II. — La CONSTITUTION INTERNE DES Species
Les formes intelligibles nous présentent le spectacle d'éléments séparés et fermés. Si ces éléments sont des touts complets, comment une communication entre eux est-elle possible ? Quel sens peuvent
(x) L’unicité de Dieu est une vérité de foi, mais les théologiens s’efforcent de démontrer toutes les vérités de foi qui sont démontrables.
(2) Si sunt duo quorum utrumque est necesse esse, oportet quod conveniant in intentione necessitatis essendi : oportet igitur quod distinguantur per aliquid
avoir nos jugements, qui sont censés rattacher les species les unes aux autres et même les faire entrer les unes dans les autres? C’est la question platonicienne de la communication des genres qui se pose, et nous aurons plus loin à la traiter ex professo. En attendant, remarquons que la distinction des formes intelligibles n’est pas une distinction absolue : elle est relative à notre intellect, qui est le plus faible des intellects. Il est vraisemblable que les esprits supérieurs à nous possèdent des formes intelligibles plus universelles que les nôtres : entendez par là qu’une même forme, grâce à un blocage incompréhensible pour nous, fait connaître ce que nous ne pouvons connaître que par plusieurs formes. On serait tenté d’en conclure que les démons sont capables de connaître toutes nos pensées. Ce serait une erreur. Si le monde de la pensée humaine et si celui de la pensée angélique et de la pensée démoniaque étaient des mondes gelés, les mondes supérieurs connaîtraient les mondes inférieurs, parce qu’ils les contiendraient. Mais ces mondes ne sont pas des réalités immobiles. Nous avons à notre disposition des species qui, en droit, sont connaissables par les esprits séparés; mais nous les évoquons selon qu’il nous plaît et nous dirigeons selon qu’il nous plaît le cours de notre pensée. Ce mouvement de la « cogitation » dépend de l’attirance qu’exerce sur notre vouloir le Souverain Bien, et par conséquent les démons n’ont pas la puissance de pénétrer notre pensée actuelle (1). Retenons de ceci que saint Thomas distingue nettement le contenu de la species et l’usage que nous en faisons. Distinction importante, qui aura son rôle dans le problème de la communication des species. Cette distinction faite, tournons notre attention sur le contenu des species.
Certaines formes intelligibles sont complexes, par exemple, celles des rapports géométriques. Si je le veux, je considère à part chacun des termes du rapport, et alors j’ai deux intelligibles au lieu d’un. Mais si je les « compose », c’est-à-dire si J'accomplis la synthèse des deux, je les saisis d’un coup. Le complexe est fait d’incomplexes. Où trouvons-nous ceux-ci? Saint Thomas en énumère trois sources, d’après Aristote. Nul doute que cette distinction, longuement exposée dans le commentaire du eo! Yuyñs (2), ne représente bien la
quod additur, vel uni tantum, vel utrique, et sic oportet vel alterum, vel utrumque esse compositum. Nullum autem compositum est necesse esse per se ipsum... Impossibile est igitur esse plura quorum utrumque sit necesse esse, et sic plures Deos. Cont. Gent. I, 42. Ce chapitre contient la même preuve sous d’autres formes compliquées. Exposé plus simple dans Sum. Th. IS qe rr, 2.2.
(1) De malo, q. 16, a. 8.
(2) II, lectio 11.