empiriques par lesquels ce terme est pensé (3).
intellecta, necesse habent ponere quod sit unus intellectus tantum, non solum omnium hominum, sed etiam simpliciter. Ibid., p. 487.
Nec refert quantum ad hoc, utrum sic unus intellectus, vel plures; quia si etiam esset unus tantum, oporteret ipsum esse aliquem quemdam, et speciem, per quam intelligit, esse aliquam quamdam. Sum. Th. 12, 76, a. 2, ad 3.
(x) Res intellecta non se habet ad intellectum possibilem ut species qua intellectus possibilis sit in actu, sed illa species se habet ut principium formale quo intellectus intelligit. De spirit. creat., à. 9, ad 6.
(2) Res intellecta a duobus intellectibus est quodammodo una et quodammodo multae : ex parte rei... una; ex parte cognitionis, alia et alia... Ratio universalitatis, quae consistit in communitate et abstractione, sequitur solum modum intelligendi. De spirit. creat., a. 9, ad 6. =
(3) Res intellecta non individuatur nec multiplicatur nisi ex parte operationis intellectualis. Non est autem inconveniens quod a re intellecta, in quantum est intellecta, abstrahatur res intellecta simpliciter; sicut ab hoc intellectu abstrahitur intellectus simpliciter. Nec hoc praejudicat rationi universalitatis. Accidit enim homini aut intentioni speciei, quod intelligatur a me. Unde non oportet quod de intellectu hominis aut intentione speciei sit quod intelligatur a me vel ab illo. De
spirit. creat., a. 9, ad 13.
IIL Nous sommes-nous tirés d’affaire en distinguant, d’une part les species multiples, les « res intellectas 1n quantum intellectas » multiples — et l’objet connu un (rem intellectam simpliciter) ? La théorie de la connaissance a à rendre compte, en effet, des caractères de la connaissance en elle-même, Or c’est un fait que la connaissance intellectuelle est universelle; si nous lui assignons comme principe des species individuelles qui la doivent engendrer, comment n’engendreront-elles pas une connaissance individuelle comme elles-mêmes ?
Cependant l'observation psychologique témoigne en faveur de notre première distinction, et nous invite à chercher dans le même sens la solution de la difficulté. Le rôle de la species est sans doute de rendre possible l’intellection de l’universel, elle n’existe que pour cela, elle représente bien la chose selon sa nature commune. Cependant nous constatons tous les jours que l’un comprend mieux ou pis que l’autre : la species adhère donc plus ou moins complètement à l’âme, sa présence dans l’âme est un phénomène singulier (1). Rien n’est plus certain, en son fond psychique, que cette opposition perpétuelle entre le monde intelligible qui domine et règle notre contemplation, et l’insuffisance de nos opérations pour le voir, pour y pénétrer : par elle-même, la species vise toujours l’universel; mais selon qu’elle est mienne, elle manque en partie son but, elle le rate parfois complètement, elle est donc individuelle.
Cependant, objectera-t-on encore, rien n’est plus certain que l’unité du connu et du connaissant : nous avons même dû définir la connaissance par cela que le sujet spirituel devient autre chose que ce qu’il est par lui-même; la formule « idem est intellectus et quod intelligitur » exprime encore moins un idéal à atteindre qu’un a priori constitutif. Or la species, réalisant l’unité de l’intelligible et de l’intelligent, n’engendrera pas la connaissance de l’universel si elle est, de soi, singulière. Nous sommes là au cœur du problème : le pouvoir de représenter l’universel n'est-il pas l’universalité elle-même ?
Or c’est précisément contre cette vue statique d’Averroèës que saint Thomas apporte des remarques pénétrantes, remarques qui semblent moins cohérentes et moins logiques parce qu’elles suivent le dynamisme de l’esprit au lieu de l’immobiliser dans un monde intelligible de glace. Les faits sont là, qu’il faut bien accepter tels
(x) Species operationis consequitur speciem formae, quae est operationis principium, licet inefficacia operationis sequatur formam secundum quod inhaeret subjecto. Intelligere universalia pertinet ad speciem intellectualis operationis; unde hoc sequitur speciem intellectualem secundum propriam operationem; sed ex eo quod inhaeret intelligenti perfectius vel minus perfecte, sequitur quod aliquis perfectius vel minus perfecte intelligat. De anima, a. 2, ad Die