III. — SUBSTANCE ET ACCIDENTS
Si la species présente des lignes selon lesquelles s’effectuera dans le verbum la démarcation entre l’essence et l’existence, entre le genre et la différence, ne présente-t-elle pas aussi une ligne selon laquelle s’opérera la démarcation entre la substance et les accidents? Aucun texte, à notre connaissance, ne permet de l’affirmer. Le Docteur Angélique, doué d’un vrai tact métaphysique, a dû pressentir que pour lui dans ce domaine tout était nuit. Il n’avait aucune idée de ce que la psychologie expérimentale nous a révélé par l’analyse des sensations et des images, et par conséquent, il devait croire, comme les gens du commun, que du premier coup par le moyen de l’image visuelle nous atteignons l’essence : j’aperçois Socrate, et je connais l’homme. Cependant il savait que l’enfant n’arrive que peu à peu à connaître le monde intelligible : celui-ci a besoin de beaucoup d’expériences avant de concevoir les natures déterminées des objets (3). Lorsque l'enfant parvient à connaître la natura hominis et la natura lapidis, V'atteint-il déjà abstraite et séparée des accidents, ou l’atteint-il comme un bloc indistinct d’où il séparerait plus tard les accidents ? (4) Le groupe substance-accidents est-il le résultat d’une analyse ou d’une synthèse ? Saint Thomas ne possédait pas les données nécessaires pour résoudre ce problème, ni peut-être pour le poser.
(x) In simplicibus naturis non sumitur genus et differentia ab aliquibus partibus, eo quod complementum in eis et possibilitas non fundatur super diversas partes quidditatis, sed super illud simplex : quod quidem habet possibilitatem secundum quod de se non habet esse, et complementum prout est quaedam similitudo divini esse, secundum quod appropinquabilis est magis et minus ad participandum divinum esse; et ideo quot sunt gradus complementi, tot sunt differentiae specificae.
IT Sent."d. 3; q. tv, a. 5.
(2) WEBERT. Saint Thomas d’Aquin. Paris, Denoël et Steele, 1934.
(3) Sum. Th. 12, q. 85, a. 3.
(4) Bien entendu, il s’agit des accidents en leur nature intelligible, non en leur particularité concrète.
On sait qu’entre substance et accidents interviennent trois relations : 1) la substance porte les accidents, 2) elle est par rapport à eux comme puissance par rapport à acte, 3) elle est pour eux cause et 1ls sont pour elle effets (1). Ces trois principes permettent de reconnaître ce qui est substance et ce qui est accident, mais auparavant il a fallu les dégager. Sont-ils le résultat de l’analyse qui a discerné dans la species unitaire la substance et l’accident ? ou sont-ils l’application de principes ontologiques aux species originairement séparées de la substance et des accidents? (2)
Saint Thomas enseigne que nos synthèses se substituent à l’unité radicale des choses. Lorsqu’en attribuant à Socrate le prédicat « blanc » nous opérons une « composition », cette composition est le signe de l'identité des éléments que nous composons entre eux : il n’y a pas Socrate et le blanc, il n’y a que. Socrate (3). Devrions-nous penser que la synthèse substance-accidents essaie de rétablir une unité originairement présente à la pensée ? La question n’est pas tranchée : nous ne savons pas si l’homme et la blancheur ont été connus dès lPabord par deux species, ou si l’homme et la blancheur ont été extraits d’une species unique.