‹ Species. VerbumChapitre 44 sur 72 · LACS · texte numérisé non relu

LACS

Individua ®@ e@ @e e @ © @

Species intelligibiles @

(x) °Ouodhbe7 aq=16"a 71 ad r

INDIVISIBILIUM INTELLIGENTIA 147

On se tromperait, si l’on prenait cette analyse de l’infinité et de la contraction des formes intelligibles pour une spéculation logicogrammaticale. Si nous fixons notre regard mental sur le verbum qui exprime une species, il se présente bien ouvert, susceptible d’un infini. L’universalité des formes intentionnelles séparées des phantasmes, est, en effet, le signe de la capacité d’infini des formes physiques (1) spirituelles, lorsque la matière ne les limite pas. De là provient la capacité infinie de l’intellect : s’il est « cognoscitif universel », la raison en est qu’il est séparé de la matière individuelle, et conséquemment qu’il n’est pas déterminé à ne connaître que des individus. La matière qui constitue les organes les détermine à ne percevoir que des réalités individuelles, des couleurs, des sons, par exemple : l’intellect, au contraire, parce qu’affranchi de la matière, est capable de l’infini. Une forme totalement spirituelle est susceptible de faire connaître un infini et de connaître un infini (2).

Les affirmations précédentes paraîtront à certains reposer sur une confusion : quand la species n’est pas contractée dans un individu, elle a une infinité purement négative; qu’a-t-elle de plus que si elle était individuée? — L’analyse doit être poussée plus loin, car il s’agit bien, selon saint Thomas, d’une infinité positive. Le mot « finis », dit-il, désigne d’abord un terme dans la quantité. Appliqué à l’essence de la chose, il désigne la dernière différence constitutive à laquelle se finit l’essence de l’espèce. C’est pourquoi on appelle définition la proposition qui exprime l’essence, et l’on dit que la nature du genre, qui par elle-même est indifférente à s’adjoindre beaucoup d’éléments, est finie par une seule différence; enfin, à parler en général, une réalité quelconque est finie par ce qui détermine ou contracte son essence (3). Voici, par exemple, la notion d’homme, elle est ouverte, elle peut se préciser en Socrate ou en Pierre ou en Paul. Voici la notion de vivant; elle est ouverte, elle peut se préciser aussi bien en végétal qu’en animal. Toute forme, en effet, considérée abstraitement en sa propre nature, a une infinité, quand elle est contractée, elle est enfermée entre des limites, tout le reste de l’infinité des possibles est exclu d’elle. C’est pourquoi ce qui a l’être absolu et nullement reçu en quelque particulier, est son être à soi : c’est

(1) On sait que ce mot n’a nullement chez S. Thomas le sens de corporel.

(2) Sicut intellectus noster est infinitus virtute, ita infinitum cognoscit. Est enim virtus ejus infinita, secundum quod non términatur per materiam corporalem; et est cognoscitivus universalis, quod est abstractum a materia individuali, et per consequens non finitur ad aliquod invididuum; sed, quantum est de se, ad infinita individua se extendit. Sum. Th. I2, q. 86, a. 2, ad 4.

GhSerta de, de ra; 7

l’« Infinitum simpliciter » (1). Mais si la species de l’être, du moment qu’elle n’est pas contractée dans une nature, renferme l’infinité des possibles, est-ce qu’elle ne renferme pas à priori l’existence? Saint ‘Thomas n’a-t-il pas été infidèle à ses principes en refusant toute valeur à l’argument ontologique ?

On sait que ses commentateurs, rigoureusement fidèles à la doctrine de la sensation source de toute connaissance, affirment que toutes les species sont abstraites de l’individualité matérielle et représentent uniquement des essences universelles, des possibles : la species de l'être est au fond la species de l’essence de l’être, donc de l’être possible, non de l'être existant. C’est pourquoi l’argument ontologique ne prouve rien, car de la notion du possible on ne tirera jamais l’existant. Ainsi raisonne le P. Descoqs, contre M. Bouyssonie et d’autres, qui ont prétendu, bien que disciples de saint Thomas, maintenir l’argument ontologique (2). Sans prendre parti dans une querelle si embrouillée, remarquons qu’il est assez étrange, pour une philosophie spiritualiste, de n’avoir pas une species intelhigibilis de l'existence actuelle. À notre avis, pour trancher la question, il faut revenir à la connaissance que le moi a de lui-même : si cette connaissance, bien qu’indirecte, est une certaine intuition de l'existence spirituelle, rien ne s’oppose à ce que soit acquise une species de l’existence actuelle, et alors l’argument ontologique reprendrait toute sa valeur (3).

Le langage de saint Thomas va parfois à justifier notre hypothèse, et Mgr Zamboni aurait raison de distinguer deux species de l’être, l’une de l’être abstrait, ens commune, ens universalissimum, et l’autre de l’actus essendi (4). « L’esse lui-même, dit le Docteur Angélique, est l’acte dernier qui est participable partout; mais lui-même ne participe à rien, c’est pourquoi s’il y a quelque chose qui soit l’être subsistant lui-même, comme nous le disons de Dieu, nous disons qu’il ne participe à rien » (5). Ce texte n’est intelligible que si nous possédons, distincte de la species de l’ens (essence de l’existence

(x) Ibid.

(2) BouyssoniE, L’argumeni ontologique. Revue apologétique, janv. et août 1931. Pedro Descoos. Praelectiones theologiae naturalis, tomus I de Dei cognoscibilitate, pp. 606-637 (Paris, Beauchesne, 1932).

(3) Sur lintuition du cogito comme fondement de la métaphysique : PICARD, Le problème critique fondamental (Archives de philosophie, 1, cahier 2. Paris, Beauchesne). JoLiver. L’intuition intellectuelle et le problème de la métaphysique (Archives de philosophie, volume XI, cahier Il).

(4) ZAMBON1. À distanza di un secolo : note esegetiche e critiche alla dottrina della conoscenza di Antonio Rosmini, pp. 71-72 (Verona, 1920). Sur les théories de Zamboni : OLcGraTi. Il problema della conoscenza nella neoscolastica italiana, dans Indirizzi e conquiste della filosofia neoscolastica italiana, pp. 59-80 (Milano, 1934).

(5) De anima, a. 6, ad 2.

INDIVISIBILIUM INTELLIGENTIA 149

c'est-à-dire possibilité), une species de l'existence actuelle (actus essendi), et si cette species représente analogiquement l’infinité de l'existence divine et la pauvreté des existences créées (1). En tout cas, que l'existence actuelle soit participée par les diverses natures créées et que nous le sachions, c’est la preuve que nos species sont constituées par des éléments en un sens extérieurs les uns aux autres : il y a, dirions-nous, des « éléments de la représentation ». « Le blanc, dit saint Thomas, peut participer à quelque chose en dehors de la blancheur, mais non la blancheur » (2). Qu’est-à-dire, sinon que la blancheur, species à l’unité irréductible, entre pourtant dans la composition d’autres species ?

Elle y entre, il est vrai, en tant qu’élément accidentel, et il est évident que le tout de la substance individuelle est le tout d’éléments qui se succèdent et se remplacent. Mais l’essence et l’existence, nous le savons déjà, sont les éléments d’une unité. A la species de l’essence, système de déterminations formelles, se superpose la spectes de l’existence actuelle, l’être qui est l’acte et la perfection de tout, qui est. lactualité et la perfection de toute forme et qui est reçu en toute forme (3). Il est clair que, dans le texte auquel nous empruntons ces expressions, la species de l’existence actuelle s’oppose de tout point à l’ « être commun qui reçoit toutes les additions » (4).

(x) Quidquid non est de intellectu essentiae vel quidditatis hoc est adveniens extra, et faciens compositionem cum essentia : quia nulla essentia sine his quae sunt partes essentiae intelligi potest. Or, continue S. Thomas, toute essence peut être connue sine hoc quod aliquid intelligatur de esse suo facto... Ergo patet quod esse est aliud ab essentia vel quidditate : nisi forte sit aliqua res cujus quidditas sit suum nsese. De ente et essentia. Cap. 5. Ce texte, qui affirme si nettement a distinction de l’essence et de l’existence, s'exprime comme s’il y avait une species de l'existence actuelle.

(2) De anima, a. 6, obj. 2.

(3) Ipsum esse est perfectissimum omnium; comparatur enim ad omnia ut actus; nihil enim habet actualitatis, nisi in quantum est; unde ipsum esse est actualitas omnium rerum, et etiam ipsarum formarum; unde non comparatur ad alia sicut recipiens ad receptum, sed magis sicut receptum ad recipiens. I, q. 4, a. 1, ad 3.

(4) Sur la species de l’actus entis in quantum est ens, voir Quodhib. q. 9, a. 3. Cette notion peut être envisagée sous deux aspects. Alio modo esse dicitur actus entis in quantum est ens, id est quo denominatur aliquid ens actu in rerum natura; et sic esse non attribuitur nisi rebus ipsis quae in decem generibus continentur; unde ens a tali esse dictum per decem genera dividitur. Sed hoc esse attribuitur alicui dupliciter. Uno modo ut sicut ei quod proprie et vere habet esse vel est; et sic attribuitur soli substantiae per se subsistenti : unde quod vere est, dicitur substantia in 1 Phys. (text. com. 27). Omnia vero quae non per se subsistunt, sed in alio et cum alio, sive sint accidentia sive formae substantiaes aut quaelibet partes, non habent esse ita ut ipsa veré sint, sed attribuitur eis esse. Alio modo, id est ut quo aliquid est; sicut albedo dicitur esse, non quia ipsa in se subsistat, sed quia ea aliquid habet esse album. Esse ergo proprie et vere non attribuitur nisi rei per se subsistanti : huic ergo attribuitur esse duplex. Unum scilicet esse resultans ex his ex quibus ejus unitas integratur, quod proprium est esse suppositi substantiale. Aliud esse est supposito attributum praeter ea quae integrant ipsum, quod est esse superadditum, scilicet accidentale.

Page 1