I. — LA PREMIÈRE FISSURE : esse — quod est praeter esse
Je connais cette pierre : je sais qn’elle existe, et qu’elle est cette pierre. L’un n’est pas l’autre; l’un est uni à l’autre en fait mais non en droit. Simplement il v a un sujet qui possède l’existence et qui possède la nature de la pierre, mais l’un n’engendre pas l’autre ni ne lui est lié forcément. L’être, en tant qu'être, ne peut différer de soi; s’il en est diversifié, il l’est par des éléments qui s'ajoutent à lui, et ainsi l’existence de la pierre diffère de celle de l’homme. Envisageons ceci de manière plus précise. Cette pierre, cet homme sont présents à ma pensée en tant que multiplicité irréductible (existence — nature déterminée), ou, ce qui revient au même, en tant que contingence inexplicable. La liaison entre la nature et l'existence est sans explication intrinsèque, et, par conséquent, s’il y a un Etre qui existe par soi, rien ne s’ajoute à lui, il est l’Etre, il est seul Etre (2). Traduisons cette analyse métaphysique en termes épistémologiques : la species intelligibilis d’un corps se scinde en deux : quod inext existenti — et esse. L’esse, une fois vu, peut être isolé par l’abstraction, et devenir à lui tout seul une species
(x) In rebus materialibus tria est considerare, quorum nullum est aliud : scilicet individuum, naturam speciei, et esse. Non enim possumus dicere quod hic homo sit sua humanitas; quia humanitas consistit tantum in speciei principiis; sed hic homo supra principia speciei addit principia individuantia, secundum quod natura speciei in hac materia recipitur et individuatur. Similiter etiam nec humanitas est esse hominis. In substantiis autem separatis, quia immateriales sunt, natura speciei non recipitur in aliqua materia individuante, sed est ipsa natura per se subsistens; unde non est in eis aliud habens quidditatem, et aliud quidditas ipsa; sed tamen in eis aliud est esse, et aliud quidditas. De anima, a. 17, ad 10.
(2) Si enim esse est subsistens, nihil praeter ipsum esse ei adjungitur, quia etiam in his quorum esse non est subsistens, quod inest exsistenti praeter esse ejus, est quidem exsistenti unitum, non autem est unum cum esse ejus, nisi per accidens, in quantum est unum subjectum habens esse et id quod est praeter esse. Esse autem, in quantum est esse, non potest esse diversum : potest autem diversificari per aliquid quod est praeter esse, sicut esse lapidis est aliud ab esse hominis. Illud igitur quod est subsistens, non potest esse nisi unum tantum. Ostensum est autem quod Deus est suum esse subsistens. Nihil igitur aliud praeter ipsum potest esse suum esse. Oportet igitur in omni substantia quae est praeter ipsum, esse aliud ipsam substantiam, et aliud ejus esse. Cont. Gent. II, 52.
S. Thomas apporte d’autres preuves de la distinction réelle de l’essence et de l'existence, preuves plus compliquées et dérivées. On les trouvera dans ROLAND- GosseLiN; De ente et essentia, pp. 185-200 (Le Saulchoir, Kain, 1926).
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et un verbum, qui est ce qu’il est et rien d’autre: la conclusion s’impose que l'être, en tant qu'être ne diffère pas de soi.
Le philosophe se demandera qu'est-ce qui est primitif ici : la species se présente-t-elle à l’origine comme faite d’éléments indépendants, esse, quod est praeter esse ? ou au contraire la notion originairement une est-elle brisée en morceaux par l’analyse ? L'analyse constate-t-elle les éléments de la species, ou les constitue-t-elle? C’est ici, nous semble-t-il, c’est-à-dire au cœur même de la pensée et sur l’opération du connaître, que commencent à diverger les Écoles qui prétendent également se réclamer de saint Thomas. Selon les uns (Suaréziens), la species est radicalement une sans fissure : c’est en lui appliquant une dialectique de séparation qu’on y distinguera l’esse et le quod est praeter esse. Selon les autres, les dialectiques de séparation et d'union ont pour point de départ une fissure de la species. En fait, le doute n’est guère permis sur ce qu’opinait réellement saint Thomas. D'une part, l’unité de la species est primitive, il l’a affirmé assez de fois; d’autre part, la multiplicité de l’existence et de ce qui s’y ajoute est la somme d’éléments que ne relie aucune nécessité. La blancheur de Socrate s’ajoute à son être substantiel : que Socrate et cet homme blanc soient le même, cela n’a jieu que par accident. Or l’esse, en tant qu’esse, ne peut différer de lui-même : pour qu’il soit diversifié, il faut quelque chose en dehors de lui (1), comme l’esse de la pierre diffère de l’esse de l’homme. Le parallélisme est assez clair entre les couples existence-nature et substance-accident : 1) Socrate par lui-même n’est que Socrate, la blancheur s’ajoute à lui et est accidentelle; 2) l’être n’est, par lui-même, ni pierre, ni homme; pierre et homme s’ajoutent à lui et lui sont accidentels. Vous objecterez qu’entre les deux cas la parité n’est qu’apparente : que Socrate et la blancheur diffèrent réellement dans l’expérience, car Socrate peut changer de couleur, tandis qu’entre l’existence et la pierre, il n’y a que distinction de langage ou tout au plus distinction de raison. Et vous ajouterez, en citant saint Thomas lui-même, que l’intellect ne doit pas attribuer aux choses connues le mode dont il les connaît (2). Aussi bien les Suaréziens auront de bons arguments pour soutenir leur théorie, et nous n’avons pas ici à discuter sur la distinction réelle entre l’essence et l’existence. Seulement, si l’historien pèse
(x) Cet «en dehors » n’est qu’une manière de parler, à interpréter d’après l’analogie de l'être. Ci-dessus, p. 24 et suiv.
(2) Non enim intellectus modum quo intelligit rebus attribuit intellectis. Contr. Gent. I, 36. MarÉcHAL, Le Thomisme devant la philosophie critique, p. 371 : (un concept objectif présente... une composition fonctionnelle et structurale... ».
la valeur des comparaisons, pour lui aucun doute ne subsistera entre l’existence et l’essence, saint Thomas voyait la même fissure qu'entre Socrate et les propriétés changeantes de ses téguments. Qu'est-ce à dire? sinon que la species, originairement une, est originairement fissurée : essence et existence y apparaissent distinctes, et cette distinction s'impose avant que la pensée discursive ait manœuvré ses engins de construction. Il s’agit d’une constatation faite à l’intérieur même de l’intelligible, donc d’une constatation qui est censée correspondre à la réalité des choses (1).
Saint Thomas remarque que le langage reproduit, en l’amplifiant au delà de toute mesure, la fissure de l’intelligible. Le langage, encore plus que la pensée, est destiné à représenter d’abord tout ce qui concerne les créatures matérielles. Or celles-ci (nous parlons de celles qui sont subsistantes) sont toujours composées : la forme est ce par quoi l’être existe, quo aliquid est. C’est pourquoi nous possédons des mots propres à signifier le concret subsistant achevé, et d’autres propres à désigner des formes simples : ils les désignent alors comme « ce par quoi quelque chose est » : la blancheur signifie ce par quoi un être est blanc (2). Seulement n’oublions pas que le langage correspond, dans la mesure où des sons le permettent, au verbum cordis, non directement à la species, dans le verbum cordis, l'opposition du subsistant total doué d’existence et du « quo aliquid est » est pleinement réalisée et expressément pensée. Dans la species, il ne s’agit que d’une fissure (3).
(1) Quicquid non est intellectu essentia vel quiditatis hoc est adveniens extra et faciens compositionem cum essentia, quia nulla essentia sine hiis que sunt partes essentie intelligi potest. Omnis autem essentia vel quiditas potest intelligi sine hoc quod aliquid intelligatur de esse suo; possum enim intelligere quid est homo vel fenix et tamen ignorare an esse habeat in rerum natura. Ergo patet quod esse est aliud ab essentia vel quiditate. Nisi forte sit aliqua res cujus quiditas sit ipsum suum esse. Et hec res non potest esse nisi una et prima, quia impossibile est quod fiat plurificatio alicuius nisi per additionem alicuius differentie.. Dé ente et essentia, cap. 4 (ed. Roland-Gosselin, p. 34).
(2) Quia in hujusmodi creaturis ea quae sunt perfecta et subsistentia sunt composita, forma autem in eis non est aliquid completum subsistens, sed magis quo aliquid est; inde est quod omnia nomina a nobis imposita ad significandum aliquid completum subsistens significant in concretione, prout competit compositis; quae autem imponuntur ad significandas formas simplices, significant aliquid non ut subsistens, sed ut quo aliquid est; sicut albedo significat ut quo aliquid est album. Sum. Th. 12, q. 13, a. 1, ad 2.
(3) La distinction réelle entre l’essence et l’existence serait donc fondée, en dernière analyse, sur la structure de la species. JEAN DE SAINT-THOMAS, dans son Cursus philosophicus (Philosophia naturalis, p. 131, ed. Marietti) ne donne pas d’autre preuve que celle-ci : la pensée de l’essence et celle de l’existence sont irréductibles l’une à l’autre. Seulement, la species est « quo videtur », non « quod videtur ». A vouloir la saisir, on en fait un verbum. Si la species est vue, elle n’est vue que dans le verbum, qui probablement en exagère les traits. Ainsi se justifie, et la position des
Esse in quantum esse non potest esse diversum (1). Cette formule, qu’on dira digne de Parménide, n’introduit-elle pas une fissure, non seulement entre l’existence et l’essence, mais entre l'être et celles de ses propriétés qui l’accompagnent partout et qu’on appelle transcendantales? L’un, le vrai, le bon n’ajoutent-ils pas à l’être aussi bien que la pierre ou l’homme ? ne sont-elles pas pour lui une ajoute accidentelle ? Car l’être est connu avant l’un, le vrai et le bon, puisqu'il est l’objet propre de l’intellect, rien n’étant connaissable qu’en tant qu'il est en acte? (2) — Mais l’un, le vrai, le bon, s’adjoignent à l'être d’une manière bien différente de ce que font la pierre ou l’homme. L’être qui est pierre n’est que pierre, tout ce qui n’est pas pierre est exclu de lui : dans la species de lapis, l’esse est contracté à la mesure de lapis, et ainsi les natures sont séparées les unes des autres par des fossés contingents inexplicables. Au contraire, l’être, par cela qu’il est, revêt à l’égard de soi-même, à l’égard de tout intellect et de tout vouloir, les caractères d’un, de vrai, de bon (3). Ce sont là des relations que la raison ne peut pas ne pas constater; ce ne sont, en tout cas, que des relations, fondées sur l’intégrité absolue de la species. Nulle fissure ne sépare l’être des autres transcendantaux.
De même pour les notions de néant et de mal : elles sont fondées sur l’être, elles n’ont de sens que par lui, elles ne sont que la species de l’être affectée d’une négation plus ou moins étendue. Omnis privatio tollit aliquod esse; et ideo in ente ratione suae communitatis accidit quod privatio entis fundatur in ente. Les privations d’unité, de vérité, de bonté, la multitude, par exemple, sont fondées sur l'unité, sur la vérité, sur la bonté (4). L’être garde toujours sa primauté
et sa plénitude (5).
purs Thomistes, qui s’en rapportent à une intuition, et celle de leurs adversaires, qui prétendent que la soi-disant intuition est une construction de l’entendement discursif.
(x) Cont gent. II, 52.
CSN qe sta 257Ver. Ur, va:0x.
GVereder, a. ad s et 6.
(4) Sum. Th. 12, q. 11, a. 2, ad tr.
(5) Ce paragraphe soulève de graves difficultés. En mettant l’existence dans la species, ne renversons-nous pas la doctrine thomiste selon laquelle les species représentent de purs abstraits, des possibles? S. Thomas n’enseigne-t-il pas que l’existence est objet d’affirmation, donc d’un jugement que relie deux species? — Boet. de Trin. q. 5, a. 3. — Nous répondrons que pour attribuer l’existence à l’essence, il faut avoir la species de l’existence. Soutiendra-t-on que cette species est possédée primitivement séparée de la nature existante? L’existence n’est-elle pas présente dans la quiddité concrète et vague qui n’a pas encore reçu l’ «intentio universalitatis » ? Si l’on prétendait que la species de l’existence est possédée primitivement en dehors des natures existantes, on risquerait fort d’en faire une forme a priori, et cet ontologisme est beaucoup plus contraire au thomisme que notre interprétation.