V. — L’ANALYSE RÉFLEXIVE OBJECTIVE : LA 7eductio
La « natura lapidis », cette pauvre forme de la pierre qui met en acte l’intellect, s’est révélée à nos analyses beaucoup plus riche qu'on ne l’aurait soupçonné : existence et essence, genre et espèce y contenus, totalité quantitative, spécifique et active, relations réelles
(1) Quia relatio est debilioris esse inter omnia praedicamenta, ideo putaverunt quidam eam esse ex secundis intellectibus (sic). Prima enim intellecta sunt res extra animam, in quae primo intellectus intelligenda fertur. Secunda autem intellecta dicuntur intentiones consequentes modum intelligendi : hoc enim secundo intellectus intelligit in quantum reflectitur supra se ipsum, intelligens se intelligere et modum quo intelligit. Secundum ergo hanc positionem sequeretur quod relatio non sit in rebus extra animam, sed in solo intellectu, sicut intentio generis et speciei, et secundarum substantiarum. Hoc autem esse non potest... Si relatio non esset in rebus extra animam non poneretur ad aliquid unum genus praedicamenti. Et praeterea perfectio et bonum quae sunt in rebus extra animam, non solum attenditur secundum aliquid absolute inhaerens rebus, sed etiam secundum ordinem unius rei ad aliam.. Oportet ergo in ipsis rebus ordinem quemdam esse; hic autem ordo relatio quaedam est. Unde oportet in rebus ipsis relationes quasdam esse, secundum quas unum ad alterum ordinatur. Ordinatur autem una res ad aliam vel secundum quantitatem, vel secundum virtutem activam seu passivam. Ex his enim solum duobus attenditur aliquid in uno respectu extrinseci… Sic ergo oportet quod res habentes ordinem ad aliquid, realiter referantur ad ipsum, et quod in eis aliqua res sit relatio. Omnes autem creaturae ordinantur ad Deum et sicut ad principium et sicut ad finem; nam ordo qui est partium universi ad invicem, est per ordinem qui est totius universi ad Deum... Unde oportet quod creaturae realiter referantur ad Deum, et quod ipsa relatio sit res quaedam in creatura. Pot. q. 7, a. 9.
foisonnant à partir de la species, tout cela appartient à sa structure. En avons-nous fini avec cette nature des choses, laquelle, encore qu’inattingible en son fond, se manifeste par tant de traits précis ? Jusqu'ici nous ne l’avons regardée qu’en sa structure visible. Or on y peut fouiller et y découvrir une infrastructure exigée par ce qu’on pourrait appeler sa masse et son volume. Étant donné ce qu’est une species, on peut connaître avec certitude des données qu’elle présuppose.
On croit communément que le seul type d’implication accepté par le Thomisme est la déduction syllogistique en extension et peut-être aussi en compréhension : la déduction philosophique ne pourrait donc jamais donner autre chose que ce que lui a livré auparavant la constatation empirique ou l’opinion sociale ou l’autorité. De là vient, dit-on, que la Scolastique est à la fois serve du langage et animée d’un esprit d’impérialisme et d’intolérance. Or la philosophie de saint Thomas connaît un autre mode d’implication : en dehors du genre qui est comme matériellement contenu dans l’espèce, d’autres réalités y sont contenues, mais de tout autre manière. Par exemple, la privation et les principes sont dans le genre; ainsi le point et l’unité ne sont pas contenus dans la quantité comme s'ils en étaient des espèces, ils y sont pourtant contenus puisqu'ils en sont les principes générateurs (1). Celui qui possède la species de l’unité et du point est en mesure d’accéder à la quantité comme celui qui possède la species de la quantité est en mesure de retrouver le point et l’unité. L'opération qui passe ainsi d’une species à une autre species exigée par elle s’appelle reductio, elle « ramène » une forme à ses présupposés nécessaires. Cette opération qui, au delà du conditionné, va à sa condition non donnée, est évidemment une opération réflexive. Saint Thomas ne la décrit pas; mais il est facile, d’après ses indications et d’après les procédés qu’il emploie, de dire en quoi elle consiste, et nous l’allons faire en empruntant les expressions d’un logicien contemporain. D’une expérience de pensée dont on voit la justesse, on remonte, par le moyen de relations, aux règles et aux principes dont nous avons supposé la validité quand nous avons reconnu nos pensées pour justes, pour vraies. Ce procédé n’est pas une induction,
(x) Aliquid est in genere dupliciter; — uno modo simpliciter et proprie, sicut species quae sub genere continetur; — alio modo per reductionem, sicut principia et privationes; sicut punctum et unitas reducuntur ad genus quantitatis sicut principia… Quod autem Deus non sit in genere per reductionem ut principium, manifestum est ex eo quod principium quod reducitur in aliquod genus, non se extendit ultra illud, sicut punctum non est principium nisi quantitatis continuae. Sum.
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puisqu'il ne découvre pas des causes, mais des principes logiques. Il n’est pas non plus une déduction, parce que celle-ci, par sa nature, expose les conséquences et non les présupposés de certaines propositions (1).
Ainsi l’idée d’une métaphysique réflexive fondée sur la relation existe nettement chez saint Thomas, avec le mot technique de reductio pour désigner l’opération de pensée qui, réfléchissant sur une forme intelligible, remonte a parte ante la série des relations exigées par cette forme (2). Nous reconnaissons que le Docteur Angélique parle infiniment plus de la déduction syllogistique que de la réduction : il suivait la mode de son temps. Mais il est très important de savoir qu’il a connu la réduction, et maintenent nous allons montrer qu’il en a beaucoup usé, beaucoup plus sans doute que lui-même ne l’a remarqué expressément (3). Encore ne serait-il pas difficile de noter bien des analyses où le procédé réductif est employé par saint Thomas avec la conscience la plus claire de sa nature. Le mot de « resolutio » signifie une des espèces de réduction, celle par laquelle la pensée, possédant le complexe, sait trouver le simple. Saint Thomas connaît deux sortes de « résolution ». Tantôt c’est la « resolutio secundum rem » : en partant de données sensorielles complexes, nous cherchons les causes, et de causes en causes, nous arrivons à des substances simples, aux « substantiae separatae ». Ce procédé ne nous intéresse pas, car il est évident qu'ici l’esprit va d’une chose à une autre, il ne découvre pas l’ange en analysant des données complexes. Tout autre est la « resolutio secundum rationem » : elle remonte, en effet, « secundum causas intrinsecas », et par conséquent est bien une « réduction » au sens défini plus haut. Dans le particulier nous dégageons des formes universelles, et dans celles-ci des formes plus universelles encore, et ainsi de suite. Or les universaux les plus hauts sont ceux qui sont communs à tous les êtres. C’est par ces deux procédés, la resolutio secundum rationem, qui est une réduction, et par la resolutio secundum rem, que sont donnés à la pensée les objets de la « scientia divina » (4).
(x) A. von PAuLER. Logik, Versuch einer Theorie der Wahrheit, aus der ungarischen übersetzt von Dr J. Somogyi, p. 5. Berlin & Leipzig, Walter de Gruyter, 1929. Sur la reductio et la resolutio chez saint Bonaventure, voir GiLsoN, La philosophie de saint Bonaventure, p. 380.
(2) Sum. Th. 1%, q. 3, a. 5. à
(3) La logique d’A. VON PAULER, mentionnée à la note précédente, est un essai très intéressant d’une épistémologie et d’une métaphysique scolastiques fondées sur la reductio.
(4) Sic igitur patet quod rationalis consideratio ad intellectualem terminatur secundum viam resolutionis, in quantum ex multis ratio colligit unam et simplicem
Prenons, comme exemple de réduction, les « cinq voies » par lesquelles saint Thomas prouve l’existence de Dieu. Chacune d’elles repose sur un « fait philosophique » (1), et, de ce « fait philosophique », saint Thomas remonte (sans le dire expressément, car il ne pourrait exprimer cette opération de pensée pure en un syllogisme de genres et d’espèces) aux présupposés de ce fait. «Il est certain, et l’on constate par les sens, qu’il y a du mouvement dans ce monde ». Voilà le fait philosophique, celui du devenir. Or le changement suppose le passage de la puissance à l’acte. La species du devenir exige, pour que son intelligibilité soit pleine, la relation à la puissance et à l’acte. Ce passage du devenir au couple puissance-acte est une réduction. De même, dans la secunda via, le fait philosophique est l’ordre des causes efficientes : la réduction découvre aussitôt que, dans cette série ordonnée, un élément n’est pas avant lui-même. Dans la fertia via, nous constatons que les choses se corrompent, disparaissent, que d’autres naissent à leur place : dans cette génération et cette corruption, le philosophe voit un fait métaphysique bien plus profond, ces choses peuvent être et ne pas être : corruption et génération supposent possibilité. Dans la quarta via, la réduction porte sur des jugements : le jugement « il y a du plus ou moins vrai, du plus ou moins bon, du plus ou moins changeant », suppose « il y a un vrai absolu, un bien absolu, une réalité immuable ». Dans la cinquième voie, la proposition «il y a des êtres qui agissent de la même manière en atteignant le meilleur » suppose la proposition « l'être qui agit de la même manière en atteignant le meilleur poursuit une fin » (2).
La déduction parfaite, telle qu’on l’imagine d’après la subsomption
veritatem.. Illa igitur consideratio, quae est terminus totius humanae ratiocinationis maxime est intellectualis consideratio. Tota autem rationis consideratio resolventis in omnibus scientiis, ad cognitionem divinae scientiae terminatur. Quandoque enim ratio. procedit de uno in aliud secundum rem, ut quando est demonstratio per causas, vel per effectus extrinsecos... Quandoque vero proceditur de uno in aliud secundum rationem, ut quando est processus secundum causas intrinsecas : componendo quidem, quando a formis maxime universalibus in magis particularia proceditur; resolvendo autem quando e converso, eo quod universalius est simplicius. Maxime autem universalia sunt quae sunt communia omnibus entibus; et ideo terminus resolutionis in hac via est consideratio entis et eorum quae sunt entis in quantum hujusmodi. Haec autem sunt de quibus scientia divina considerat… Boet. de Trin. q. 6, a. 1 (ad tertiam quaestionem).
(G) Nous empruntons cette expression à M. MaRITAIN. Un fait philosophique est « une vérité existentielle bien constatée » dans l’ordre de visualisation abstractive de la philosophie. (Philosophie de la nature, p. 132 (Paris, Téqui, 1935).
(2) Nous ne voulons pas dire que, dans les trois premières voies, il y ait psychologiquement une réduction de species avant une réduction de jugements. Au point de vue psychologique, nous ne pensons jamais que par des jugements. Mais l’épistémologiste a le droit de rémarquer une dépendance intrinsèque de species, laquelle s’exprime par une dépendance de jugements.
des classes, tire analytiquement les prédicats contenus dans les sujets : on a le droit de trrer le prédicat du sujet, parce qu’il fait partie de sa définition. Or, saint Thomas note qu’il existe un mode exactement inverse de cette « praedicatio per se », à savoir quand le sujet entre dans la définition du prédicat. Par exemple, dans le jugement, cette surface est colorée, le sujet « surface » entre dans la définition de la couleur, qui est étendue. Il y a ici dépendance intrinsèque de formes : la couleur suppose la surface, le pair suppose le nombre (r). Je puis donc remonter de la species de la couleur à sa condition qui est la surface, de la species du pair à sa condition qui est le nombre, c'est une réduction.
À ce procédé réflexif, il faut attribuer en grande partie le pouvoir d'invention de l’intellect et sa fécondité infinie. Une déduction par subsomption ne ferait jamais que détailler ce que les formes des objets nous ont livré tel quel : il y aurait bien des vérités diverses, mais leur diversité viendrait uniquement de la diversité des objets matériels connus. Or, nous avons le pouvoir, à l’occasion d’un seul objet connu, de trouver des vérités différentes : par exemple, à propos de Socrate qui court, nous pensons le temps (2). Trouver le temps dans le mouvement est aller d’une species à ses conditions essentielles, c’est une réduction (3). Réduction aussi, que d’analyser l’implication réciproque du Vrai et du Bien. On sait que l’objet de la volonté est le Bien, qui a nature de cause finale, et que l’objet de l’intellect est le Vrai, qui a nature de cause formelle. On sait aussi que l’opération est spécifiée par sa forme, et qu’elle est réalisée par l’agent qui vise une fin. Mais la fin poursuivie, c’est-à-dire le Bien, est une forme, c’est une réalité connaissable, c’est donc un vrai parmi les vrais, et
(1) Contingit secundum diversas formas fieri praedicationem per se, quando habent ordinem ad invicem, ut si dicatur quod habens superficiem est coloratum. Nam color est in substantia mediante superficie. Sed hic modus praedicandi per se non est quia praedicatum ponatur in definitione subjecti, sed magis e converso. Superficies enim ponitur in definitione coloris sicut numerus in definitione paris. De anima, a. 11.
(2) In intellectu nostro non diversificatur veritas nisi dupliciter : uno modo propter diversitatem cognitorum, de quibus diversas habet conceptiones, quas diversae veritates in anima consequuntur; alio modo ex diverso modo intelligendi. Cursus enim Socratis est res una, sed anima quae componendo et dividendo cointelligit tempus, ut dicitur in III De anima (comm. 22 et 23) diversimode intelligit cursum Socratis ut praesentem, praeteritum et futurum; et secundum hoc conceptiones diversas format, in quibus diversae veritates inveniuntur. Ver. q. 1, a. 5.
(3) Il est vrai que la définition du temps suppose le mouvement : mensura motus secundum prius et posterius; mais le mouvement, qui ne peut être simultané, suppose la durée : de ratione motus est quod id quod movetur, aliter se habeat nunc et prius. Sum. Th. 12, q. 53, a. 3. La lumière se propage en un instant, mais elle est « alteratio, non motus localis ». Ibid. ad 2.
à son tour le vrai, qui est le terme cherché de l’opération intellectuelle, est pour elle un bien parmi d’autres biens (1).
Soit encore l’ordre des notions fondamentales de l’arithmétique : par quoi devons-nous commencer, par l’unité qui engendre les nombres, ou par la multitude que les nombres comptent? Si nous. nous plaçons au point de vue théorique de la génération des nombres, nous avons : a) l'être, b) la division (cet être n’est pas celui-là), c) l'unité (ce qui est indépendant et séparé du reste), d) la multitude. Mais cet ordre théorique, que suivra le mathématicien dans son exposé synthétique, n’est pas du tout l’ordre que suit la connaissance humaine spontanée : elle remonte, nous le savons déjà, du composé au simple. Dans la multitude elle découvre l’unité comme condition essentielle : l’unité à son tour suppose la division; la division suppose l'être (2). Cette marche à rebours est une découverte, non l’exposé de ce que l’on possède. Elle est une réduction.
On pourrait se demander si la réduction ne consiste pas à découvr'r une participation. La notion de pédeëts a, en effet, pénétré dans la philosophie thomiste : il y a participation, par exemple, entre le corps illuminé et la lumière. Or, on doit distinguer deux sortes de participations. T'antôt un terme est quasi existant de la substance du participant : c’est ainsi que le genre est participé par l’espèce. Mais l’être n’est pas participé de cette manière, car il n’est ni genre ni différence (3) : s’il est participé, c’est donc sans faire partie de l’essence de la chose qui participe à lui. Telle est la seconde sorte de la participation (4). Sans nous arrêter à discuter cette théorie de la participation, remarquons que le domaine de la participation ne coïncide
() De malo, q. 6, a. 1. Le lecteur a vu où est la réduction : vrai suppose bien, bien suppose vrai.
(2) Oportet quod divisio sit prius unitate non simpliciter, sed secundum rationem nostrae apprehensionis. Apprehendimus enïim simplicia per composita; unde definimus punctum, cujus pars non est, vel principium lineae. Sed multitudo etiam secundum rationem consequenter se habet ad unum; quia divisa non intelligimus habere rationem multitudinis, nisi per hoc quod utrique divisorum attribuimus unitatem Sum. Th. I2, q. 11, a. 2, ad 4. Voir Boet. de Trin. q. 4, a. 1.
(3) En effet, la différence ajoute à la notion du genre. Si l’être était genre, il faudrait une différence qui fût autre que l’être, ce qui est absurde.
(4) Aliquid participatur dupliciter. Uno modo quasi existens de substantia participantis, sicut genus participatur a specie. Hoc autem modo esse non participatur a creatura; id enim est de substantia rei quod cadit in ejus definitione. Ens autem non ponitur in definitione creaturae, quia nec est genus nec differentia; unde participatur sicut aliquid non existens de essentia rei; et ideo alia quaestio est an est et quid est. Unde cum omne quod est praeter essentiam rei, dicatur accidens, esse quod pertinet ad quaestionem an est, est accidens… Sed verum est quod hoc nomen ens secundum quod importat rem cui competit hujusmodi esse, sic significat essentiam rei, et dividitur per decem genera, non tamen univoce: quia non eadem ratione competit omnibus esse, sed substantiae quidem per se, aliis autem aliter. Ouodlib. 2,4. 3
pas complètement avec le domaine de la réduction. Étant donné une species, la réduction en cherche les présupposés nécessaires or la participation de l’espèce au genre ne se présente pas avec la même sorte de nécessité. La multitude suppose l’unité, elle n’est pas une espèce ni un genre de l’unité; l’unité suppose la division, elle n’en est pas un genre ni une espèce. Ou, pour reprendre les exemples mêmes de saint Thomas, le point et l’unité ne sont pas des genres ou des espèces de la quantité, ni le temps n’est un genre ou une espèce de mouvement (1). La participation a un domaine autre, et moins métaphysique que celui de la réduction.