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quels : les species viennent à la file, successives, dans mon intellect, et elles se succèdent ainsi dans des multitudes d’intellects individuels: et d’autre part, l’objet pensé à l’aide d’une multitude de species est un, si nous tenons compte uniquement du rapport entre les species et cet objet connu; l’universel, connu par vous et moi, est le même en vous et moi et en tous. D’où vient alors que, par des species multipliées dans d'innombrables individus, puisse être pensé ce qui est un en tous ? De l’immatérialité de la « species » : en elle rien n’a passé des conditions individuantes qui multiplient une nature spécifiquement une, elle représente donc la chose en son intelligibilité universelle. Rien ne s’oppose alors à ce que la species spirituelle se renouvelle dans le même homme selon les instants de sa vie, ou se multiplie en divers personnages, tout en gardant son pouvoir de représentation universelle, L’erreur d’Averroès a été de croire que le pouvoir de représentation universelle est identique à une universalité sous tous rapports, à une universalité statique : en réalité, la species est vivante, elle est singulière en tant que phénomène d’un intellect, elle naît et meurt, renaît et se transforme (1).
Nous triomphons cette fois. Mais en philosophie le triomphe des doctrines est souvent leur ruine, et c’est justement ce qu’on va nous dire dans la conjoncture présente : la species conserve bien son pouvoir de représentation universelle, mais elle le possède tellement qu’elle constitue abstraitement une soi-disant unité, qui n’existe pas dans la nature physique; elle est le succédané d’une réalité inexistante, une tromperie, — Ce à quoi nous répondons qu’il est parfaitement légitime de considérer et d’exprimer ce qui dans un individu est de la nature de l’espèce, ce en quoi il est semblable à d’autres, sans considérer les principes individuants par quoi il se distingue des autres (2). Réponse excellente, puisque le comportement et la réussite de la science témoignent pour elle. Cette réponse suppose que dans le monde sensible est immanent l’intelligible, et que l’intelligible a
une structure à plans orientés pour clivage, de telle sorte que l’ab-
straction ne trompe pas, et les thomistes récents l’ont souvent très bien montré (3). Cette réponse suppose aussi que la species elle-même
(x) Id quod intelligitur per hujusmodi species est unum, si consideremus habito respectu ad rem intellectam, quia universale quod intelligitur ab utroque est idem in omnibus. Et quod per species rnultiplicatas in diversis, id quod est unum in omnibus possit intelligi, contingit ex immaterialitate specierum quae repraesentant rem absque materialibus conditionibus individuantibus ex quibus una natura secundum speciem multiplicatur numero in diversis. De anima, à. 3, ad 7.
(2) De anima, à. 3, ad 8.
(3) J. MaARITAIN, Philosophie de la nature, p. 21 et suiv. Textes innombrables de S. Thomas, qu’il est inutile de citer.
possède une structure qui correspond aux plans de clivage de l’intelligible immanent aux choses. Sur ce dernier point, peu remarqué par les disciples de saint Thomas, nous aurons à revenir.
IV. Les arguments lancés contre une doctrine auront beau l’atteindre à chaque coup; ils ne la renverseront pas, tant qu’ils n'auront pas ébranlé son centre d’équilibre. Nous avons réussi à montrer que la species n’a pas besoin d’être une universalité abstraite pour représenter l’universalité abstraite : l’Averroïsme subsiste encore, parce que sa logique interne a son fondement encore plus profond. En effet, il n’identifie pas seulement l’intelligible avec l’universalité sous tous rapports, il l’identifie avec l’unité absolue. Selon lui, il est de l'essence de l’intelligible, en tant que tel, d’être au delà de toute abstraction; tant que nous avons la possibilité d’isoler des caractères plus communs et de laisser tomber ce qui l’est moins, nous sommes dans la sphère des opérations individuelles et du monde concret. Or tant qu’il y aura de la multiplicité, nous aurons toujours moyen d’abstraire de cette multiplicité des caractères communs. Nous devons donc conclure que l’objet pensé n’est pas seulement unum in omnibus, il est unum intellectum tantum. Sans doute, le Commentateur voulait dire par là que chaque species est radicalement une et ne se multiplie pas dans les divers intellects : en réalité, la logique de ses principes aurait dû l’entraîner à dire qu’il n'existe absolument, dans le monde créé tout entier, qu’une seule species (1).
Il était bon de poser cette philosophie de l’immobilité, pour que le Thomisme développât contre elle ses ressources de souplesse et d'adaptation, L’Averroïsme refuse de supporter l’antinomie apparente de species unes par leur objet et multiples par les esprits qui les pensent. La tentation était trop facile d'échapper à cette difficulté en acceptant un pluralisme absolu : reconnaître simplement, sans restriction, la multiplicité des species, chacune d’elles formant, par sa présence dans un esprit indépendant, une nouveauté spécifique. En ce cas, l’abstraction ne pourrait plus s’exercer sur aucune species : chacune d’elles, au lieu d’être le point de départ de l’abstraction, en serait le terme, et les objections averroïstes n’auraient plus rien à se prendre. — Saint Thomas dénonce une telle illusion, qui mettrait
(1) Bien entendu, nous n’envisageons pas ici ce qu'a été l’Averroïsme dans l’histoire, mais la dialectique averroïste telle qu’elle apparaît chez S. Thomas. La dialectique averroïste parvient à son terme dans les philosophies de M. Croce et de M. Gentile, où l’esprit n’a rien d’autre à saisir que l’universalité concrète de la pensée.