VI. — L'UNIVERSEL CONCRET (universale ad rem
Le moyen âge s’est beaucoup occupé de la classification des sciences. Ses classifications renferment à la fois les sciences spéculatives, les sciences pratiques, les arts. Nous les avons vues souvent sur les bas-reliefs des cathédrales (2). Saint Bonaventure y range tous les métiers (3). Saint Thomas met de même ensemble « les sciences et arts, spéculatifs et opératifs ». Le savoir forme une hiérarchie : les sciences ou arts inférieurs sont régis par les principes des disciplines supérieures, lesquels principes sont en petite quantité et d'efficacité très grande.
C’est ainsi, par exemple, que la science équestre est soumise à la science militaire, et celle-ci à la science civile. Les sciences supérieures envisagent donc des « rationes magis universales ». Et au sommet de toutes ces connaissances siège la métaphysique qui considère l'être et possède par là le privilège de mettre l’ordre partout, « ordinativa aliorum ». Or les sciences sont des habitus intellectuels dirigés à saisir l’intelligible : la hiérarchie des sciences est donc à la fois la hiérarchie des intelligibles et des species, ou, ce qui équivaut, des objets connus et des intellects. En effet, plus un intellect est élevé, moins il y a en lui de place pour la puissance, et plus en lui se réalise l'unité du connu et du connaissant : au lieu d’adhérer comme du dehors à des formes multiples et encore marquées du morcelage de la perception, il est informé par des species bien plus universelles (4). Imaginez
(1) On se rappelle que, selon S. Thomas, la réduction est formellement en dehors de la relation espèce-genre. Sum. Th. I®, q. 3, a. 5 (texte cité, p. 174).
(2) Émile MALE. L’art religieux du XIIIe siècle, pp. 97-117. ë
(3) Cf. GRABMANN. Geschichte der Scholastichen Methode. 11, pp. 28-54 : classifications des sciences d’après des manuscrits des XII® et XIII° siècles.
(4) IL Sent. d. 3, q. 3, a.”2.
un intellect assez puissant pour posséder seulement la ressemblance d’un genre et qui, en partant de là, aurait le moyen de trouver dans ce genre toutes ses particularisations possibles, c’est-à-dire toutes les espèces qui y sont contenues : vous aurez par là conjecturé ce qu'est la connaissance angélique. Au contraire, le faible intellect humain a besoin de descendre aux espèces infimes pour constater à l’aide de ses sens comment le genre est particularisé. Sans doute, nous sommes bien loin d’être des anges, ce mode supérieur de connaissance nous est refusé; mais puisque nous trouvons dans notre pensée divers étages d’universalité, puisque nous montons à des étages où des species sont à la fois plus universelles et plus profondément enfoncées dans le concret, nous concevons la possibilité de formes intelligibles qui seraient à la fois universelles et pleinement concrètes, et nous souhaitons secrètement atteindre un tel idéal.
Cependant nous ne sommes pas absolument incapables d’y accéder, ou, pour mieux dire, nous possédons un succédané des formes intelligibles angéliques. Dans une réponse du Commentaire sur les Sentences, saint Thomas distingue trois sortes d’universel : a) celui qui existe #n re, b) celui abstrait de la chose, la species qui informe l'intellect, c) l’umiversale ad rem qui, au lieu d’être abstrait de la chose, la précède et l’engendre, comme la forme de la maison dans l'esprit de l’architecte (1). Cette species, quoique universelle (car elle est pleine de relations universelles, et si elle n’était pas universelle, elle ne serait pas pensable), a ou tend à avoir tous les éléments du concret et s’incarne dans une nature singulière. Elle a donc les mêmes caractères que les species angéliques, car celles-ci sont semblables aux exemplaires divins, elles atteignent le point d’insertion de l’universel dans les dispositions matérielles individuantes (2).
Ainsi saint Thomas a conçu avec une audace tranquille l’universel concret dont Hegel n’a songé que l’ombre. Hegel n’a jamais cru qu'avec l’idée d’un genre on parviendrait à la possession mentale de tel objet concret. Au contraire, selon Thomas d'Aquin, l’universel angélique contient le singulier, non pas par une notation abstraite, comme lorsque l’astronome calcule à l’avance une éclipse, mais par une réalisation totale, équivalant à la vue de l’éclipse (3). Jamais
(x) IL Sent. d. 3, q. 3, a. 2. ad x.
(2) Formae quae sunt in mente angeli sunt simillimae rationibus idealibus in mente divina existentibus, sicut deductae immediate exemplariter ab eis: unde per cas angeli cognoscere possunt rerum singularia, quia sunt similitudines rerum etiam in quantum ad dispositiones materiales individuantes, sicut et rationes vel ideae rerum existentes in mente divina. II Sent. d. 3, q. 3, a. 3.
(3) Il faut que, dans l’ange, virtutem quae cognoscit singulare, habere apud se rei similitudinem quantum ad conditiones individuantes. II Sent. d. SIN Are
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l'ange n’a besoin de multiplier ses species selon le nombre des individus (1). Il connaît donc adéquatement les individus réels existants: il connaît par là les événements futurs, en tant qu’engendrés nécessairement par la nature et par la situation actuelle des individus; restent seulement en dehors de sa prévision les événements contingents qui seront produits par la décision des volontés libres ou par la rencontre de fait des causes efficientes (2).
Les anges possèdent donc quelque peu un privilège divin : leur connaissance de l’universel est en même temps et par là même une connaissance de l’individuel. Seulement, au lieu de connaître comme Dieu la totalité du contingent, ils n’en connaissent que ce qui est réalisé, ce qui est stable, autrement dit ce que Dieu a joint de contingent aux universels : tout le reste, c’est-à-dire tout l’avenir, parce que dépendant de l’activité libre des esprits, ils ont besoin de l’apprendre (3). Cet enseignement de saint Thomas pose un problème gnoséologique de la première importance, auquel s’était déjà achoppé la doctrine aristotélicienne de la définition : la species intelligibilis renferme-t-elle uniquement des éléments liés les uns aux autres nécessairement ? renferme-t-elle aussi des éléments dont la liaison ne soit qu’une liaison de fait? En ce qui concerne l’intellect humain, la réponse n’est pas douteuse : notre procédé d’abstraction use de species qui sont soustraites au hic et nunc, car elles sont universelles et immatérielles, et qui sont aussi séparées du hic et nunc sous un autre rapport, en ce qu’elles ont laissé tomber tout ce qui dans l’objet a un hic et nunc, c’est-à-dire tout ce qui est contingent. Les species dont use l’ange sont, elles aussi, soustraites au hic et nunc de la première manière, car elles sont universelles et spirituelles, mais elles ne sont pas soustraites au hic et nunc de la seconde manière, au point de laisser le contingent qui est dans l’objet. En raison de leur efficace, l'ange ne connaît pas par elles seulement l’universel, mais aussi le
(1) Illa species efficitur propria ratio hujus vel illius secundum respectum ad hoc vel ad illud. Jbid. ad 3.
(2) Per species sibi a creatione inditas cognoscunt angeli causas habentes ordinem in natura, et omne illud quod in causis illis determinatur vel simpliciter, vel ut frequenter; et quia contingentia futura non sunt determinata in causis suis, sed facta determinatione causarum efficientium in actu praesentium, ideo eorum, quamdiu futura sunt, cognitionem non habent. Ibid. ad 4.
(3) Angeli non cognoscunt singularia quando sunt in actu per species de novo acquisitas, sed per species quas prius habebant, per quas tamen non cognoscebant ea prout sunt futura. Et ideo statim quando sunt in actu, cognoscuntur ab angelo. De malo, q. 16, a. 7, ad 6. La réponse suivante, ad 7, dit qu’il n’est pas au-dessus du pouvoir de l’ange de connaître les singuliers en tant que présents, mais il ne les peut connaître en tant que futurs.
singulier (1). Mais pourquoi l’ange, qui connaît le hic ef nunc présent, ne connaît-il pas le hic et nunc futur ? Parce que « le singulier futur ne participe pas encore à la forme de l’espèce dont la similitude préexiste dans l’intellect du démon » (2). Nous n’avons pas à discuter cette doctrine fondée sur l’inviolabilité des consciences : Dieu seul peut pénétrer, tomber en quelque sorte (illabitur) au sein des volontés qu’il a faites libres. Il nous suffit de noter que, dans la pensée de saint Thomas, la forme intelligible, pour universelle et spirituelle qu’elle soit, n’est nullement assujettie à la condition d’avoir des éléments liés nécessairement entre eux : la liaison des éléments de la species n’est pas forcément une liaison d’enchaînement nécessaire, elle peut être une liaison de simultanéité temporelle. Il en est ainsi certainement pour l’ange, et l’on peut se demander jusqu’à quel point il n’en est pas de même pour nous.
Sans doute, la species de l’homme ne renferme rien de ce qu'avait mis dans l’objet le hic et nunc : de ce chef, elle ne renferme rien de ce que saint Thomas appelait le contingent. Mais s’en suit-il qu’à l'intérieur de la species universelle, les éléments (le genre, la différence, etc.) dépendent les uns des autres par une liaison nécessaire ? Évidemment non, puisqu’en fait, ils se disjoignent, le même genre se réalisant en des espèces différentes, et que souvent la différence semblerait réalisable en un autre genre. Ajoutons que nous connaissons d’un seul regard, c’est-à-dire par une seule species, toute une phrase (3), dans laquelle aucune liaison nécessaire n’unit les éléments. Dans la pensée de saint Thomas, l’universalité est donc liée à une cohérence de fait entre les éléments, cohérence qui dans le langage moderne serait appelée contingence. Même dans le cas de l’intellect humain, et même dans le cas du pur universel abstrait, nos species peuvent être dites, en un certain sens, des universels concrets.
(1) Intellectus omnis abstrahit aliquo modo ab hic et nunc : aliter tamen intellectus humanus quam angelicus. Nam intellectus humanus abstrahit ab hic et nunc et quantum ad ipsa cognita, quia non cognoscit singularia quae sunt sub hic et nunc; et quantum ad ipsas species intelligibiles, quae sunt a conditionibus individualibus abstractae; intellectus autem angeli boni vel mali abstrahit ab hic et nunc quantum ad ipsas species inteliigibiles, non quantum autem ad ipsa cognita : cognoscit enim per species intelligibiles, propter earum efficaciam, non solum universalia, sed etiam singularia. De malo, q. 16, a. 7, ad 5.
(2) Ibid. ad 13.
(3) Sum. Th. I? q. 58, a. 2 (texte cité p. 289).