II. — LA SECONDE FISSURE : GENRE, DIFFÉRENCE
Malgré son unité, la species présente deux éléments : esse — quod est praeter esse. À son tour le « quod est praeter esse » offre des lignes qui pourront devenir des lignes de séparation. Avant de découvrir et de suivre ces lignes, comprenons bien ce qu’est le « quod est praeter esse ».
Laissant de côté les accidents que nous pouvons considérer ou ne pas considérer, nous avons dans le « quod est praeter esse » l’essence de la chose. Or qu’est-ce que l’essence d’un corps? La pierre, le bœuf, l’homme sont objets directs de l’intellect : à travers la species la « forma lapidis » est visée directement par la pensée. C’est là une constatation obvie, à laquelle on pourrait se tenir sans plus chercher. Mais elle est corroborée et surtout précisée par les lois du langage et par celles de l’entendement discursif. Quand je dis que Socrate est vivant, le genre « vivant », quoique emprunté à la matière, signifie Socrate tout entier; la différence « raisonnable » empruntée à la forme signifie aussi Socrate tout entier. Mais la matière, et avec elle le genre, sont des indéterminés qui ne sont actués et connus que par la forme. Il est donc clair que la forme est connue en premier lieu et en tant que totalité (1). Cette forme, telle que la species nous la livre, se présente, au sortir du phantasme, en son indistinction et sa plénitude concrètes que le langage traduit diversement suivant les nuances de la perspective intérieure. T'antôt l’essence implique vaguement . individuel; « l’homme »; tantôt elle l’exclut : « l'humanité ». À son tour l’essence abstraite est tantôt regardée selon la réalisation dont elle est concrètement susceptible, et on peut alors lui attribuer par accident des propriétés qui sont celles de son sujet; tantôt on ne la considère que selon ses exigences formelles, secundum rationem propriam, et en ce dernier sens l’humanité exclut noir, blanc, grand, petit, etc. (2). Ces analyses du de ente et essentia, auxquelles nous ne pouvons guère que faire allusion, sont conduites d’abord d’après le langage; mais à travers le langage, ce sont des faits de la connaissance que décrit saint Thomas. La species y apparaît en une unité concrète qui renferme, non simplement l’être transcendantal abstrait, mais cet être, l’être « contracté » par une nature; et cette nature, bien que fixée, est susceptible d’être regardée selon des perpectives très
(1) De ente et essentia, cap. 3.
(2) Tbid., cap. 4.