CHAPITRE XII
Si la nature intime des choses est l’objet naturel de l’intellect, elle ne lui est pas livrée du premier coup. Mis à part l'être, avec ses aspects fondamentaux et ses exigences premières, que nous connaissons dès que nous pensons, nous avons besoin de travailler beaucoup pour connaître les choses. Leurs manifestations, leurs opérations, leurs propriétés nous permettent cependant, en interprétant les effets et les signes, de conjecturer les traits profonds des essences. Nous construisons celles-ci. Mais la part de l’esprit dans cette construction varie beaucoup. En tout cas, il ne s’exerce jamais dans le vide, sans s’appuyer à une donnée sensorielle. Nous savons, en effet, que pour l’esprit les phantasmes se présentent pour tenir lieu des choses, ils sont les premiers objets de l’intellect, c’est par eux que celui-ci fait ses species : « tout ce qu’il comprend sur cette terre, il le comprend par des species abstraites des phantasmes ». Et c’est pourquoi, si Dieu doit être connu un jour véritablement par nous, il ne le pourra qu’en se faisant lui-même la species de l’intellect qui le verra (1). Soit immédiatement, soit par des intermédiaires imaginatifs ou intelligibles plus ou moins nombreux, l'image est toujours la source du concept construit. Mais ces concepts construits, ceux du bœuf ou de l’homme, quand nous les pensons avec précision, constituent-ils une species, ou ne sont-ils qu’un nouveau verbum extrait de la primitive species indistincte? Dans d’autres cas, cette question n'aurait pas à être posée. L'image n’est souvent qu’une
(1) Ver. q:40, arr.
donnée brute à l’occasion de laquelle nous construisons de toutes pièces une notion que nous lui adaptons tant bien que mal. Les épistémologistes modernes disent alors que la connaissance, loin de partir des choses, va au devant d'elles, que l’objectivité leur est conférée au lieu de leur être empruntée (1). Saint Thomas appelle ces sortes de concepts des « êtres de raison fondés dans les choses » (2). Nous distinguerons donc, en gros, deux sortes de concepts construits : les essences des corps, connues par leurs effets et leurs signes — les êtres de raison, et en particulier, les êtres de raison de la logique et de la mathématique. Mais auparavant nous avons peut-être à reconnaître l’objet de construction qui serait le premier et le plus paradoxal de tous : l’existence.